Le district 311 était la frontière entre les quartiers supérieurs et les médians, un point de fusion où les nombreux immeubles d’Europo-3 commençaient à céder leur place aux maisons qui faisaient la fierté des plus aisés. Ainsi, les établissements chics se faisaient plus présents et les services de haut standing qu’ils proposaient étaient abordables, sans pour autant être prétentieux. C’était pour cette raison que Joakìm avait choisi un restaurant — et plus précisément l’un des boudoirs qui pouvaient être réservés — afin de rencontrer les parents de Kyle Martins, ainsi qu’une autre personne qui avait toute son importance dans cette affaire.
Il était midi passé lorsqu’il s’arrêta devant la terrasse extérieure. Cette dernière n’était toujours pas aménagée malgré le nouveau mois qui annonçait bientôt la fin de l’hiver, les jours qui se rallongeaient et le beau temps qui reprenait le contrôle de la météo. Le style cosy de l’établissement donnait envie d’y entrer pour s’installer pendant quelques heures, le temps d’un repas d’affaires ou d’une simple visite en famille.
Après avoir vérifié l’heure sur son Odeka, son regard se posa sur un toit non loin de sa position. Un flash de lumière, réflexion du soleil sur une lunette de fusil, lui indiqua que Miĥaela était prête à surveiller les négociations et la rue. Il hocha la tête et vérifia si le masque d’anonymat du corporate tenait bien en place sur son propre visage.
Une femme, la trentaine, habillée à la mode des districts supérieurs, vint à sa rencontre après quelques instants. Il la reconnut rapidement, par ses longs cheveux noirs et sa peau sombre : Dina Achour, la prétendante de Kyle Martins, mais aussi la personne qui avait changé le cours de leur enquête. Sa réelle apparence n’avait rien à envier à la photo qu’affichait le tableau d’enquête, dans l’appartement de Zmitro. Elle se posta à côté de lui, les mains plongées dans les poches de son long manteau beige.
— Qu’est-ce que je déteste ce truc, déclara-t-elle, en pointant du menton vers le visage sans émotion de Joakìm, pour désigner le masque.
— Bonjour, madame Achour, lui répondit-il tout simplement.
— Désolée, j’en oublie mes manières. Jeune homme. (Elle tendit sa main, qu’il serra sans attendre.) Tu sais, je le voyais plus souvent avec que sans. Ce qui est étrange quand on y pense, vu le peu de fois qu’on s’est vu, en fin de compte.
— Il n’aime visiblement pas son visage.
— C’est un euphémisme. Il ne veut même pas se regarder dans un miroir.
— Je vois. (Il haussa les épaules, avant de reprendre.) Allons-y, ils nous attendent sûrement à l’étage.
Elle le prit par le bras et ils se pressèrent pour rejoindre leur table. Quelques personnes étaient déjà installées au rez-de-chaussée, attendant qu’on les serve. L’hôte, malgré son étonnement vis-à-vis de l’apparence du jeune homme, leur confirma la présence de monsieur et madame Martins à l’étage, dans le boudoir numéro 2. Il les accompagna jusqu’en haut des escaliers et s’éclipsa dans une courbette.
Un vigile gardait la porte du boudoir, le regard droit devant, des lunettes de soleil cachant ses yeux et un minuscule dispositif de communication caché au creux de son oreille. Il murmura quelques mots à l’approche de Joakìm et Dina. Ils s’arrêtent face à lui, qui les stoppa d’un signe de la main.
— Retirez votre masque et déclinez votre identité, exigea-t-il d’une voix sévère.
— C’est pas le mien, c’est celui de leur fils, déclara le jeune homme, mi-taquin.
— Pardon ?
— Kyle Martins. Je sais que ses parents sont là-dedans, c’est moi qui ai organisé ce rendez-vous. Laissez-nous entrer.
— Un instant.
Il murmura une nouvelle question, à l’attention de son employeur. Joakìm remarqua du mouvement dans le boudoir. Après quelques secondes, le vigile s’écarta de la porte et les invita à rentrer.
Une longue table en bois pouvant accueillir une dizaine de personnes trônait en plein milieu de la petite pièce. Tout autour, des chaises aux motifs élégants. Un lustre en argent de taille moyenne déployait ses nombreux bras depuis le plafond. Monsieur et madame Martins étaient installés au fond, au plus loin de la porte, à proximité d’une fenêtre. La tension était palpable ; le père de Kyle Martins semblait plus particulièrement à bout de nerfs. Il se rongeait les ongles, le regard inquiet.
L’homme, Erik de son prénom, était le propriétaire d’EtaHex, la mégacorporation qui gérait des affaires de laboratoire. En temps normal, il dégageait une certaine aura, de par son apparence physique impeccable et son attitude générale. Quelques cheveux blancs se battaient en duel dans sa coupe de cheveux très soigneusement entretenue. Des lunettes à la monture agressive lui donnaient l’air d’un chef autoritaire, mais à qui l’on pourrait donner n’importe quoi et recevoir autant en retour. À l’instar de son fils, il portait un costume d’une classe exceptionnelle et d’un prix exorbitant. Il affichait fièrement trois bagues à ses doigts ; l’une d’elles était celle de son mariage, les autres semblaient beaucoup moins symboliques.
Sa femme, Aspazia, était d’apparence mystérieuse. Personne ne savait vraiment qu’elle était son rôle dans la famille Martins. Ses cheveux — d’un blond naturel qui terminait sur des mèches argentées — étaient taillés mi-courts, dans une coupe asymétrique, un léger dégradé sur le côté droit. Un implant assez classique, dont le trait fin qui partait de derrière son oreille pour terminer sous son œil droit, émettait une faible lumière bleue. Elle portait des boucles d’oreilles faites d’or qui donnaient l’impression de coûter aussi cher qu’une des voitures volantes les plus abordables du marché. Sa tenue, une robe d’un blanc éclatant décorée de motifs argentés, n’était pas en reste à ce niveau-là non plus.
La mère de Martins se leva à leur arrivée. Elle leva un sourcil lorsqu’elle aperçut Dina, visiblement perplexe concernant sa présence durant ces négociations. Elle prit la parole, un brin de nervosité dans la voix.
— Je pensais que vous seriez seul.
— C’était prévu à la base, oui, expliqua Joakìm, après s’être assis, à seulement quelques chaises de distance. Mais je pense que madame Achour a le droit d’être présente avec nous, aujourd’hui.
— Monsieur et madame Martins, les salua cordialement Dina. Je vous mentirais si je vous disais que je suis ravie de vous revoir dans de telles circonstances.
— Traînée… (C’était le mari, qui lançait soudainement un regard noir aux nouveaux arrivants.) Qu’est-ce que vous avez fait à mon fils ?!
— Calmez-vous ou je vous fais sortir du boudoir, demanda le jeune homme, les mains posées sur la table.
— Comment osez-vous nous parler de la sorte ?! continua-t-il, hésitant à se lever de sa chaise. Savez-vous à qui vous avez affaire, au moins ? C’est hors de question que…
Joakìm le coupa en frappant du poing sur la table, ce qui le fit sursauter, ainsi que sa femme. Il pointa ensuite un index accusateur dans sa direction, avant de reprendre.
— Vous allez fermer votre gueule et vous allez m’écouter bien gentiment pendant que je parle des conneries de votre fils. Est-ce que c’est bien clair ?
Ce changement de ton ramena rapidement le calme dans le boudoir. Monsieur Martins se renfrogna, tandis que sa femme se contenta d’attendre la suite, un brin d’impatience dans le regard.
Joakìm détacha son Odeka de son poignet et le posa au centre de la table. Puis il prit de nouveau la parole.
— Bien. Comme je vous ai expliqué hier, nous gardons votre fils sous surveillance depuis quelques jours, à la suite de notre visite de courtoisie au siège social de VisioCorp, à Europo-5.
— Dina, commença madame Martins, pourquoi est-ce que tu… ?
— Je tiens à préciser que madame Achour n’a pas participé à la capture de votre fils, la coupa Joakìm, légèrement agacé par la situation. Évitez de l’importuner à ce sujet.
— Ce n’est rien, répondit l’intéressée. C’est très simple, en fait. Quand j’ai appris que votre fils était un meurtrier, j’ai tout simplement décidé de me retirer du contrat de mariage. Je tiens à ma vie, vous comprenez ?
La mère de Martins secoua légèrement la tête, les coudes posés sur la table et les mains jointes sous son menton. Elle ne semblait pas satisfaite de ces explications.
— Des accusations idiotes. Dites-moi, monsieur. (Elle se tourna alors vers Joakìm.) Votre groupe sort de nulle part. Du jour au lendemain, vous développez une sorte de rancune envers ma progéniture. Vous montez de toutes pièces une affaire pour le kidnapper et… Pour quoi, d’ailleurs ? Vous allez nous demander une rançon, peut-être ? C’est donc de ça qu’il s’agit ?
— Je vois que vous n’avez pas bien compris, dit Joakìm, après un soupir. Peut-être que ce serait plus simple avec quelques images ? (Il se racla la gorge, puis s’adressa à son IA.) ILDA, les enregistrements, s’il te plaît.
L’Odeka projeta un hologramme d’un mètre de hauteur sur deux de long. Au début, ce n’était rien qu’un écran noir, ponctué de quelques chuchotements inaudibles. Puis le visage de Kyle Martins apparut, face caméra. Il était assis sur une chaise, non loin d’un mur noir. Il semblait fatigué et se remettait visiblement des blessures qui lui avaient été infligées, quelques jours auparavant.
Ses deux parents s’agitèrent derrière la table, visiblement choqués par cette mise en scène.
Une voix grave posa une question à Kyle Martins, hors champ, concernant sa situation actuelle. C’était Tadeo. Il lui demanda aussi de décliner son identité.
— Je m’appelle Kyle Martins, fils d’Erik Martins et Aspazia Martins.
— La suite, le pressa Tadeo.
— Je souhaite avouer mes crimes.
— On t’écoute.
— J’ai tué Ana Vero le 7 février de l’année dernière. Je l’ai égorgée et je l’ai laissée pour morte dans une benne à ordures.
La mine sérieuse de madame Martins se décomposa. Son mari, totalement dans le déni, s’agita de nouveau, critiquant la véracité de l’enregistrement. Et comme si Tadeo les avait entendus, il posait une nouvelle question au corporate, comme pour orienter l’enregistrement.
— Tes parents vont voir et entendre cet enregistrement. Est-ce que tu souhaites leur dire quelque chose avant de continuer ?
— Tout ce que je vais dire est vrai, dit-il simplement, en regardant la caméra intensément. Je l’ai fait pour défendre mes intérêts.
— Autre chose ?
— Non. (Courte pause.) Je peux continuer ?
Monsieur Martins blêmit soudainement et se laissa retomber dans sa chaise. Il avait visiblement entendu ou vu quelque chose chez leur fils qui lui faisait finalement croire que tout ceci était vrai. Il se terra dans un mutisme, fixant l’hologramme avec un regard empli d’angoisse. Sa femme essaya de se contenir, difficilement. Les dents serrées, elle continuait d’écouter les aveux de leur fils.
— Je l’ai fait parce que je n’avais pas supporté son refus concernant notre contrat de mariage, expliqua-t-il alors. C’était inconcevable pour moi qu’elle puisse se balader librement, après ça.
— Tu l’as tuée en présence d’un membre d’un gang nommé les Skull Lads. Il y avait une raison particulière à ça ?
— Non, Kwen…
— Pas de noms.
— Il était juste là au mauvais endroit, au mauvais moment. J’en ai profité pour essayer d’en faire le principal suspect dans l’affaire. J’ai même pris soin de trafiquer les enregistrements de la caméra de la ruelle, grâce à mes accès chez VisioCorp. Mais il y avait visiblement une troisième personne, qui a retrouvé le corps d’Ana ce soir-là. Ils l’ont accusé, il a été innocenté et l’IMS a laissé couler l’affaire.
— C’est tout ?
— Non. Je voulais être sûr qu’aucune trace de mon passage n’existait encore quelque part. Il y a des pirates spécialisés dans l’échange de données sur les chemins annexes de la matrice. Un est assez connu dans le coin… Je le soupçonnais de posséder des copies des enregistrements que j’avais supprimés, alors j’ai envoyé une équipe de mercenaires pour aller s’en occuper. Ils ont pris l’apparence des Skull Lads, selon mes ordres. Ils sont revenus bredouilles, la première fois, visiblement peu préparés face aux défenses du courtier. Mais la deuxième fois…
— Notre groupe était là. Tes mercenaires n’ont rien pu faire non plus.
— C’est exact.
Dina détourna temporairement son regard, visiblement mal à l’aise face aux aveux de son ex-prétendant. Elle fit tourner les nombreux bracelets qui ornaient ses poignets, attendant patiemment la fin de l’enregistrement.
— La chose s’est compliquée lorsque vous avez commencé à enquêter du côté des Skull Lads. Vous avez enlevé leur chef pour le soumettre à un interrogatoire, en pensant que vous étiez sur une bonne piste. De mon côté, j’ai mis sous surveillance celui que j’ai rencontré le soir où j’ai tué Ana. Il s’inquiétait de la disparition de leur chef. Ces deux-là, ils n’étaient pas seulement collègues, ils étaient de la même famille.
— Tu peux expliquer pourquoi tu parles d’eux au passé ?
— Parce qu’ils sont morts. J’ai tué le petit frère, celui que je surveillais activement. J’ai fait passer sa mort pour un suicide. L’autre est décédé peu de temps après, mais c’est en partie de ma faute aussi.
— Revenons un peu en arrière. Avant que le petit frère ne soit victime de tes conneries. Nous voulions l’interroger, lui-même étant notre principal suspect à ce moment-là.
— Oui. J’étais présent sur place, à ce moment-là. Je vous ai confronté, en pensant que ça serait l’occasion de mettre fin à toute cette histoire. J’ai coupé le bras de l’un de vous. Je pensais pouvoir en finir à ce moment-là, mais malheureusement…
— C’est après ça que tu as tué l’un des deux frères.
— Non, je l’ai gardé en vie quelque temps, encore. C’est quand je me suis rendu compte que vous n’alliez pas lâcher l’affaire que j’ai commencé à supprimer une par une les personnes qui étaient activement liées au meurtre d’Ana. J’ai commencé par lui. Son grand frère a appris la nouvelle, quand il était en prison, après que vous l’ayez dénoncé à l’IMS. Et pendant que vous continuiez votre enquête, j’en ai profité pour le faire sortir de là. Il avait énormément de rancœur à votre égard… J’en ai profité. Je lui ai fourni de l’équipement militaire, quelque chose que j’ai pu acheter discrètement au marché noir de la matrice, auprès d’un ex-militaire un peu suspect. Avec ça et un peu d’aide de ma part pour vous localiser, il est venu vous chercher. Et c’est là que j’ai perdu le contrôle de la situation.
— Il a tué quelqu’un avec cette arme, ce soir-là.
— Oui. Et l’arme a explosé, le tuant aussi au passage. Sans vraiment le vouloir, j’avais réussi à me débarrasser de lui. Mais pas de vous.
— Comment ça, sans le vouloir ?
— Je ne pensais pas que l’arme était défectueuse. Je pensais m’occuper de lui bien plus tard. Mais c’était fait, alors…
Kyle Martins se tut l’espace de quelques secondes. Il n’y avait rien qui indiquait le regret sur son visage à ce moment-là, seulement une gravité sévère qui traduisait sa honte ; il n’avait jamais pensé à un moment pouvoir être arrêté par quiconque.
Son père agita faiblement son poignet et laissa son regard s’enfuir en direction de ses genoux. Sa mère semblait sur le point d’avoir une crise de nerfs.
— Coupez ça, j’en ai assez entendu, exigea le premier, d’une voix fatiguée.
— Vraiment ? s’étonna faussement Joakìm. Vous ne voulez pas entendre ce qu’il a fait avec l’IA de VisioCorp ? Il considérait les bureaux comme son château, vous le saviez ça ?
— Je pense que notre fils est malade, conclut alors Aspazia Martins. Il a toujours eu quelques… petits soucis. Mais ça…
— À la bonne heure. Bien.
Le jeune homme coupa l’enregistrement, qui se terminait sur une séquence où le corporate plaidait encore une fois pour une peine d’emprisonnement. Après avoir réinstallé l’Odeka dans son emplacement réservé dans son bras mécanique, il reprit à l’attention des parents de Martins.
— Donc, qu’est-ce que vous décidez ?
— C’est un cauchemar, c’est pas possible, murmura le mari de madame Martins.
— Si seulement vous aviez vu dans quel état j’ai retrouvé Ana… C’était ça, le vrai cauchemar. Votre situation ne représente rien à mes yeux. Si vous aviez fait le nécessaire, quand il était plus jeune, peut-être qu’on n’en serait pas là aujourd’hui.
— Qui était-elle pour vous ? osa demander Aspazia Martins.
— Est-ce que c’est important ? Elle est morte et c’est votre fils qui l’a tuée. Il doit payer. (Il marqua une pause.) Je vous le redemande. Qu’est-ce que vous décidez ?
— Vous ne pouvez pas demander ce genre de chose à une mère. Je ne veux pas faire ce choix. La prison ou l’exil ? N’existe-t-il donc pas une troisième… ?
— J’aurais pu le tuer, chez VisioCorp. La voilà la troisième option. C’est ça que vous voulez ? Il n’est pas trop tard. Deux personnes le surveillent en ce moment même, j’ai juste à les appeler et…
Le père de Kyle Martins se leva d’un bond de sa chaise, plaqua ses mains sur la table et fixa son regard désespéré dans la direction de Joakìm. Il se mit à bégayer, avant de finalement réussir à formuler une phrase :
— Envoyez-le là-bas… (Il déglutit comme pour chasser une nausée, visiblement dégoûté par sa propre décision.) S’il vous plaît.
— Erik ! cria sa femme, elle aussi dans tous ses états.
— Quoi ?! (Il se tourna dans sa direction.) Qu’est-ce qu’on est censés faire, Aspazia ? L’envoyer en prison, peut-être ? Tu es complètement folle si tu penses que cela va régler quoi que ce soit.
— Je suis folle ? Mon pauvre, tu veux envoyer ton propre fils sur le Nouveau Continent et tu oses me traiter de folle ?
— Nous en avons deux autres et une fille…
— Je vais vomir. (Elle secoua vivement sa tête, soudainement pâle.) Tu n’as pas dit ça… Non, non…
— Il va nous mettre dans un péril médiatique. Ce sont des affaires comme celles-ci qui font perdre leur place à des PDG à cause des actionnaires. Je n’ai pas envie de ça. Toi non plus ! Kyle est…
— Tais-toi, bon sang. Tais-toi.
Elle dessina un trait imaginaire sur la table du boudoir, ce qui fait apparaître un hologramme face à elle. Joakìm put voir qu’elle commandait de l’alcool fort. Il hocha silencieusement la tête, à l’attention de Dina, qui lui adressa un sourire empli de soulagement. Après une minute d’attente, un serveur frappe à la porte et apporta un plateau, sur lequel se tenait l’unique verre de whisky qu’avait commandé la mère de Kyle Martins. Il le posa devant elle, s’excusa et sortit de la pièce.
Allez, cul sec, et on en parle plus.
Miĥaela s’occupera de la paperasse ce soir. Et demain, il sera envoyé là-bas en trisonique.
C’est fini, Ana.
Enfin…
Après avoir longuement considéré le verre d’un regard maussade, elle le descendit d’une traite. Elle reposa ensuite le verre avec force. Puis elle tendit la main dans la direction de Joakìm, avant de reprendre.
— Montrez-moi le papier.
— J’ai envoyé une copie à votre implant. À votre mari, aussi.
— Parfait.
Sa pupille émit une faible lumière bleutée, elle se figea le temps de parcourir entièrement le document. Monsieur Martins restait silencieux, les yeux dans le vide, perdu dans ses propres songes.
Deux copies signées furent envoyées à l’Odeka. Sur la première était apposée la signature de madame Martins, sur l’autre celle de son mari. Joakìm parcourut rapidement les deux documents et hocha la tête, satisfait. Tout était désormais réuni pour organiser l’exil de Kyle Martins en bonne et due forme.
Dina leur tendit ensuite une feuille. C’était la rupture immédiate du contrat de mariage qui la reliait à leur fils.
— Vous comprendrez, je pense.
— Oui, bien sûr, répondit Aspazia Martins, d’une voix morte.
Le papier fut signé encore plus rapidement que les deux documents numériques. Puis finalement, après quelques secondes de silence, la mère du corporate reprit la parole.
— J’aimerais le voir avant qu’il ne parte.
— Nous pouvons organiser une rencontre ce soir dans un autre lieu neutre, si cela vous convient, lui proposa Joakìm. Votre fils sera menotté, par contre. Des agents de l’IMS seront présents et ils l’emmèneront ensuite dans un lieu de transition en attendant son départ, demain matin.
— C’est sûrement déjà plus que ce qu’il mérite, souffla monsieur Martins.
— Je vous enverrai un message tout à l’heure, avec l’adresse et l’heure, continua le jeune homme à l’attention de madame Martins.
— Merci.
Et sans attendre, elle se leva et se dirigea vers la sortie du boudoir, sans même attendre son mari. Ce dernier la suivit d’un pas lent. Le vigile quitta aussi les lieux, les accompagnant en refermant la marche.
Joakìm soupira longuement et se laissa retomber dans sa chaise. Il en avait enfin terminé avec toute cette histoire et c’était comme si quelque chose de lourd le quittait à ce moment-là. Il avait toujours énormément de colère et de tristesse en lui, mais le départ de Kyle Martins emportait avec lui une partie de son désespoir. Et avec un peu de temps, peut-être que le reste de ce poids le quitterait entièrement.
— C’est terminé désormais, n’est-ce pas ? demanda Dina, visiblement soulagée.
— Oui, vous n’avez plus à vous inquiéter de ça. Vous allez pouvoir trouver quelqu’un d’autre pour établir un nouveau contrat, maintenant.
— Oh non, c’est hors de question. L’année passée, quand nous nous sommes rencontrés, je n’avais pas les mêmes projets que j’ai aujourd’hui. Je pensais avoir besoin d’un mariage, mais… dernièrement, j’ai rencontré énormément de monde. On m’a rassuré professionnellement et d’un point de vue artistique. Je n’ai plus besoin de l’influence d’un homme mauvais ni même celle d’un autre homme, ou d’une femme, que sais-je. J’ai tout ce qu’il me faut aujourd’hui. J’ai même l’aval de monsieur North pour adapter entièrement un des cycles de Terre de Magie. La vie est belle, n’est-ce pas ?
— Je suis content pour vous, madame Achour.
— C’est Dina, pour les amis. D’ailleurs, votre collègue, la grande rousse… Elle ne vient pas nous rejoindre ? J’aimerais la remercier, elle aussi. C’est moi qui paye le déjeuner.
— Tu peux l’appeler ILDA, s’il te plaît ?
— Composition du numéro de Miĥaela en cours, annonça l’IA.
— C’est donc comme ça qu’elle s’appelle, dit Dina. Ils sont partis sans me donner leurs noms, la dernière fois…
— C’est tout bon ? demanda la vétérane, après avoir décroché. Je viens de les voir partir. J’ai personne d’autre en vue. Pas de milice, rien. La rue est libre.
— Tant mieux. Tu veux manger un bout ?
— Je dirai pas non à un bon steak, effectivement. J’arrive !
Elle raccrocha. Joakìm dessina un trait sur le bois de la table pour faire apparaître l’écran holographique du menu, entre lui et Dina. Cette dernière le fixa intensément, avant de le pointer de nouveau du doigt.
— Tu comptes garder ce truc encore longtemps ? demanda-t-elle, un soupçon de malice dans la voix.
— J’avais complètement oublié que je le portais, expliqua-t-il. Je ne sais pas où il a trouvé ça, mais… C’est incroyable. On ne le sent pas sur le visage, une fois posé. Je pense que ça pourrait nous servir, dans le futur.
— Vous allez en faire des copies ?
— Si on y arrive. Les caméras, c’est pas trop notre truc. Et ça… C’est mieux que des capuches.
— Je vois. Allez, montre-moi ta frimousse.
Le jeune homme retira le masque d’anonymat avec une certaine hésitation. Le tissu, fait de nanomachines, reprit une couleur assez terne, proche du gris, lorsqu’il le posa sur la table. Dina lui adressa un large sourire. Elle semblait très contente de ce qu’elle voyait.
— Tu es bien plus agréable à regarder, comme ça.
Il se mit à rougir, gêné. Il détourna son regard, à la recherche d’une distraction.
Ses yeux se posèrent sur la liste des cocktails. À sa grande surprise, il lut Kapo en la nuboj. La tête dans les nuages. Le préféré d’Ana, se souvenait-il. Un mélange de fruits rouges et un fond de vodka.
Il en commanda un pour lui.
Miĥaela se matérialisa dans le hub central de la matrice. Après avoir pris le temps de digérer le repas copieux que lui avait offert leur nouvelle amie, Joakim et elle étaient revenus à la planque du groupe. Et la première chose qu’elle avait faite, hormis jeter son manteau sur une des chaises, avait été de se précipiter sur l’ordinateur pour se brancher au module matriciel de l’ordinateur.
Judith, une de ses vieilles connaissances du Nouveau Continent et ancienne de la garde avancée de leur commandant de l’époque, lui avait donné rendez-vous dans un des hubs les plus populaires du moment. Elle lui avait laissé le choix entre le baseball et le football. La vétérane avait choisi le premier, qui lui parlait un peu plus, même si elle n’était pas très friande des matchs ou même du sport, de manière générale. Et ce n’était qu’une simple excuse pour elles pour se rencontrer et passer inaperçues parmi la foule.
Miĥaela fait quelques pas en direction de l’entrée du hub nommé « Sports ». De la main, elle balaya les aperçus qui s’affichaient devant elle, jusqu’à trouver celui qui correspondait au sport qu’elle avait choisi avec son ancienne collègue. Un homme avec une casquette et une batte, vu de dos, frappait une balle avec force au point de l’envoyer au-dessus des gradins. Elle valida la sélection et passa le portail afin de se rendre dans l’espace public en question.
Il y avait du monde dans le hub et c’était une bonne chose. Pour un dimanche, elle ne s’était pas attendue à mieux. Un match évènement avait lieu, d’après les nombreux affichages publicitaires qui flottaient et harcelaient les utilisateurs. Un grand coin était réservé à ceux qui ne souhaitaient pas se rendre dans les gradins ; ils pouvaient ainsi regarder grâce à des écrans holographiques les actions qui étaient retranscrites en direct grâce à une IA très performante.
La vétérane regarda de nouveau le message que lui avait envoyé son ancienne sœur d’arme, qui l’attendait pas très loin de l’entrée des gradins, d’après le peu d’informations qu’elle avait fourni. D’un pas rapide, elle se dirigea vers l’emplacement, en regardant un peu partout à la recherche d’une grande blonde aux yeux bleus. Mais à sa grande surprise, c’est cette dernière qui la trouva en première. Elle lui tapota sur l’épaule, au détour d’un virage. Puis elle lui fit signe de la tête avant de se diriger vers l’entrée des gradins. Miĥaela la suivit sans réfléchir.
Il n’y avait pas un seul endroit isolé dans lequel s’asseoir, parmi les quelques rares places disponibles. Judith arriva à trouver deux places, l’une à côté de l’autre, parmi les sièges les plus en hauteur. Après s’être excusées deux ou trois fois auprès des spectateurs déjà installés, elles purent s’asseoir.
— Tu n’as plus accès aux scripts matriciels de l’armée, n’est-ce pas ? demanda Judith, à voix basse.
— Bien évidemment, pauvre civile que je suis, esquiva gracieusement Miĥaela. Qu’est-ce que je ferai avec des programmes militaires ? C’est dangereux ces trucs.
— Je vois. Deux secondes.
La militaire fit apparaître une console. Le logo de la mégacorporation apparaissait dans le coin droit inférieur. Elle entra une ligne de code, en sélectionna une autre dans la liste qui se déroulait dans l’écran holographique et exécuta un script depuis les serveurs de l’IMS. Après quelques secondes, le bruit aux alentours — les cris, les applaudissements, les discussions des fans — perdit en intensité avant de complètement disparaître.
Une bulle virtuelle. Plus de distractions. Et personne ne pourra nous entendre discuter, maintenant.
Il me manque tellement de programmes que j’utilisais à l’époque. À côté d’eux, je suis complètement désarmée.
Le prix de la tranquillité, n’est-ce pas ?
Après s’être assurée que l’isolation était bien en place, Judith adressa un large sourire à son ancienne collègue. Elle était vraiment jeune la dernière fois qu’elles s’étaient vues, à la 57e infanterie du Sud-Est. Trois ans plus tard, elle semblait s’être renforcée, forgée telle la guerrière qu’elle voulait être à ce moment-là. La fatigue se lisait sur son visage, mais pas autant que cette façade sérieuse qu’elle arborait en tant que gradé et que seul son sourire radieux — qu’elle réservait seulement à ses plus proches connaissances — savait effacer temporairement.
Miĥaela lui adressa un salut militaire, avant de se mettre à rire. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas fait ça.
— Salut ma belle, lui dit la vétérane en brit. Ça fait un bail.
— Tu m’étonnes. Tu te laisses pousser les cheveux, maintenant ? Et on dirait que t’as perdu un peu de muscles.
— Tu trouves ? Mais crois-moi, je mets toujours d’aussi grosses patates. Je m’entretiens, tu sais ?
— J’en doute pas un seul instant. Et le commandant Campbell non plus, je pense.
— Je suppose que cet enfoiré est toujours en fonction.
— Malheureusement.
— Ah, misère…
Elles se concentrèrent sur une action de l’équipe locale. Le frappeur envoya la balle à l’autre bout du terrain, forçant l’un des receveurs de l’équipe adverse à se ruer au fond du champ extérieur. Judith se mit à siffler en guise d’encouragement, comme si les joueurs pouvaient l’entendre.
— Ils sont balèzes les gars d’Europo-3, expliqua-t-elle.
— Je ne savais pas. Tu suis tous leurs matchs ?
— Dès que j’ai le temps, oui.
— Je comprends mieux pourquoi tu nous as amenées ici.
— D’ailleurs… (Elle fit apparaître une fenêtre flottante à la hauteur de leurs genoux. C’était le document qu’avaient signé les parents de Kyle Martins, peu avant.) Tu m’expliques ?
— Un gosse de riche qui a fait de la merde et qui n’ira pas en prison. On s’est dit qu’il aurait sa place quelque part dans les camps.
— Ses parents ont choisi l’exil pour lui ?
— Ouais. C’était soit ça, soit la prison. Et son père n’aimait pas trop l’option numéro deux, alors…
— Il a fait quoi ?
— Tué l’amie d’un de mes associés, entre autres. On a enquêté, on l’a retrouvé et…
— C’est vous qui avez foutu le bordel à Europo-5, chez VisioCorp ?!
Miĥaela fit mine de ne pas savoir de quoi parlait Judith, affichant un air surpris au passage. La militaire se mit à rire, puis secoua frénétiquement la tête.
— J’y crois pas, reprit-elle, plus sérieusement. T’es toujours aussi tarée, ma parole.
— C’est certainement le truc le plus important que j’ai fait ces dernières années. Il faut leur rappeler qu’ils ne sont pas intouchables, surtout quand ils font de la merde comme ça. Et puis, je suis bien entourée. On forme une bonne équipe, mes amis et moi.
— Je vois ça. (Judith marqua une courte pause.) Vous voulez l’exiler directement ? Qu’est-ce que je peux faire pour vous aider, concrètement ?
— Déjà, sa mère voudrait le rencontrer dans un terrain neutre avant qu’il ne parte. Tu crois que tu peux détacher une petite escouade, le temps d’une heure, pour que ça se fasse ? Je connais un endroit où vous pourrez mettre en place vos procédures sans être embêtés par la foule.
— Ça peut se faire. Et après ça ?
— Direction le Nouveau Continent le lendemain. Donc…
— Isolement durant la nuit, en attendant un transport en direction des camps. D’accord. Peut-être pas une cellule de garde à vue. Quelqu’un risque de le reconnaître.
— Quelque chose de plus discret, si c’est possible, oui.
La militaire nota quelque chose dans sa console, après avoir entré la commande pour créer un nouveau pense-bête sur l’ordinateur qui hébergeait son module matriciel. Puis elle fit disparaître tous les fenêtres flottantes et autres hologrammes qui les entouraient.
— Je m’en occupe, Miĥaela.
— Merci ma belle. N’hésite pas à m’appeler si tu as besoin de quelque chose, d’accord ?
— On devrait se faire un restaurant ensemble, un de ces quatre. Tu pourrais me présenter ton homme, aussi.
— C’est pas officiel. J’essaye d’aborder le sujet, mais c’est jamais le bon moment.
— Les mecs, hein…
La bulle virtuelle se désagrégea et le bruit de la foule et du match reprit la place du silence. Judith se leva et donna une faible tape dans le dos de Miĥaela.
— Je vais devoir regarder une rediffusion pour celui-là, visiblement.
Zmitro ordonna à Kyle Martins d’avancer en direction de la porte. Les mains menottées, le visage à découvert et une fatigue apparente sur le visage, ce dernier obtempéra sans broncher. Le fumeur le tenait fermement par l’épaule, même s’il savait que ce dernier ne tenterait rien. Ses membres métalliques étaient encore en piteux état et il ne semblait plus avoir aucune volonté. La décision de ses parents l’avait secoué au plus profond de son être.
Il faisait déjà nuit et une fine pluie s’abattait sur le toit du bâtiment. Les escaliers derrière la porte menaient au dernier étage de la bâtisse abandonnée, temporairement investie par l’IMS pour la rencontre et le transfert qui se ferait dans la même soirée.
Trois officiers armés les attendaient au pas d’un sas. Celui le plus à gauche fit un signe de la main à Zmitro, qui s’arrêta à quelques mètres d’eux. Ses deux collègues échangèrent discrètement quelques mots. Puis l’un d’eux s’adressa à un quatrième employé de l’IMS, à l’autre bout du sas.
— C’est le VIP ? demanda l’officier, à l’attention de Zmitro.
— C’est bien lui, lui répondit-il.
— Une raison pour laquelle vous cachez votre visage, monsieur ? C’est quel genre de technologie, ça ?
— J’aime faire parler les curieux. (Il poussa légèrement le corporate dans la direction du soldat.) Il est à vous. Ne soyez pas trop gentils avec lui, d’accord ?
— Nous suivrons les directives de madame et monsieur Martins.
— Parfait. Bonne soirée à vous, messieurs !
— On se reverra… marmonna Kyle Martins, au moment de passer le sas.
— J’espère pas.
Zmitro retourna sur ses pas, en direction du toit. Il alluma sa cigarette une fois dehors et regarda en direction du ciel. Puis il lança un script sur son implant, qui le connecta au micro qu’ils avaient ingénieusement caché dans une des prothèses inactives du fils des Martins.
Un larsen se fit entendre, ce qui lui tira une grimace. Puis l’audio se stabilisa et un début d’échange joua dans sa tête. Les parents de Kyle Martins l’avaient accueilli assez froidement, surtout son père. Sa mère lui demandait des explications concernant ses agissements.
— Vous avez vu l’enregistrement, non ?
— Malheureusement, oui, reprit sa mère, sa voix emplie de déception. Bon sang, Kyle, qu’est-ce qu’il t’est passé par la tête ? Qu’est-ce que j’ai fait pour faire de toi un meurtrier ? Explique-moi.
— Rien du tout, mère.
— Tu n’es pas un homme, Kyle, tu es un monstre, lui cracha son père.
— Si tu le dis.
— Parle ! Défends-toi, au moins ! Tu bafoues notre honneur et tu te présentes à nous comme… Bon sang, tu as vu ta tête ? On dirait que tu as dormi dans une poubelle.
— Erik, s’il te plaît, souffla madame Martins. Ne commence pas.
— J’ai tellement donné pour toi, Kyle ! Je ne comprends pas. Tu ne pouvais pas rester tranquille et te contenter de ce que je comptais t’offrir ? VisioCorp, bon sang ! Tu fous tout en l’air. Qu’est-ce que je suis censé faire de la succession maintenant que tu te retrouves dans cette situation, hein ?!
— Pourquoi j’en aurais quelque chose à foutre maintenant que vous avez décidé de me jeter en pâture aux militaires ?
Zmitro manqua de s’étouffer en recrachant la fumée de sa cigarette. Il suivait cette discussion comme une de ses vieilles tantes qui regardaient un feuilleton en vogue à la télévision.
— Ça n’a pas été facile, crois-moi, commenta Aspazia Martins.
— Peut-être pour toi, mère. Pas pour lui, j’en suis sûr.
— Tu vas parler de moi sur un autre ton, Kyle, le menaça son père.
— Je t’emmerde. Tu n’as même pas fait l’effort de trouver une autre solution, j’en suis sûr. Et crois-moi, si je n’avais pas les poings liés, tu serais déjà au même endroit que tous ceux que j’ai tués, jusqu’ici.
— Tu oses… ?!
— Je ne te reconnais plus, mon garçon… (La femme de Erik Martins se mit soudainement à pleurer.) Tu as… tellement de haine en toi, désormais. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tu n’as pas toujours été comme ça.
— C’est là que tu te trompes, mère.
— Pardon ?
— J’en ai marre de faire semblant. (Il souffla longuement.) Je vous déteste… Pour m’avoir donné ce visage, ce corps… Vous aviez les moyens de me rendre tellement meilleur, pourquoi m’avez-vous limité dès ma naissance ?! Non, à la place, père pense que m’offrir une foutue corporation est le cadeau ultime qu’il puisse me faire. Oh, bonheur ! Une armada de simplets à mes pieds, prêts à obéir à chacun de mes ordres. Qu’est-ce que j’en ai à foutre, sérieusement ?! (Il marqua une pause, avant de reprendre.) Ce travail ne m’a jamais passionné. Rien ne m’a jamais passionné. Et pourtant, qu’est-ce que j’ai essayé, putain ! J’ai essayé de m’en convaincre, de me dire que l’importance de mon poste pourrait tout régler, que mon statut pourrait m’ouvrir toutes les portes. Mais finalement, je n’ai toujours eu qu’en tête cette voix qui m’importunait. Pourquoi n’avez-vous pas fait comme les autres parents des districts supérieurs, pourquoi ne m’avez-vous pas offert des gènes parfaits ? Je suis votre premier enfant, ne méritais-je donc pas ce traitement ?! (Ses poings entrèrent en contact avec une table dans un fracas métallique.) Je n’ai même pas réussi à m’offrir la femme que je convoitais à cause des défauts génétiques que vous m’avez transmis ! Le seul choix que j’avais, c’était espérer ne pas me faire charcuter par un de ces chirurgiens plastiques de SanoKorp. Jamais je ne ferai confiance à ces charlatans ! Et à cause de ça… À cause de vous… Je ne peux pas devenir ce que je souhaite être ! Je vous déteste, bon sang. JE VOUS DÉTESTE !
Du grabuge, une intervention d’un des officiers de l’IMS et le départ soudain des parents de Kyle Martins. Le brouhaha assourdissant tira un soupir à Zmitro.
Des troubles psychiques qui prennent racine dans l’enfance.
Une obsession grandissante pour sa plastique plutôt normale et des parents riches qui avaient tout pour y remédier.
Des années d’intériorisation.
Ouais, c’est pas étonnant. Je comprends mieux.
Il décida de couper la connexion avec le micro à ce moment-là. La porte s’ouvrit brusquement et les Martins débarquèrent eux aussi sur le toit. Le mari, occupé à appeler leur véhicule pour leur retour, ne remarqua pas sa présence. Néanmoins, entre deux sanglots, sa femme leva les yeux vers le visage plat de Zmitro. Elle pointa un index accusateur dans sa direction, avant de l’examiner des pieds à la tête. Elle prit aussi quelques secondes pour reprendre son calme.
— Vous n’êtes pas celui de ce midi, déclara-t-elle. Il était plus petit. Et il ne fumait pas.
— Effectivement.
— Merci de l’avoir amené.
— Y a pas de quoi.
Elle s’apprêtait à dire autre chose, avant de finalement changer d’avis. Dans un haussement d’épaules, elle fit quelques pas pour rejoindre son mari, visiblement las de ce qu’elle venait de vivre. Celui-ci se tourna vers elle et ses yeux tombèrent sur la silhouette de Zmitro. Il lui lança un regard noir et lui tourna le dos, en attendant que leur véhicule arrive. Trois minutes plus tard, il ne restait plus que le fumeur sur le toit, qui continuait de cracher de la fumée en direction des nuages, assis sur le bord du toit.
Quelques minutes plus tard, un autre véhicule se posa sur le toit. Le logo de l’IMS était inscrit dessus. Personne n’en sortit, mais la portière arrière s’ouvrit. Zmitro se rendit compte que le véhicule était en conduite automatique et attendait simplement que Kyle Martins et son escorte montent à bord pour repartir. Ces derniers se présentèrent sur le toit après quelques instants, deux officiers ouvrant la marche, leur VIP derrière eux, et deux autres employés de l’IMS refermant l’escorte. Ils ne relevèrent pas la présence du fumeur, qui se contenta de regarder le véhicule décoller, une fois que la portière s’était refermée derrière eux.
Clap de fin.
J’ai bien cru qu’on allait jamais en finir avec cet énergumène.
Il rangea sa cigarette électronique et appela Tadeo avec son implant. Celui-ci décrocha en mode visio. La vidéo s’incrusta dans le champ de vision de Zmitro grâce à sa prothèse oculaire. Son partenaire était assis sur le canapé du salon en présence de Sun-Ja. Cette dernière fit semblant d’être surprise par l’apparence de leur aîné.
— Zmitro-san, vous êtes effrayant, ricana-t-elle, avec ce qui ressemblait à rouleau eish entre les doigts.
— Merci ma grande. En tout cas, ça a le mérite de faire réagir les gens.
— Tu as fini ? lui demanda Tadeo, qui était aussi en train de manger.
— Il vient de partir, ouais.
— Je t’envoie un taxi, alors.
— Non, c’est bon. Je vais rentrer en métro. Je vais en profiter pour me balader un peu avant de rentrer. Je vous prends un truc à boire au passage ?
— Oh, oh ! (Sun-Ja se mit à claquer des doigts et semblait réfléchir.) Pourriez-vous prendre… du hhangosiji ?
— Je crois qu’il y a un problème avec la traduction, lui répondit Zmitro en riant. C’est quoi ? Une boisson gazeuse ?
— Oui, cela ressemble à une petite bouteille en verre, avec un bouchon poussoir. Quand vous poussez, il y a une petite bille qui tombe dedans et le goût et les bulles se mélangent.
— C’est comme ça que ça s’appelle ? s’interrogea Tadeo. Je pensais juste que c’était de la grenadine haut de gamme.
— C’est mieux que ça, lui assura Sun-Ja, en agrémentant sa phrase de plusieurs hochements de tête et quelques onomatopées propres à Eishaya.
— Eh bien. La même pour moi, alors.
— Je nous ramène un pack, alors, proposa Zmitro. Allez, à tout de suite.
Il arracha doucement le masque d’anonymat de son visage, qu’il troqua pour sa capuche habituelle. Après avoir rangé le tissu de nanomachines dans l’une de ses poches, il se dirigea vers l’escalier de secours du bâtiment et dévala les dix étages.
Il se retrouva rapidement dans la rue et se mit en quête de trouver une supérette sur le chemin du retour.