7
Le courroux des Fourmis
Le hall d’entrée de l’hôtel de passe était minuscule et ressemblait plus à un couloir qu’une réelle pièce pour accueillir une potentielle clientèle. Une énorme plante verte synthétique prenait faussement racine dans un pot marron en bioplastique, tandis qu’un écran tactile monté contre un mur, à hauteur des yeux, affichait un choix restreint pour la location des chambres : une ligne pour la taille, petite ou moyenne, et une autre qui donnait l’option d’avoir ou non une salle de bain personnelle à disposition. L’éclairage se faisait par le biais d’un luminaire de deux tubes LED accroché au plafond par deux fins fils de fer. L’un des tubes peinait à se maintenir en vie et clignotait de façon irrégulière, laissant parfois la pénombre gagner une grande partie du hall le temps d’un battement de sourcils. De la peinture recouvrait divers pans de tapisseries, servant de cache-misère à des tags grossiers dessinés ici et là.
Un léger ronflement parvint aux oreilles de Joakìm. Il fixa ses yeux sur Marko, qui était adossé contre un mur, inconscient. Une simple pression sur un des points importants de son système nerveux de la part de Miĥaela avait suffi à lui faire perdre connaissance. En y regardant de plus près, il lui semblait complètement inoffensif dans cet état. Le jeune homme profita alors des quelques minutes de silence qui leur restait, à lui et Tadeo. Ils allaient devoir le réveiller à un moment ou un autre, à son grand dam.
Tadeo revint vers eux, une carte d’accès dans la main. Il la glissa dans sa poche, avant d’aider Joakìm à remettre Marko en position. Puis ils le portèrent tous les deux vers l’ascenseur situé au fond du couloir. Après quelques secondes, les portes de ce dernier s’ouvrirent dans un grincement sinistre, tandis que les deux jeunes hommes s’engouffraient dans la cabine. Une musique s’enclencha à la fermeture, diffusée depuis des enceintes minuscules cachées à la vue de tout le monde. La qualité du son laissait à désirer.
— Qu’est-ce qu’il est lourd !
Joakìm acquiesça d’un hochement de tête. C’était comme soulever des sacs remplis de pierres. Le corps de Dong-Bak Kichu était complètement relâché et avait tendance à vouloir partir vers le sol. De plus, ils étaient obligés de le porter par les jambes et le dessous des bras, ses membres étant attachés par les contentions plasma récupérées à la clinique SanoKorp, un peu plus tôt dans la soirée. Joakìm reconnaissait sans mal que Tadeo était plus musclé que lui, mais même à deux, la tâche était plutôt ardue.
Les portes se rouvrirent sur un nouveau couloir, décoré par un papier peint vieillissant et de mauvaise qualité. C’était le quatrième étage. De toutes parts, de discrets gémissements érotiques envahissaient l’espace. Et puis, parfois des cris étouffés, lointains et faussement plaintifs qui terminaient par quelques déclarations guillerettes. Les murs des chambres ne semblaient pas être assez épais ou bien isolés pour conserver le calme dans les galeries du bâtiment. Joakìm poussa un long soupir, avant d’essayer de se concentrer sur autre chose. Mais c’était peine perdue.
— Pourquoi un hôtel de passe, déjà ? demanda-t-il à Tadeo, en tentant désespérément de cacher la gêne dans sa voix.
— Pour la discrétion. Personne ne t’emmerde ici. Personne n’est là pour t’accueillir, aussi. Tout est automatique. Et tout le monde est occupé à…
— Ouais, d’accord. OK. J’ai compris.
Moment de flottement, entrecoupé par les grincements d’un lit voisin. Joakìm se racla la gorge à plusieurs reprises, tandis qu’ils continuaient d’avancer en direction de la chambre 417.
— T’es encore puceau, Joakìm ?
Le jeune homme manqua de s’étouffer avec sa salive. Puis il fut pris d’une quinte de toux. Il secoua vivement la tête de droite à gauche.
— Je rigole ! Ne t’inquiète pas, ça ne me regarde pas. (Il marqua une courte pause.) C’est malsain comme endroit, hein ? Tous ces gens qui baisent pas très loin les uns des autres. Je déteste ça, moi aussi. C’est super dégradant comme boulot, je trouve. Enfin, si on peut appeler ça comme ça, dans leur cas. La plupart des personnes qui amènent des clients ici n’ont même pas de licence.
— C’est courant ce genre de chose, dans le coin ?
— Ouais. Beaucoup plus que dans les districts moyens ou riches. C’est normalement illégal de se prostituer sans papiers, mais là… Tu sais, les lois et le reste… Il n’y a pas assez de cow-boys en ville pour les faire respecter, tu comprends ce que je veux dire ?
— J’arrive à m’en faire une idée assez claire, disons.
Ils approchèrent d’une porte en composite ; le nombre 417 était inscrit au centre, tracé directement dans le matériau grâce à un laser. Tadeo l’ouvrit d’un geste de la main associé à sa télékinésie et ils entrèrent tous les deux, l’un devant l’autre. Ils déposèrent Marko sur le lit, puis Joakìm retourna sur ses pas pour fermer la porte derrière eux.
La chambre était de petite taille, tout au plus une dizaine de mètres carrés. Il n’y avait qu’une seule petite fenêtre dans la pièce, et la seule source de lumière provenait d’un lustre, placé maladroitement au centre d’un plafond blanc bardé de craquelures et taché de moisissures. Les murs étaient peints en rouge foncé et le parquet du couloir était ici remplacé par une simple moquette noire bas de gamme. Au fond, une autre porte entrouverte donnait sur une minuscule salle de bain.
Tadeo détacha les contentions des chevilles de Marko, avant d’en faire de même avec celles accrochées à ses poignets. Puis il s’en servit pour l’attacher de nouveau, mais cette fois-ci, à la tête du lit. Et par la suite, il se tint face à leur prisonnier, que Joakìm s’apprêtait à interroger. Une ombre de dégoût planait dans les yeux de l’ex-coursier.
— Tu veux que je le réveille maintenant ? lui demanda-t-il soudainement.
— Oui, s’il te plaît. Plus vite ce sera fait…
Tadeo s’éclipsa quelques secondes, se rendant à la salle de bain. Puis il revint avec sa thermos de café dans une main. Une chaise en bois posée devant la fenêtre attendait patiemment qu’on se serve d’elle. Il s’en empara de son autre main et l’installa à quelques mètres du sommier.
Il jeta le contenu du récipient au visage de Marko, qui se réveilla dans un sursaut. De l’eau tiède dégoulinait désormais de son front, son menton et ses cheveux. Il s’adossa difficilement à la tête du lit, dans un grognement. Puis il se rendit assez vite compte que ses mains étaient liées et qu’il ne pouvait pas aller plus loin. Dans un accès de colère, il essaya donc de briser ses entraves, mais c’était peine perdue. Le plasma ne cédait pas sous sa force brute. Même un ours n’aurait pas pu se délivrer d’un tel piège.
Joakìm prit place sur la chaise et croisa les bras. Le siège avait vu de meilleurs jours, le bois craquant à chaque petite secousse.
— Ne te fatigue pas pour rien, ces liens sont assez solides, expliqua Tadeo à l’intention du dealer. Au passage, j’ai cramé ton implant. C’est pas la peine d’essayer d’appeler qui que ce soit.
Marko afficha un petit sourire narquois.
— Putain, vous ne savez pas dans quelle merde vous vous êtes foutu. Je vais vous fumer, bande de connards ! Dès que j’aurai les mains libres, je…
— Ouais, compte pas trop là-dessus. Pense plutôt à la branlée que tes potes sont en train de se prendre pendant qu’on discute.
Son expression changea brutalement. Il jaugea Joakìm et Tadeo, les sourcils froncés. Il remarquait très certainement l’absence de Miĥaela et Zmitro. Après un court instant, il laissa s’échapper un petit rire.
— Ouais, c’est ça. Deux pauvres péquenots contre une vingtaine de mes gars. Et puis quoi, encore ? Vous me prenez pour un abruti ?
Joakìm s’autorisa un soupir, avant de rétorquer. Il essaya d’injecter une once d’autorité dans sa voix, ce qu’il n’avait pas l’habitude de faire.
— J’ai besoin que vous répondiez à mes questions, monsieur l’abruti.
— Ah oui… Le fameux interrogatoire. (Il marqua une pause, le temps d’écouter les gémissements et autres râles en provenance de la chambre voisine. Son visage était fendu d’un sourire pervers. C’était dégoûtant et la drogue y était forcément pour quelque chose.) Les meilleures putes sont dans le 341, si c’est ça que tu veux savoir.
Soupirs exténués de la part du duo. Tadeo se frotta les yeux, avant de reprendre la parole.
— J’ai besoin d’air, j’en ai marre de sa gueule. Si tu me cherches, je suis dans le couloir.
— D’accord. À tout de suite.
Il sortit de la pièce, avant de claquer la porte derrière lui. Joakìm était désormais seul à seul avec Marko, les lèvres brûlantes d’interrogations. Il avait toute la nuit pour lui poser les questions qui le taraudaient depuis son retour à la réalité. Mais il se connaissait par cœur. Il était simple pour lui de se laisser porter par le court d’une discussion et de s’investir un peu trop personnellement. Il allait devoir garder son calme, ne pas rentrer dans son jeu, mais aussi ne pas donner trop d’informations qui pourraient potentiellement le mettre en danger, permettre aux Skull Lads de le retrouver par la suite et…
Il secoua vivement la tête. Ses pensées commençaient déjà à dérailler. Il devait se concentrer. Commencer à parler.
— Ça vous arrive d’être sérieux, ne serait-ce qu’un instant ? lui demanda-t-il, revenant subitement à la dernière réponse de l’interrogé.
— Ouais, parfois. (Marko s’humecta les lèvres.) Mais de quoi est-ce qu’on m’accuse, au juste ? Enfin, je suppose que je suis là pour une raison ou une autre, votre honneur.
— Un membre de votre gang a tué mon amie. Elle est morte à cause de votre saleté de business. Qui a fait ça ?
— Oh.
L’eish afficha un air sérieux, pour la première fois depuis que Zmitro et son groupe avaient mis la main sur lui. Mais cela ne dura que le temps d’une réflexion. Il se contenta finalement de regarder à fixer le rideau noir délavé qui barrait la vue sur l’extérieur.
— Je vois. Bah, ça allait forcément revenir me mordre le cul, toute cette histoire.
— Donc, vous êtes bien au courant. Pourquoi avez-vous… ?
— Tu sais, mon gars… Ce genre de connerie, ça arrive. La rue, la drogue, la violence… On est jamais à l’abri d’un dégât collatéral. Tu comprends ce que je veux dire ? Tout ça, c’est la faute à pas de chance. Personne n’est vraiment responsable. C’est tout.
De… quoi… ?
Qu’est-ce qu’il vient de dire, là ? Est-ce qu’il est réellement… ?
Joakìm baissa les yeux et regarda sur ses chaussures, soudainement confus. Puis il murmura des bribes que seul lui ne pouvait entendre ou même comprendre. Il n’en croyait pas ses oreilles.
Un dégât collatéral ? C’était un meurtre !
Comment une personne sensée peut-elle se dédouaner aussi facilement ?!
Il sentit comme un malaise qui pointait le bout de son nez. Quelque chose au fond de ses entrailles qu’il n’identifiait pas comme une sensation familière. Ses mains tremblaient et sa vision se troublait. Il palpa l’une de ses tempes : de la sueur perlait de son front jusqu’à sa joue.
Marko continua son monologue, tandis qu’il peinait à comprendre ce qu’il lui arrivait.
— Tu sais quoi ? Essaye d’oublier tout ça. D’accord ? T’es pas vraiment du genre à te venger, hein ? Je dirai même que t’as l’air plutôt malin. Pas comme les blaireaux du coin. J’pense pas que tu sois con. (Il toussota.) Les gonzesses, y’en a plein les rues. Sûrement plus canons que ta camée, là. Barre-toi loin d’ici, refais ta vie, mais surtout, ne parle plus à ce groupe de merdeux. Et…
Et soudain, alors qu’il continuait de lutter contre ce sentiment qu’il avait envie de refouler plus que tout, sans réellement pouvoir s’expliquer pourquoi, il comprit ce qu’il se passait dans sa tête.
C’était de la colère. Plus que ça, même. De la rage, pure, amplifiée par les paroles que prononçait l’idiot qui se trouvait devant lui. Il était prêt à faire sauter les limitations qu’il s’imposait à lui-même depuis toutes ces années ; ce codex de la bonne conduite que lui dictait son instinct de survie depuis son adolescence, ce qui lui avait permis d’échapper aux pièges de ce monde fou, mais ironiquement l’avait réduit à l’état d’une marionnette anxieuse, emplie d’angoisses, qui considérait la vie comme une épreuve permanente.
Ce n’était pas normal. Jamais il n’aurait laissé ses humeurs prendre le dessus comme ça. Mais après tout…
Rien qu’une fois…
Était-ce si grave s’il dérogeait à ses règles ne serait-ce qu’une seule fois ? Hausser la voix, serrer les poings, cracher sa haine… User de sa colère contre un je-m’en-fichisme permanent ; un écart de comportement pendant quelques minutes contre des années sur le droit chemin qu’il avait établi lui-même. Sur l’instant, le choix n’était pas si difficile que ça. Il pourrait se le pardonner, sans doute.
Il accepta, dans un moment d’égarement.
— Allez, mon gars…
— Ferme ta gueule, enculé ! Je t’interdis de parler d’elle comme ça, putain d’hypocrite de merde ! Et qu’est-ce que tu sais de moi, d’abord, hein ?!
Joakìm se leva de la chaise en bois et la propulsa contre le mur derrière lui, non très loin de l’entrée de la salle de bain, d’un coup du talon. La porte de la chambre s’entrouvrit, laissant paraître la tête de Tadeo, un soupçon d’inquiétude sur son visage. Le jeune homme lui indiqua d’un signe de la main que tout allait bien, avant de finalement se rapprocher du lit.
— Elle voulait juste une vie normale, sans manipulation ou de complot de riches ! Elle essayait d’avoir un avenir et elle travaillait tellement dur pour réussir par elle-même, tout ça à partir de rien ! (Il pointa un doigt accusateur à l’intention de Marko.) Et des sous-merdes inutiles comme vous… !
— Fais gaffe à ce que tu dis, gamin.
— Sinon, quoi ?! Vous ne servez à rien, bordel ! Toi et ton groupe n’êtes qu’un cancer de plus dans une mare de pauvres paumés. Et vous ne faites rien pour essayer d’arranger les choses ! T’aimes ça, hein ? Cette vie de merde, que tu passes à baiser des putes et à sniffer ta propre came. Tu l’adores, n’est-ce pas ?!
— Parce que tu crois qu’on a le choix, peut-être ? Qu’est-ce que tu crois savoir, d’là d’où tu viens, hein ?!
Le dealer s’agita sur le lit, essayant à nouveau de s’arracher à l’étreinte des contentions plasma qui le retenaient. Les muscles de son cou étaient contractés et ses yeux injectés de sang, à force d’effort. À chaque nouvelle phrase qu’il expulsait de sa trachée, une volée de postillons agrémentaient ses propos. Joakìm avait clairement touché à un point sensible.
Tadeo referma la porte pour éviter que les échos de leur conversation ne parviennent jusqu’aux chambres au bout du couloir.
— Ces enfoirés de politicards n’ont laissé le choix à personne, là où nous sommes ! On est condamnés à passer toute notre putain de vie dans ces quartiers de merde, à moins de vendre notre cul. Les ordures et les casses s’entassent à nos portes, mais ça, vous n’en avez rien à foutre… Tous les jours la même putain de routine, où les gens partent au boulot, rentrent dix heures plus tard et passent au bar du coin pour se bourrer la gueule et essayer d’oublier leur journée de merde. Tu crois réellement que j’ai envie d’être larbin dans un de ces manoirs de bourges, à vouer le restant de mes jours à cirer le parquet de leur salon ? Ou d’être enfermé des semaines et des semaines avec des inconnus dans un gigantesque préfa spécialement monté pour une téléréalité, conçue par des connards et distribuée à une chaîne gérée par des fils de putes, en espérant pouvoir gagner assez d’argent à la fin et mettre à niveau ma carte de citoyenneté, pendant que des voyeurs s’amusent à se foutre de ma gueule, assis bien confortablement devant leur écran géant ? Ou bien de passer pour le plus gros des bouffons sur le plateau de Milionulo! ? Personne n’a envie de ça, bordel ! Tu entends ?! (Son visage était rouge. Il prit une profonde inspiration.) PERSONNE, PUTAIN !
Une fiole de titrage projetée contre un mur tomba en morceaux aux pieds d’un homme inconscient. Une mâchoire craqua au contact d’un poing, tandis qu’une autre personne se heurtait violemment à une vieille table en bois.
La planque des Skull Lads était sens dessus dessous. Telle une tempête, Miĥaela et Zmitro avaient pénétré dans le sous-sol d’une usine désaffectée et fait pleuvoir l’enfer sur les subalternes de Marko. Leur passage éclair dans le corridor qui débouchait sur la salle principale avait laissé derrière eux une dizaine de personnes, certains assommés, les autres tout au plus étourdis, mais au final tous incapables de nuire. Le matériel utilisé à la préparation de la drogue avait subi le même sort. Ne restait plus que les échantillons déjà emballés, laissés intacts pour servir de preuve durant l’arrestation de toute la bande.
Miĥaela agrippa par le col l’un des deux derniers Skull Lads encore conscients et lui ordonna de leur donner le nom de l’assassin d’Ana. Celui-ci refusa. Dans un mouvement rapide, elle le plaqua contre la table et le traîna tout du long, renversant des récipients en verre qui étaient toujours en un seul morceau. Le dealer termina sa course sur le béton froid dans un cri de douleur. Zmitro s’approcha du second. Il secoua vivement la tête pour leur signaler sa coopération. La demoiselle le fit s’installer sur une petite chaise, qu’elle disposa devant eux. Son coéquipier s’exprima d’une voix dure.
— Je veux son nom et son adresse. Maintenant.
— C’est son frère ! Par pitié, laissez-moi partir !
Zmitro lui assena une gifle et prit sa tête entre ses deux mains. Il plongea son regard dans le sien.
— Écoute-moi bien. Ça va faire deux fois. Deux fois que vous attaquez mon ami. La première fois, on a passé l’éponge. Mais pas cette fois-ci. Je sais très bien que vous avez quelque chose à cacher et que c’est pour cette raison que vous avez piraté son espace virtuel. Tu n’es peut-être pas responsable de tout ce merdier, mais j’en ai rien à foutre. Ton chef m’a mis en colère et c’est trop tard pour les excuses. Alors, je te laisse le choix. T’as dix secondes pour te décider. Tu peux nous aider. Ou tu peux aussi passer le quart d’heure le plus traumatisant de ta vie. (Il marqua une pause afin de dramatiser le tout.) Qu’est-ce que tu choisis ?
Dans un moment de panique, l’homme de main s’enquit rapidement de la situation de ses collègues, tandis que Miĥaela commençait le décompte. À l’avant-dernière seconde, il décida de son sort.
Il n’avait fallu que quelques secondes pour mettre le feu aux poudres de cette conversation sans issue, mais encore moins pour permettre au silence de réinvestir la pièce. Les bruits en provenance de la chambre voisine s’étaient arrêtés et un poing tambourinait désormais sur le mur fin qui les séparait. Une voix féminine les rappela ensuite à l’ordre, usant de son statut de cliente afin d’appuyer ses propos houleux, tandis qu’un homme, le gigolo, essayait tant bien que mal de calmer ses ardeurs.
Europo, tout comme les trois autres nations, possédait sa part d’ombre.
La caste pauvre représentait 35 % de la population d’un mégadistrict, en moyenne, tandis que les communautés plus aisées en totalité peinaient à dépasser 3 %. Le reste vivait modestement dans des districts à la frontière de ces deux mondes, à rêver d’une situation qu’ils ne pouvaient ne serait-ce qu’effleurer du doigt. Et le bon fonctionnement de cette hiérarchie était régi par un document officiel, la carte de citoyenneté, que tout habitant d’une nation devait posséder et mettre à jour régulièrement sous peine d’être expulsé de son territoire de naissance et forcé de trouver refuge à des milliers de kilomètres de là. Et obtenir une nouvelle nationalité, en tant qu’apatride, n’était pas chose aisée.
D’où l’importance du divertissement ou d’un salaire conséquent. Il n’était pas rare de voir des personnes s’essayer aux derniers jeux-concours à la mode, aux paris en tout genre, ou encore aux téléréalités plus loufoques les unes que les autres.
L’argent. Il était toujours question d’argent. Et la mise à niveau de la citoyenneté ne dérogeait pas à la règle : contre une certaine somme, il était possible de sortir de la misère, ou mieux, de faire partir de l’élite que tout le monde jalousait (ou détestait, au bon vouloir de chacun) ; et bien évidemment, il était par la suite envisageable de jouir de tous les avantages qui découlaient de cette nouvelle vie. Et le plus important de tous était indéniablement l’autorisation légale de fouler le sol des districts supérieurs et d’y habiter.
Joakìm ramassa la chaise, qu’il inspecta rapidement pour déterminer si elle était encore en état d’être utilisée. Puis il la reposa aux pieds du lit, avant de s’asseoir de nouveau. Il se racla la gorge, puis passa une main tremblante dans ses cheveux. Il savait comment il pouvait le faire parler, désormais. Il lui suffisait de s’efforcer derechef afin de parvenir à un résultat. Mais malheureusement, il n’avait pas l’impression que la discussion partait dans son sens.
Marko l’arracha à ses songes, d’un long sifflement. Et tandis qu’il se redressait sur le matelas, il lui lança un regard noir.
— Tu sais pourquoi on nous appelle les Fourmis ? Est-ce que tu sais au moins ça, petit con ?
Le jeune homme lui répondit du tac au tac, lui renvoyant son aversion à peu de choses près de la même manière.
— Parce que vous avez construit le réseau qui permet aux rames de métro de circuler partout dans les mégadistricts des quatre grandes nations. Et qu’aujourd’hui, encore, vous l’entretenez.
— C’est exactement ça, ouais. Voilà à quoi on nous a réduits. À des saloperies de trolls qui triment dans des tunnels, tout ça pour que la populace puisse se balader tranquillement entre les districts. Tu crois réellement que c’est une vie, ça ? Respirer de la poussière pendant des années, à se dire que de toute façon, c’est le métier le plus honorable qu’on puisse nous offrir à cause de notre statut de merde ?
— Car vendre de la drogue, c’est une alternative viable, tu penses ? Vous faites votre beurre sur la détresse des autres. Vous n’êtes pas mieux que ces enfoirés de corporates. C’est du pareil au même !
— Ouais, c’est ça. Va te faire foutre, mon gars. Jamais je n’ai poussé qui que ce soit à acheter mes produits. On essaye de survivre intelligemment, tu ne peux pas comprendre ça. On m’a forcé à quitter Eishaya à cause d’une histoire de thunes. Parce qu’apparemment, j’étais un parasite qui profitait trop des aides alimentaires et des autres avantages (Il ponctua ce passage de quelques guillemets, grâce à un subtil mouvement de doigts.) dont je bénéficiais en tant que citoyen de notre magnifique et grande nation. Qu’ils aillent au diable, ces enculés ! N’essaye même pas de nous comparer à ces pourris gâtés qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche.
Joakìm laissa s’échapper un bruit dans un plissement de lèvres. Puis il profita du silence qui retombait pour aller se poster près de la fenêtre de la chambre. En contrebas de l’immeuble, il aperçut une prostituée accompagnée de deux hommes noirs, qui sortaient tout juste d’une session de batifolages. L’un des deux hommes lui tendit une liasse de billets jaunes plastifiés, tandis que l’autre en profita pour asséner une claque sur le postérieur de la travailleuse du sexe. Cette dernière se saisit rapidement de son salaire, avant de repartir précipitamment dans les pénombres du quartier.
Le jeune homme décida finalement de revenir à ce qu’il se passait dans la chambre, complètement dégoûté par le comportement animal de ces deux personnes. Pendant ce temps-là, Marko se raclait la gorge pour la troisième fois depuis moins d’une minute. Il cherchait définitivement à avoir son attention.
— Quoi ? lui dit Joakìm, un brin irrité.
— J’ai la langue toute pâteuse. C’est la ruĝo, ça. Il faut que je boive.
— La quoi ?
— Ma came. De la poudre rouge. D’où le nom. Tu vis sous un caillou ou quoi ?
— Va chier. (Il pesa le pour et le contre.) Ça ne peut pas attendre ?
— Parce que vous comptez aussi me laisser mourir de soif, toi et ton pote ?
— Je ne sais pas. Tu comptes répondre à mes questions, après ça ?
— J’sais pas. Va savoir.
Joakìm haussa les épaules. Puis finalement, il céda aux exigences de son prisonnier. Il se saisit de la thermos que Tadeo avait posée sur la commode proche du lit, avant de faire un détour à la salle de bain. Il la remplit d’eau froide et retourna à la chambre. Puis il reste quelques secondes à observer Marko. Il hésita longuement, le temps de prendre la décision de libérer l’une de ses mains. Il n’avait pas l’intention de l’aider à boire, mais plus important encore, il n’avait aucune envie que ce dernier tire avantage de la situation pour tenter de s’échapper.
— Je t’en détache une. Juste une seule.
— Comme c’est aimable de ta part !
— N’en profite pas pour essayer de me frapper ni pour désactiver la seconde menotte.
— C’est pas l’envie qui me manque, pourtant. Allez, donne-moi ça.
— Mon ami est de l’autre côté de la porte, ne l’oublie…
— J’ai compris, merde !
Le jeune homme lui tendit la thermos et s’attela à mettre en veille la contention qui maintenait en place la main en question. Enfin libre de ses mouvements, ou du moins en partie, Marko vida la bouteille d’une traite avant de reposer le contenant sur la commode. Joakìm réactiva le lien plasma et retourna s’asseoir sur la chaise en bois. Il était tiraillé par un terrible mal de ventre et il ne put empêcher d’afficher une grimace. C’était le stress qui lui rappelait sa présence.
— Un jour, les choses changeront, poursuivit le dealer en prenant à nouveau le temps de s’installer confortablement sur le lit. Plus de castes, plus de ségrégation, rien de tout cela. Il suffira d’une étincelle pour que les mégacorporations goûtent au courroux des Fourmis ! On est plus nombreux qu’eux. Un mouvement de foule s’en suivra, les districts normaux nous prêteront main-forte. Ils ne pourront rien faire. Il faut juste que les gens se réveillent, maintenant.
Si seulement tu étais aussi utile que bavard, Marko…
Allez, une dernière fois. J’essaye une dernière fois.
Joakìm profita de cet instant afin d’afficher la courte vidéo qu’avait obtenue Bazíl suite au piratage de la base de données des forces de l’ordre. Son Odeka la projetait sous la forme d’un hologramme à la résolution plus qu’honnête. Il pressa l’icône de lecture de son index et bascula vers la pause après quelques secondes. Ana apparaissait sur l’image, discutant avec l’homme qu’il essayait désespérément de retrouver.
Il effectua un zoom sur le principal suspect, ce qui arracha une vive et courte réaction chez Marko ; un sursaut de paupière à peine perceptible. Les réactions faciales ne mentaient jamais, Joakìm le savait très bien, lui qui avait pendant des années plus observer et écouter les gens que prit la parole.
— Tu le connais. Et cette personne porte votre brassard. Donne-moi son nom. Qui est la personne qui l’a tuée ?
— Non, j’peux pas faire ça. J’suis pas une balance.
Tadeo se glissa par la porte entrouverte. Il la referma d’un petit coup de talon.
— Pas sûr que l’on puisse dire la même chose de tes sous-fifres.
Il avait apriori tout entendu. Joakìm se leva et le questionna d’un haussement de sourcil. L’autre lui répondit avec un vague signe de main. Il se tourna vers le lit.
— Le gars qui apparaît sur cette vidéo s’appelle Kwen Kichu. Ton petit frère. Il habite dans le 375. Je me trompe, Marko ?
Silence du côté du chef des Skull Lads, que Joakìm qualifia d’assez suspect pour être souligné. Tadeo avait mis le doigt sur quelque chose, il en était sûr.
— Comment sais-tu ça ? lui demanda le jeune homme.
— J’ai reçu un appel de nos coéquipiers. Ils ont secoué tes gars un par un, Marko. Il faudrait penser à mieux choisir tes subordonnés. Tu parlais bien de péquenots tout à l’heure, non ?
C’en fut trop pour lui. Il érupta, laissant s’échapper ce qui lui restait de rage. Une veine ressortait de son front. Il semblait encore plus furieux que pendant l’interrogatoire. Il n’avait certainement pas prévu que les évènements puissent tourner en sa défaveur.
— Bande de sacs à merde ! Putain de bons à rien !
Il tira tel un forcené sur les contentions qui le retenaient à la tête du lit. Ce dernier grinça face à la force brute qu’il déployait. Joakìm recula d’un pas, légèrement apeuré.
— Kwen est innocent, bordel ! Touchez à un seul de ses cheveux et je vous jure… !
— Ferme ta gueule, lui somma sèchement Tadeo. C’est fini. T’es fini ! Toi et ton putain de groupe, vous êtes foutus. Tu vas croupir en prison, tu entends ? Et prie pour que ce ne soit pas pire. (Il marqua une pause, le temps de récupérer sa bouteille isotherme.) Les flics vont débarquer dans quelques minutes. J’ai déjà appelé. Gueule autant que tu le souhaites, ça n’y changera rien.
Tadeo quitta la chambre, en un coup de vent, sans même lui adresser un dernier regard. Le jeune homme le suivit de près, la tête pleine de questions. Et tandis qu’ils refermaient la porte derrière eux, Marko continuait de s’égosiller, de cracher ses poumons, de les insulter de tous les noms possibles et imaginables. Et plus les secondes s’écoulaient, plus le désespoir semblait remplacer la rage qui l’animait quelques instants plus tôt.
Joakìm avait l’estomac noué. Il n’avait pas envie d’y penser, mais c’était plus fort que lui. Il ressentait encore énormément de colère (et par ailleurs, il ne pouvait toujours pas s’expliquer comment il en était arrivé là), mais la compassion que cet être abject suscitait chez lui était ce qui le concernait le plus.
Son frère est coupable, non ? Il n’y avait que lui sur la vidéo…
Pourquoi est-ce qu’il… ?
On touche enfin au but ! C’est pas le moment d’hésiter, mince. Arrête de te triturer la tête avec tout ce que tu entends !
Il sursauta lorsque Tadeo posa une main lourde sur son épaule.
— Tout va bien, Joakìm ?
— J’ai mal au ventre. C’est juste le stress, je pense. Rien de grave.
— D’accord. (Ils descendirent les escaliers et rejoignirent le rez-de-chaussée.) Sacrée discussion que vous avez eue, sinon. J’ai bien cru que t’allais lui laisser un coquard, à ce trou du cul.
— Non, je… Ce n’est pas vraiment mon genre. Je ne sais pas ce qui m’a pris, rien de plus. J’étais en colère, c’est tout. Mais…
Une fois à l’extérieur de l’hôtel, il s’arrêta sous un lampadaire. Joakìm plongea ses mains dans ses poches, le temps d’une réflexion.
— Ce n’est pas normal, n’est-ce pas ? Il m’arrive quelque chose ?
— Ouais, on peut dire ça.
Tadeo lui adressa un petit sourire et lui demanda de le suivre. Ils se remirent en route. Au-dessus d’eux, les sirènes de l’IMS se faisaient entendre. Une lumière bleue déchirait les ténèbres et laissait place à une autre rouge, dans un rythme régulier.
— Je vais tout t’expliquer, d’accord ? Mais n’y pense pas trop pour le moment. Il faut qu’on s’en aille, ils arrivent.
Joakìm hocha la tête. Il était effectivement temps pour eux de partir. Il regarda une dernière fois l’hôtel de passe, avant de se remettre en route.
Un nouveau district, un nouvel hôtel. Mais authentique, cette fois-ci.
Joakìm avait arrêté de compter les allers-retours depuis qu’il avait quitté son appartement étudiant, deux jours auparavant. Il savait juste qu’ils se trouvaient quelque part dans un quartier pauvre, à la frontière de ceux qu’il considérait comme sa maison.
La chambre comprenait deux lits assez grands pour une seule personne, séparés de quelques mètres, distance à peine suffisante pour y ajouter un troisième. Mais contrairement au précédent établissement, le calme y régnait et c’était un plus non négligeable. Aucune autre porte ne donnait sur une potentielle salle de bain, les cabines de douche étaient toutes installées dans une section à part des chambrées.
Le jeune homme s’effondra sur le matelas de sa couchette. L’horloge de son Odeka indiquait quatre heures et dix minutes. Il n’était pas fatigué au point de trouver le sommeil en quelques minutes, mais il sentait tout de même que ses yeux piquaient de temps à autre. Il avait plutôt mal dormi la veille et celle-ci commençait de plus en plus à ressembler à une nuit blanche.
— C’est compliqué quand tu n’as pas l’habitude, hein ?
Tadeo était assis face à lui, sur son propre lit, une bouteille d’eau à la main. Il l’avait achetée à un distributeur automatique, au pied de l’hôtel. La marque et le panorama inscrits sur l’étiquette évoquaient la qualité reconnue d’une boisson qui prenait sa source dans une chaîne montagneuse au sud de Britania.
— Ce n’est pas souvent que ça m’arrive, disons. (Il bâilla à s’en décrocher la mâchoire.) Où sont Zmitro et Mihaela ?
— En route. Je leur ai donné l’adresse. Ils nous rejoindront demain matin à la cafétéria. Enfin, demain midi, plutôt.
— Demain midi.
Ils échangèrent quelques rires. Puis Joakìm se redressa, afin de s’asseoir lui aussi. Il engagea la conversation à voix basse.
— Tu sais ce qui m’arrive, alors. Ces changements périodiques dans mon comportement, je veux dire. Vous aussi, vous… ?
— Ce n’est pas si simple, Joakìm. Pour ce qui est des deux autres… Ils n’en parlent pas. Et je préfère éviter de leur poser la question, en fait. C’est assez personnel comme truc, apriori.
Il vida la bouteille d’une traite, avant de la jeter dans une corbeille à papiers, non loin de là.
— Déjà, il faut que tu comprennes quelque chose. Nous sommes considérés comme dangereux, mais aussi fragiles. Pas dans le sens que tu l’entendrais, bien évidemment. Après tout, Miĥaela défonce des murs à mains nues et moi, j’arrive à faire flotter des gars en l’air. Non, ce que je veux dire, c’est… (Il croisa les bras, il semblait chercher ses mots.) Tous les trois, nous sommes suivis par une psychiatre assez renommée, qui est installée dans le 321. Une ancienne collègue de Zmitro, en qui il a vraiment confiance.
— Elle est au courant pour le lien entre le flux et les pouvoirs ?
— Ouais, totalement. Parce que Zmitro l’a mise au parfum. Et c’est pour ça qu’elle travaille avec nous. Elle nous aide à comprendre ce qui nous arrive. Et comment c’est possible. Elle bosse sur le flux et la cause des psychoses. C’est sa spécialité. Elle a décidé de consacrer sa vie à étudier et percer le mystère de… ce truc. Qu’importe ce qui circule dans notre corps.
— SanoKorp et le gouvernement savent à propos de ses travaux ?
— Très bonne question. En tout cas, depuis que je le connais, elle m’assure qu’il ne lui est arrivé aucune bricole. Je suppose que si aucune information ne fuite auprès de la population, les mégacorporations n’ont rien à y redire. Si tout du moins eux sont au courant, aussi. Impossible de le savoir, par contre.
Tadeo s’installa plus confortablement, en commençant par retirer ses chaussures. Puis il s’allongea de tout son long sur son matelas, les mains derrière la tête. Il fixa le plafond.
— Je n’ai pas envie de te faire peur, Joakìm, mais les prochains jours risquent d’être un peu plus compliqués pour toi. Émotionnellement parlant, je veux dire.
— Ça n’a pas l’air génial, vu comme ça…
— Non, ça ne l’est vraiment pas. C’est une phase, une période de durée indéterminée où ton flux prend le dessus, jusqu’à ce que tu apprennes à pleinement le maîtriser.
— Et qu’est-ce qu’il va m’arriver, alors ?
— D’après mon expérience, tu vas changer complètement, mentalement. Tu seras à l’extrême opposé de ce que tu as l’habitude d’être. Cette colère que tu as ressentie tout à l’heure n’est pas anodine, si tu veux mon avis. Comme tu l’as dit, tu n’as pas l’air d’être du genre à t’emporter facilement.
Joakìm regarda ses mains. Il essaya à nouveau de faire apparaître cette balle antistress qui l’avait quitté des heures auparavant. Il ne saisissait toujours pas le fonctionnement de cette capacité. C’était comme si quelque chose lui échappait depuis le tout début. Qu’un engrenage était bloqué et l’empêchait d’aboutir à une conclusion déterminante.
— J’ai entendu une voix, tout à l’heure. Quand nous étions sur le toit. Ça a quelque chose à voir avec mon flux, aussi ?
— Oui. Mais qu’importe ce qu’elle te dit, ne l’écoute surtout pas. Elle ne t’apportera rien de bon, crois-moi.
Il décida tout de même de passer en revue ces paroles qui lui ont traversé l’esprit deux heures auparavant. Puis, dans une réalisation, un frisson lui parcourut l’échine.
— Je n’ai pas envie de m’énerver au point de blesser quelqu’un, Tadeo. Je n’ai pas envie de devenir un psychopathe qui pète un câble à chaque fois qu’un truc va de travers.
— Ça n’arrivera pas, d’accord ? Nous sommes là. Zmitro, Miĥaela et moi. On va t’aider. Comme eux m’ont aidé, avant ça.
Joakìm hocha lentement la tête. Puis il jeta à nouveau un œil à son Odeka. Tadeo posa une main sur le projecteur holographique, comme pour l’empêcher.
— Tu devrais dormir, maintenant. Ne pense pas à ce qu’il va se passer demain ni après. Je ne crois pas que ce soit bon pour le moral d’anticiper autant les choses.
Il lui adressa un sourire rassurant. Joakìm renifla, puis détacha le micro-ordinateur de son poignet. Il le posa sur la commode proche du lit, avant de quitter lui aussi ses chaussures. Puis il prit confortablement place sur le matelas et ferma les yeux.
— Je me demande si on a bien fait de l’interroger comme ça.
— Bien évidemment. Enfin… On a gagné du temps pendant que les larbins de Marko crachaient le morceau, mais le résultat est là.
— Je vois…
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Quelque chose te tracasse, peut-être ?
— La manière dont il parlait de son frère. Ça me dérange vraiment. Je ne sais pas, j’ai l’impression de faire une erreur. Est-ce qu’on ne serait pas en train de se tromper, à tout hasard ?
Tadeo fixa longuement le plafond, avant de finalement répondre.
— Tu es quelqu’un de bien, Joakìm. T’es peut-être même un peu trop gentil. Ça doit pas être évident de montrer autant d’empathie. (Il se frotta les yeux.) Je comprends parfaitement ce que tu ressens, et peut-être que dans d’autres circonstances, j’aurais sûrement hésité moi aussi. Mais je pense sincèrement que Marko, son frère et leur bande sont trop pourris pour être sauvés. Et puis, les preuves sont là. La vidéo, les aveux des Skulls Lads… Il n’y a rien pour les innocenter.
Joakìm se contenta d’un long silence en guise de réponse. Puis il se tourna vers son voisin. Ce dernier fouillait dans son sac-besace ; il en sortit une plaquette à moitié consommée de médicaments qui se présentaient sous la forme de gélules. D’un geste précis, il la lança sur la couette de l’étudiant.
— Tiens. Prends-en une.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est pour dormir. Je faisais énormément de cauchemars, il y a des mois de ça. Ça m’a bien aidé. Il faut boire de l’eau avec.
— Écoute, je ne sais pas… Les psychotropes, c’est pas trop mon truc.
— Ça ne te coûte rien d’essayer. Tu ne risques pas de devenir dépendant en une seule nuit.
Il lui céda le fond d’eau qu’il restait dans sa thermos. Après une longue hésitation, Joakìm avala le médicament.
Une fois la chambre plongée dans le noir, il ferma les yeux. Un quart d’heure plus tard, le sommeil le cueillit à froid, tel un coup de massue. Ce fut une nuit sans rêves, un repos réparateur dont il avait désespérément besoin.
Quand il se réveilla, l’horloge de son Odeka indiquait midi passé. Il remarqua instantanément que ses épaules étaient beaucoup moins lourdes que la veille.