15
Grand frère
Zmitro faisait les cent pas dans l’appartement, la mine sérieuse, toujours habillé de sa tenue de soirée. D’un air absent, Miĥaela fixait la trace noire désormais refroidie qui tapissait le plafond. Joakìm la tira soudainement de sa torpeur.
— C’est forcément un coup de Martins. C’est impossible qu’il soit sorti de prison tout seul ! (Il se tourna vers Zmitro.) L’actrice, là, celle que vous avez vue ce soir. Tu penses quand même pas qu’elle vous a balancé ?
Tout en parlant, il continuait de se masser les tempes et les oreilles. De légers acouphènes le rendaient temporairement malentendant, à un rythme quasi régulier de trois ou quatre par minute.
Le duo était revenu après trente longues minutes d’attente. Après avoir restitué le véhicule de location, ils avaient appelé numéro de la société de transport la plus proche afin d’être à la planque le plus rapidement possible. Une fois sur place, Sun-Ja les avait mis au courant de la situation.
Zmitro sembla considérer l’hypothèse du jeune homme quelques instants. Il haussa finalement les épaules et secoua lentement la tête.
— Non, ce n’est pas Achour. Les informations qu’elle nous a données étaient bonnes. Elle n’aurait aucune raison de le lui dire, là, maintenant qu’elle sait de quoi il est capable.
— Ce truc qui a fracassé la fenêtre, laissa s’échapper Miĥaela, comme toujours hypnotisée par la tache noire au plafond. Ce n’est pas… Non, ça ne peut pas être ça.
— Quoi ? Tu crois qu’il puise aussi dans son flux ?
— Non. Il a sûrement utilisé un explosif de quelque sorte. Je pense. C’est pas possible autrement.
Sun-Ja se joignit timidement à la conversation. De sa main gauche, elle tenait son autre bras, visiblement encore sous le choc de l’attaque. La peur se lisait sur son visage.
— Qu’est-ce que vous allez faire… ? leur demanda-t-elle.
— Il faut que tu quittes l’appartement pour le moment, ma belle, lui expliqua calmement la vétérane. Passe la soirée à l’hôtel de la rue, je te rejoindrais un peu plus tard. N’ouvre la porte à personne. C’est bien compris ?
— Mais…
— Ne discute pas, s’il te plaît.
— C’est dangereux ici, ma grande, rajouta Zmitro entre deux bouffées de cigarette électronique. On n’a pas envie qu’il t’arrive malheur. Sois gentille et fais ce qu’elle te dit, d’accord ?
L’étudiante hocha lentement la tête, acquiesçant visiblement à contrecœur. Joakìm vint se tenir à ses côtés. Il fixa ses partenaires, à tour de rôle.
— Allez vous changer, je l’emmène jusqu’au bâtiment.
— OK, lui répondit Zmitro tout en s’éloignant vers la chambre, accompagné de Miĥaela. On t’attendra devant la supérette en face de l’immeuble.
Le jeune homme lui adressa un signe approbateur de la main. Puis il se dirigea vers la porte et quitta l’appartement. Sun-Ja lui emboîta rapidement le pas.
Ses pensées étaient un champ de bataille. Des plaines ravagées par ses envies de violence, où s’affrontaient sa morale, ses remords et son désir intense d’en finir avec Martins. Et au milieu de ce tableau se tenait son flux, dont les paroles mêmes vibraient jusqu’au creux de son estomac. L’organe grave de ce dernier grondait plus que jamais. Il sentait la colère prendre le dessus sur son sang-froid. C’était comme si l’énergie qui circulait en lui tentait de prendre possession de son corps.
Tu sais ce qu’il te reste à faire, Joakìm.
Laisse-toi aller.
Et cette fois-ci, il ne savait pas vraiment s’il avait envie de résister.
Les lampadaires du coin n’avaient toujours pas été réparés. Le trio se dirigeait lentement vers la petite allée qui donnait sur la cave de jeux clandestins, se fondant parfois dans les zones d’ombre afin d’échapper à la vigilance des caméras VisioCorp. Ils étaient habillés de leur tenue de sortie habituelle, sweat-shirt noir à capuche. Marko leur avait donné rendez-vous à 22 h 30. Ils avaient seulement quelques minutes d’avance.
Ils se postèrent devant la porte en métal qui ouvrait sur les escaliers descendants. Joakìm était à cran et sur le point de céder aux impulsions de son flux. L’envie de tout casser parcourait chacun de ses membres.
Alors qu’il s’apprêtait à dévaler les marches telle une furie, il fut arrêté par la poigne de Zmitro, qui le tenait fermement par l’épaule. Inconsciemment, il lui jeta un regard mauvais. L’autre le réprimanda d’un froncement de sourcils sévère.
— Pas si vite, Joakìm ! (Il le força à revenir vers lui.) Je sais que tu es en colère, mais utilise ta tête deux secondes, tu veux bien ?
— Tadeo est là-dedans ! Qu’est-ce qu’on attend, putain ?!
Pendant ce court échange, à leur côté, Miĥaela rehaussait le gilet pare-balles qu’elle portait discrètement sous ses habits. Elle avait expliqué au jeune homme, en chemin, que cet équipement était un petit quelque chose qu’elle avait gardé à la suite de son retour du Nouveau Continent. Le bien maigre paiement d’une dette qui n’avait jamais été entièrement payée, selon elle.
Plus posée que son compagnon, tout du moins en apparence, elle prit la parole à l’attention de Joakìm.
— T’as bien vu ce qu’il a fait à la fenêtre, non ? Calme-toi. Je ne sais pas ce qu’il trimballe comme matos, mais si quelqu’un doit se faire tirer dessus, autant que ce soit moi, hein ?
La vétérane tapota sa poitrine pour imager ses propos. L’étudiant laissa échapper un sifflement d’irritation, mais s’écarta tout de même pour lui céder sa place. Elle le récompensa de quelques petites tapes amicales, les mêmes que s’échangeraient des joueurs après un match acharné, une fois de retour au vestiaire. Puis elle dévala les escaliers, plongeant dans le couloir donnant sur la cave. Les deux hommes la suivirent silencieusement, Zmitro fermant la marche.
Ils ne rencontrèrent personne en chemin. Pas même le vigile qui les avait fouillés la première fois. Les armes précédemment accrochées au mur n’étaient plus présentes non plus. Ils continuèrent alors d’avancer, jusqu’à la seconde porte. Miĥaela tambourina sur cette dernière. Une voix, celle de Marko — Joakìm l’aurait reconnu entre mille —, leur dit d’entrer. Elle s’exécuta alors, mais se stoppa net dans ses pas. Le jeune homme lui coula un regard interrogateur, n’arrivant pas à cerner sa réaction et le pourquoi de ses agissements. De même, la silhouette de la demoiselle lui cachait entièrement la vue sur la salle de jeux. Il sentait néanmoins que quelque chose n’allait pas. Il y avait une tension mortelle dans l’air.
— Entrez ! cria l’eish, depuis l’autre bout de la pièce. Qu’est-ce que vous attendez, enfin ?
— Où t’as trouvé ça, Marko ? demanda-t-elle alors, d’une voix qui peinait à dissimuler son inquiétude.
— T’es sourde ou quoi ? Je vous ai dit de bouger vos culs, toi et tes potes. Venez vous asseoir, bordel !
La vétérane s’avança lentement dans la pièce. Le jeune homme la suivit de près et découvrit finalement ce qui se tramait du côté de Marko. Ce dernier était installé à l’une des tables du fond et observait nonchalamment le trio, une arme mystérieuse à la main, accrochée à son avant-bras grâce à un système ingénieux qu’on imaginerait être une pièce d’équipement tout droit sorti de l’arsenal de l’IMS. Le fusil — si l’on pouvait appeler cela ainsi — était pointé dans leur direction. Joakìm n’avait jamais vu une telle chose de sa vie. L’assemblage compliqué, le tube incandescent sur son flanc et la longueur du canon lui rappelaient la description d’une arme futuriste qu’il avait lue dans un de ses livres de science-fiction. Face à cette inconnue, il sentit une boule d’anxiété qui commençait à enfler dans sa gorge. Mais sa colère ne se tarissait pas pour autant.
Le barman semblait avoir pris sa soirée. Mais en y regardant de plus près, Joakìm comprit rapidement que le problème était tout autre. Le désordre sur le comptoir, l’énorme de tache cramoisie et les morceaux de chair sanguinolente qui décoraient désormais le miroir accroché au mur, lui-même brisé et sur le point de tomber, indiquaient que le destin de l’employé de la salle de jeux avait été bien plus funeste. Il n’était pas possible de le voir de là où le trio se tenait, mais son corps se trouvait très certainement encore derrière son espace de travail.
Dans le coin gauche de la pièce, une troupe de personnes terrifiées. Une douzaine d’hommes et de femmes, au total. Certains étaient assis, recroquevillés sur eux-mêmes, traumatisés et impuissants. D’autres étaient debout, adossés et essayaient de rassurer leurs camarades d’infortune. Leurs murmures se faisaient inaudibles. Le visage d’une des femmes, une blonde, était trempé de sang. Sa tenue ressemblait à celles des serveuses.
Qu’est-ce qu’il a fait, bon sang… ?
Au détour de ses songes, l’étudiant dirigea son regard vers le petit coin salon. À son grand soulagement, il y découvrit Tadeo, allongé et inconscient sur le canapé. Il respirait lourdement et les traits de son visage donnaient l’impression qu’il faisait un mauvais rêve. Du menton, il indiqua sa trouvaille à Zmitro, qui laissa s’échapper un long soupir apaisé.
Ils arrivèrent finalement à la table de Marko. Il leur pointa trois chaises du canon de son arme. Silencieusement, ils prirent place sans détacher leur regard du leader des Skull Lads. Il empestait l’alcool et ses yeux étaient injectés de sang. Manque de sommeil ou abus de drogue, ils ne tarderaient pas à savoir.
Miĥaela, qui n’avait pas pour habitude d’échafauder des plans, avait devancé ses deux partenaires concernant le sauvetage de Tadeo. Dans la veine du langage des signes qu’elle avait pu longtemps utiliser avec ses compagnons d’armes, elle avait décidé de mettre en place un moyen très efficace pour Joakìm — le seul membre de leur groupe capable d’être armé dans un claquement de doigts — de reconnaître le moment opportun pour abattre Marko et couper court à cette prise d’otages. D’une main cachée dans son dos, elle communiquerait de deux différentes manières : son poing fermé traduirait l’attente, tandis qu’un index tendu indiquerait qu’il serait temps de passer à l’action. Préalablement, elle avait demandé à son jeune partenaire d’entraînement de lui fournir un Hydr dans le deuxième cas. Elle s’était aussi munie d’une paire de bouchons d’oreilles très discrets afin d’atténuer le son de la détonation lorsqu’elle abattrait Marko. D’expérience, elle savait qu’il n’était jamais sage de tirer sans protection auditive et encore moins dans un espace clos.
Au moment de s’asseoir, la vétérane serra son poing avec une telle intensité qu’elle aurait pu s’en faire saigner la paume. Les appréhensions de Joakìm n’en furent que décuplées.
— Là, vous voyez ? cracha alors Marko, d’un air mauvais. Ce n’était pas si compliqué, n’est-ce pas ?
Il frappa soudainement du bras sur la table, celui sur lequel était attaché le fusil. Miĥaela lâcha un juron. De la sueur commençait à perler sur son front. Furieuse, elle reprit la parole.
— Tu sais ce que tu tiens dans tes mains, pauvre débile ?! Arrête tes conneries ! T’as envie de tout faire sauter ou quoi ?
— Ouais, peut-être bien. Qu’est-ce que ça peut te foutre, d’ailleurs ?
— Ce maudit machin crache des projectiles plasma ! C’est un prototype, il est instable… Donne-le-moi immédiatement, avant de tous nous… !
Marko pressa légèrement la détente de son arme, après avoir pointé rapidement son canon vers le plafond. Un grondement suraigu se propagea dans la salle de jeux, comme si quelque chose enflait dans le mécanisme du fusil. Le tube incandescent se mit à briller d’un éclat aveuglant. Miĥaela s’étouffa alors sur ses propres mots. Zmitro ne semblait pas plus serein qu’elle. Sous la table, les jambes de Joakìm tremblaient. Malgré tout, l’envie d’étrangler le toxicomane qui se trouvait face à lui restait plus forte que la peur.
C’est bien. Ne doute pas à cause d’un dualisme aussi ridicule. Concentre-toi sur la tâche en cours.
Le calme enfin retrouvé, Marko fit signe à son groupe d’otages. En particulier à la femme blonde recouverte de sang.
— Toi. Va me chercher un verre. Je veux de la vodka.
La serveuse se précipita vers le bar. Arrivée à destination, elle dirigea son regard vers le sol et réprima douloureusement un sanglot. Le chef des Skull Lads se concentra de nouveau sur ses convives, attendant patiemment son retour.
— Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’ai rêvé de ce moment. J’y pensais tous les jours. Ça m’obsédait. C’est mortel la prison, vous savez ?
Après un court silence, la femme posa un verre à rocks rempli à moitié, ce qui représentait une quantité non négligeable pour un alcool aussi fort que celui qu’il avait réclamé. Marko la remercia d’une fessée, ce qui lui arracha un sursaut. Puis il lui indiqua de nouveau du pouce le coin dans lequel se tenaient les autres employés et joueurs. La suivant du regard, il descendit d’une traite sa vodka, avant de s’essuyer les lèvres d’un revers de la manche. Le temps d’un instant, entre un long soupir et un reniflement très bruyant, Joakìm crut apercevoir un masque de tristesse se former sur son visage.
— Hier… (Il marqua une pause, se pencha légèrement en arrière sur sa chaise.) Hier, j’ai incinéré mon petit frère. Il s’est passé la corde au cou.
Cette confession eut comme l’effet d’un coup de poing dans l’estomac du jeune homme. Il repensa soudainement à tout ce qu’ils avaient accompli les semaines précédentes dans le but de libérer Kwen Kichu des mains de Kyle Martins. Il n’en croyait pas ses oreilles.
Impulsivement, il laissa échapper son ressenti.
— C’est pas possible.
— Quoi ? (Marko le darda de ses yeux noirs.) Qu’est-ce que tu baragouines, là ?
— Il… Il était avec…
La personne à sa droite lui envoya un coup de pied dans la rotule en guise d’avertissement. C’était Zmitro, qui secouait lentement la tête. Joakìm comprit où il voulait en venir. L’aîné des Kichu n’était pas dans un état émotionnel stable. Aussi, ses tocs ressortaient de temps à autre, ce qui confirmait la théorie des drogues. Il pourrait se sentir provoqué par n’importe quoi. Il valait mieux garder certaines choses pour eux. Ou attendre le moment opportun pour en parler.
À bout de nerfs, Marko balança son verre désormais vide dans la direction du miroir brisé, qui finit finalement par tomber en morceaux.
— C’est de votre faute, reprit-il. Il s’est foutu en l’air à cause de vous ! Vous et votre enquête de mes deux… Et tout ça pour une nana. Qu’est-ce qu’elle avait de si spécial cette connasse, d’abord, hein ?! Qu’est-ce qu’elle avait de plus que mon petit frère ?!
Son poing percuta le centre de la table, là où se trouvait le mécanisme qui permettait de faire remonter les murs de tuiles sur l’aire de jeu. Puis il se pencha vers le groupe, pendant que les préparations se terminaient.
— Mah-jong. (Il prit une tuile dans sa main, la lança en l’air, la rattrapa.) C’est mon jeu préféré, vous savez.
— On avait remarqué, oui, lui répondit Zmitro, faisant preuve d’un stoïcisme légendaire.
— J’ai toujours pas digéré la défaite de l’autre soir. Vous avez triché, pas vrai ?
Le trio se concerta silencieusement. Puis Joakìm hocha la tête. Le chef des Skull Lads se mit à rire jaune.
— Je le savais, putain. Il n’y a plus rien de sacré, aujourd’hui. Même le mah-jong n’est plus intouchable…
— Comment t’es sorti de prison ? lui demanda alors Miĥaela, comme pour changer de sujet.
— Non. D’abord, on joue. Puis seulement après, on discute. (Il commença à se former une main avec les tuiles de son mur.) On va faire plusieurs parties. Je flingue celui qui a le moins de points à la fin. Ça me paraît honnête, comme façon de faire.
— T’es pas obligé de faire ça, lui souffla Zmitro.
— Ouais. Vous n’étiez pas obligés de faire du mal à ma seule famille, non plus. Et pourtant… (Impatient, il tapa de nouveau du canon contre la table.) Allez, bordel !
Ils s’éxécutèrent tous les trois, alignant les tuiles face à eux. Une première partie commença après un court flottement. Joakìm observa rapidement sa main et en conclut qu’il avait possiblement une combinaison de valeur s’il jouait avec un peu de concentration et sans avoir à voler de tuiles à Marko ou ses propres équipiers. Ces derniers semblaient, par ailleurs, aussi perdu l’un que l’autre.
Sans avoir les règles plus poussées en tête, ils ne risquent pas de gratter beaucoup de points. Si j’avais su, on en aurait discuté en chemin. Putain !
Qu’est-ce que je peux faire pour éviter un massacre… ?
Le jeune homme fut soudainement pris d’une migraine, sûrement la plus agressive depuis bien des années. Il avait beau connaître le manuel du mah-jong sur le bout des doigts, il n’avait aucune idée de comment faire descendre le toxicomane dans le fond du classement sans avoir recours à une possible triche pour diriger Miĥaela et Zmitro dans leurs actions. Il allait devoir faire confiance à sa chance et cela lui faisait de plus en plus peur.
La voix criarde de Marko l’arracha à ses songes, alors qu’il creusait toujours plus profondément afin de trouver une solution à cette situation désespérée. Deux tuiles avaient déjà été posées.
— Un riche est venu me voir en taule. C’est lui qui m’a fait sortir. Il devait connaître quelqu’un, là-dedans.
— Et bien évidemment, il ne t’a pas donné son nom et tu ne lui as pas demandé non plus, lui répondit prudemment l’étudiant.
— Bien sûr que non, petit con. Je suis un homme de principes, j’ai un minimum d’honneur. Un gars vient me voir, me dit qu’il peut me rendre ma liberté en échange d’un service. Qu’est-ce que je fais ? J’exauce son souhait et je trace ma route. S’il cache sa tronche, c’est pour une bonne raison.
Ce fut au tour de la vétérane de se mettre à rire. Cela semblait plus nerveux que moqueur. Le chef des Skull Lads ne manqua pas d’y réagir, complètement ignorant de sa naïveté et de l’éléphant dans la pièce.
— Je peux savoir ce qu’il y a de drôle ? Hein ?!
— T’as pactisé avec le gars qui a buté ton frangin, lui expliqua Miĥaela après avoir enfin retrouvé son calme. Tu saisis ? On s’est fait baiser la gueule et toi aussi ! Il contrôle tout depuis le début. Ton frère, nous et maintenant toi. Toi et ce foutu fusil plasma que tu portes à ton bras ! Il sait ce qu’il va se passer. C’est ce qu’il avait prévu depuis le départ. Il y réfléchissait très certainement déjà avant de te sortir de taule.
Marko coula un regard énervé à Zmitro.
— Qu’est-ce qu’elle raconte, putain ?
— On a merdé avec ton frère, lui avoua-t-il. Il n’avait rien à voir avec notre enquête. Ce n’était qu’un leurre. Tu nous l’as dit, on ne t’a pas cru. Il servait de garantie au corpo qui t’a sorti de prison. Lui et Kwen se sont rencontrés lors d’un deal qui ne s’est pas conclu. Et maintenant, il l’a tué et a fait passer ça pour un suicide. Je pense, du moins. C’est même certain. (Il tira quelques bouffées de sa cigarette électronique.) Et vu l’état dans lequel était ton frère quand on l’a trouvé, personne n’ira se poser de questions concernant le pauvre eish des bas districts qui s’est apparemment pendu. Il était blindé de flux, jusqu’au ras des yeux, la dernière fois qu’on l’a croisé.
— C’est des conneries ! Vous voulez me retourner le crâne. Oh, vous m’aurez pas une seconde fois bande de bâtards…
— Ton frère était otage aux mains d’un corpo, ajouta Joakìm, d’une voix faible. C’est la pure vérité. On a essayé de le retrouver au plus vite pour le mettre en sécurité… Mais cet enfoiré a été plus rapide que nous. (Il se mordit la lèvre inférieure. Le poids des remords commençait à se faire ressentir.) Ça n’aurait jamais dû arriver. Je voulais juste…
L’eish lui coupa la parole en abattant l’une de ses tuiles sur la table. Puis il ordonna de nouveau au trio de se mettre à jouer, d’une voix puissante et menaçante, le fusil plasma dirigé dans la direction de l’étudiant. La partie reprit silencieusement et se fit sans interruption le temps de quelques manches. À deux de la fin, soudainement, Marko semblait mélancolique. Des larmes se formaient aux coins de ses yeux ; un changement d’humeur qui ne manqua pas d’interpeller Joakìm. Le chef des Skull Lads se racla plusieurs fois la gorge puis sortit de son mutisme.
— Kwen était spécial. (Il marqua une pause durant laquelle il fixa avec intensité la tuile qu’il avait piochée.) Ma mère l’a amené à un docteur, quelques années après sa naissance, parce qu’il ne parlait pas et qu’il avait ces habitudes étranges. Il a été diagnostiqué autiste. Et du jour au lendemain, elle a voulu l’abandonner. C’était trop pour elle. Un boulot de merde, une famille sans père, des factures qui s’empilent…
Il finit par se débarrasser d’une pièce de sa main, la remplaçant par la tuile qui accaparait tant son attention.
— Je l’ai détestée pour ça. Alors, le jour où elle l’a placé dans un orphelinat, j’ai fugué pour le rejoindre. Je l’ai revue plusieurs fois, après ça. Mais je ne suis jamais retourné à la maison. Je voulais juste être avec mon petit frère. Pas avec cette femme qui l’avait lâchement abandonné.
Le vent s’engouffra soudainement dans la pièce, depuis la porte en acier qui menait aux escaliers, désormais légèrement entrouverte. Marko se redressa sur sa chaise et lâcha quelques jurons, avant d’envoyer l’un de ses otages refermer l’accès à la salle de jeux, le menaçant de son fusil plasma. Sans demander son reste, un des hommes courut dans la direction de la porte.
Du coin de l’œil, Joakìm remarqua au même instant des mouvements très nets dans le rideau qui cachait le couloir donnant sur les pièces du fond, comme si la brise s’était faufilée jusqu’à cet endroit. Il savait pertinemment que c’était impossible, par la distance et le peu de temps qu’il s’était écoulé. Et il en était persuadé, cela ressemblait énormément au passage d’une personne, ce qui était encore plus étrange, car il n’avait aperçu aucune silhouette. Sceptique, il se tourna alors vers Miĥaela. Il remarqua que son poing se faisait moins tendu pendant le court instant où l’attention de Marko était accaparée par le mystère de la porte. Mais ce n’était pas le bon moment. Du moins, pas encore.
L’otage de retour et sa sérénité retrouvée, le chef des Skull Lads se délecta d’un trait de ruĝo, rapidement disposé sur la table de jeu. Il renifla la poudre d’un coup sec, sous le regard dégoûté de Zmitro, puis freina tant bien que mal une quinte de toux.
— Bien, on en était où ? (Il pointa un index accusateur vers le fumeur.) Quoi ? Tu veux ma photo, connard ?
— Je croyais que l’une des règles des dealers était de ne pas toucher à leur propre produit, souligna-t-il, entre deux bouffées de cigarette. Je me trompe ?
— Oh, tu me juges maintenant ? Alors que tu te bourres de nicotine depuis tout à l’heure. Pauvre con, va. (Il fixa Joakìm et Miĥaela à tour de rôle.) On a tous une came. Vous pouvez me regarder comme ça, vous savez que c’est vrai. Toi, la rousse. T’aimes la violence. Ça se voit sur ta gueule. Tu peux pas t’en passer, hein ? T’en rêves la nuit, n’est-ce pas ?
— Peut-être, répondit-elle, sur la défensive, un brin irritée.
— Oh, c’est sûr, même. Et toi, petit con ? Je sais que tu prends quelque chose. C’est les yeux, le teint. T’étais pas aussi blanc, pas comme ça, la dernière fois qu’on s’est vu. Et crois-moi, j’ai eu le temps de t’observer. J’ai sondé ton âme, Joakìm. T’as pas eu ta dose, hein ?
— J’aimerais bien entendre le reste de ton histoire, lui dit simplement l’étudiant, esquivant le problème avec une aisance surprenante.
As-tu l’intention de t’étouffer avec tes propres remords ?
Tu devrais plutôt le faire sortir de ses gonds et te donner une bonne raison de faire apparaître le pistolet. C’est trop tard pour les excuses, tu sais.
Marko eut un mouvement de recul. Il le jaugea longuement. Et après quelques instants, son agressivité passagère sembla le quitter le temps d’un nouveau monologue. La partie continuait malgré tout en parallèle.
— Je voulais offrir une vraie vie à Kwen. De lui montrer que c’était mieux ailleurs et que c’était possible d’avoir ce dont il avait envie. (Il pencha la tête, l’air perplexe, et fixa Joakìm.) Un peu comme ta copine, d’ailleurs. C’est ça qu’elle voulait, hein ?
Le jeune homme décida de garder le silence, essayant tant bien que mal de feindre l’indifférence. En retour, le toxicomane laissa s’échapper un long soupir d’insatisfaction.
— La vérité, c’est que ce n’est pas si facile que ça, malheureusement. Surtout lorsqu’on change de nationalité du jour au lendemain. Comme vous le savez sûrement déjà, dans les bas districts, les gens ont deux choix : se trouver un travail de merde qui paye pas beaucoup ou tenter sa chance aux jeux d’argent et autres conneries qui passent à la télé. Et information intéressante, le taux de suicide est légèrement plus élevé dans le deuxième cas. Plutôt marrant, hein ? On se demande bien pourquoi, d’ailleurs…
Ils terminèrent une manche. Machinalement, Marko rassembla les tuiles et les poussa vers le centre de la table, dans les interstices du mélangeur qui n’attendait que de les accueillir. Le mécanisme s’enclencha dans une mélodie de pièces en résine qui s’entrechoquaient, se chevauchaient et se remettaient dans le sens idéal à la construction des murs. Après deux minutes à se regarder nerveusement dans le blanc des yeux, ils entamèrent une nouvelle manche.
— Il n’y a que l’illégalité qui fonctionne, au final, reprit le chef des Skull Lads au détour d’un vol de tuile. Le secret, c’est la discrétion. Les corpos l’ont compris depuis bien des années, ça. Licenciements abusifs, transactions frauduleuses, comportements déplacés… Les gens aiment garder le silence quand ça les arrange. Bref, vous voyez où je veux en venir. Moi, j’ai décidé de me lancer un trafic de drogues. Quelque chose de simple, avec un produit que les acheteurs sauraient reconnaître directement.
— Ta ruĝo, commenta rapidement Joakìm.
— C’est ça. (Il afficha soudainement rictus mauvais.) Des années d’effort démontées en une seule nuit par la belle bande de salopes que vous êtes. Vous avez une dent contre les autoentrepreneurs, c’est ça ?
— Comprends bien que ce n’était rien de plus qu’un exercice de bienfaisance, tenta de lui expliquer Zmitro, qui figurait désormais en bas du classement. On pouvait juste boucler une affaire en faisant cela et en prime rendre service aux bas districts. Ça n’a rien de personnel. C’est ce que nous faisons. À tort ou à raison, ce n’est pas à nous d’en décider.
— Oh, bon sang, toute cette mièvrerie. Je vais dégueuler. (Il eut une soudaine remontée d’alcool, qu’il contrôla tant bien que mal.) Vous n’avez rendu service à personne, vous avez juste privé une vingtaine de gars de leur gagne-pain. Et pendant ce temps-là, ces connards en costard continuent de se balader librement. Vigilants de mes deux… Et je suis censé être le méchant dans l’histoire, c’est ça, hein ?! Moi, le foutu eish qui essayait de se faire tranquillement un nom ?! J’ai jamais forcé personne ! Je n’ai jamais tué non plus ! (Il se tourna vers le bar, avant de tirer la grimace. Il se mit à rire après un hoquet.) Enfin… jusqu’à maintenant.
— Marko, commença Miĥaela, toujours à cran. Tu ne…
— JE VOULAIS JUSTE AVOIR LE CHOIX, BORDEL !
Cet éclat de colère, amplifié par la sincérité sauvage de ses sentiments, arracha un cri d’effroi à l’une des employées, qui se laissa aller à des sanglots incontrôlables. Comme irrité par ce vacarme soudain, Marko se leva de nouveau et aboya dans la direction des otages. La vétérane en profita alors pour faire signe à Joakìm, qui plongea ses mains sous la table avant d’y faire apparaître un Hydr et un magasin empli de munitions. Il tira parti de la situation pour charger furtivement l’arme, la voix criarde du toxicomane couvrant les bruits de ses gestes. Il dut néanmoins s’y reprendre à deux fois, ses mains tremblantes l’empêchant de reproduire parfaitement ce geste souvent répété dans l’espace privé virtuel de sa partenaire d’entraînement.
Il glissa maladroitement le pistolet entre ses jambes, le coinçant au niveau de ses chevilles, lorsque Marko revint subitement vers la table. Miĥaela lui adressa un discret hochement de tête, puis fit mine de se concentrer sur ses tuiles. De nouveau assis, le chef des Skull Lads reprit la parole.
— Mon business s’est agrandi au fil des années. Kwen n’était au courant de rien au début. Et sans comprendre pourquoi ni comment, il a fini par vouloir s’impliquer. J’ai d’abord refusé, sachant parfaitement qu’il n’était pas fait pour ce genre de chose. Et puis, après plusieurs mois à lui dire non, il est venu me voir et… (Il hésita, comme traversé par une vague de remords.) Et il m’a dit…
Un soupir lourd de tristesse s’échappa d’entre ses dents serrées. Joakìm se sentit écrasé par le poids de sa conscience. Les directives de son flux ne parvenaient même plus à l’atteindre.
— Nii-san, tu as l’air fatigué. Tu t’es tellement occupé de moi…. Pourquoi tu ne me laisses pas t’aider ?
Cette dernière confession eut raison de lui. Il prit sa tête entre ses mains et se mit à fixer ses pieds, déchiré par les pleurs qu’il retenait jusqu’à alors. Quelque chose heurta précipitamment l’un des genoux de l’étudiant, qui s’enquit machinalement du signal de sa coéquipière. C’était le moment. Il se saisit du Hydr, qu’il donna à la vétérane, comme s’il se débarrassait d’une relique maudite qui lui brûlait les doigts. Des dizaines de pensées contradictoires se bousculaient dans sa tête.
Au même moment, Marko se redressa sur sa chaise, pris d’une quinte de toux. Sans se soucier de l’état de la partie, il continua de divaguer et termina son récit.
— Si seulement j’avais eu les couilles de lui dire non, rien de tout ça ne serait arrivé. J’ai merdé, autant que ma mère. (Il sécha ses larmes d’un revers de la manche.) Il était tout seul à la fin. Il a dû avoir tellement peur…
Échange de regards tendus entre Miĥaela et Zmitro. Et alors que ce dernier s’apprêtait à piocher l’ultime tuile, le toxicomane se leva une nouvelle fois, les yeux écarquillés, le canon de son fusil plasma pointé vers le canapé. Les otages, de l’autre côté de la pièce, commençaient à chuchoter entre eux.
— C’est quoi ce bordel ?!
Joakìm tourna la tête et se rendit alors compte de la disparition de Tadeo. Et la porte en acier qui donnait sur l’extérieur était désormais grande ouverte. Il en était certain, ce n’était pas le vent qui était la cause de ces phénomènes étranges. Il se tramait quelque chose dans la cave de jeux.
Le grondement de l’arme plasma se fit de nouveau entendre, forçant le jeune homme à ramener à son regard vers la table de mah-jong. Un projectile s’échappa en direction du plafond et explosa à son contact. Des morceaux de plâtre s’amoncelèrent par dizaine près des tuiles et des chaises et créèrent un nuage de poussière qui leur arracha une quinte de toux. Marko s’époumona à leur intention, debout, agitant son fusil devant lui afin de chasser le léger voile blanc qui se propageait aux alentours.
— C’est encore un de vos satanés tours, hein ?!
— Lâche ton arme, par pitié, l’implora l’étudiant, qui imaginait sans peine la suite des évènements.
— Non ! Ça suffit, j’en ai marre de ces conneries. Je vais vous fumer, ici et… !
— Oreilles, cria soudainement Miĥaela, qui dévoilait enfin l’Hydr qu’elle cachait jusqu’à alors.
Joakìm s’avachit sur la table de jeu, les mains plaquées sur ses oreilles, conformément aux ordres de la vétérane. Les yeux clos, il attendit la détonation. Un infime instant, le temps d’un souffle, d’un juron, mais qui sembla durer une éternité. Et quand celle-ci arriva enfin, il sursauta et laissa échapper un gémissement. Étouffé par les remords et cette culpabilité qui ne voulaient plus le quitter, il compta jusqu’à trois dans sa tête. Puis il ouvrit les yeux et fit face au fait accompli.
Zmitro affichait un visage sérieux et agrippait fermement son collier. Son regard sombre invoquait une sorte de prière silencieuse. Miĥaela expira bruyamment avant de ranger l’arme dans l’une des deux poches ventrales de son sweat-shirt, après avoir enclenché la sécurité. Marko gisait sans vie sur sa chaise, légèrement penché en arrière, les bras dans le vide. Son front avait accueilli l’unique balle tirée par leur coéquipière. Celle-ci était ressortie par l’arrière de son crâne, laissant s’écouler du sang sur le dossier ainsi que le sol. Les traits de son visage s’étaient figés dans l’expression de rage qu’il arborait quelques secondes plus tôt.
Ils se levèrent lentement et quittèrent silencieusement la table. Joakìm se tourna vers le coin des otages. Certains d’entre eux avaient disparu, tout comme Tadeo. Et alors qu’il s’apprêtait à partager sa découverte, un déclic mécanique attira son attention. Il en chercha la source. Un deuxième lui parvint aux oreilles. Puis plusieurs, de plus en plus rapprochés. Il coula un regard dans la direction de la vétérane, qui s’excitait du côté du cadavre de Marko. Et quand un ultime grondement se fit finalement entendre, distordu, interminable, il cerna enfin le problème. L’index du chef des Skull Lads n’avait jamais lâché la détente du fusil plasma. Miĥaela leur cracha un ordre rapide, le visage blême.
— Barrez-vous ! MAINTENANT !
Zmitro disparut à son tour. Puis un autre otage. Pris de panique, Joakìm se détourna en direction de la porte. Une demi-seconde plus tard, il se retrouvait dans l’allée qu’ils avaient quitté presque une demi-heure auparavant, incrédule. Le temps d’un battement de sourcils, il lui semblait apercevoir la silhouette de Sun-Ja. À ses côtés, la plupart des otages, tout aussi confus que lui, Tadeo allongé au sol et Zmitro qui tentait de le réveiller.
C’est… pas possible.
J’ai rêvé ? Qu’est-ce qu’il vient de se passer ?
Une hypothèse se forma rapidement dans un coin de sa tête. Un nouvel otage se trouva transporté dans la ruelle. Il s’agenouilla à côté de Zmitro. Et soudainement…
Une explosion retentit depuis la cave de jeux. Une onde de choc s’échappa dans l’allée depuis les escaliers, violente et bruyante, les forçant tous à plaquer de nouveau leurs mains sur leurs oreilles. Certains luttèrent pour ne pas se retrouver à terre. Puis le silence retomba. Des lumières s’allumèrent dans les appartements voisins. Quelques curieux et d’autres résidents inquiets scrutèrent l’extérieur à la recherche de la source du vacarme.
Parmi les personnes qui se trouvaient dans l’allée, Miĥaela était aux abonnés absents. Joakìm le remarqua, ainsi que Zmitro, dont le regard s’assombrissait au fil des secondes. Sans crier gare, il se précipita en direction des escaliers tout en hurlant le nom de son équipière, dans l’attente anxieuse d’une réponse de sa part.
Le jeune homme assena quelques légères gifles à Tadeo, qui finit par ouvrir les yeux. Son retour à la réalité semblait difficile. Tout de même rassuré, Joakìm se tourna vers l’un des otages et prit la parole.
— Veillez sur lui quelques minutes, s’il vous plaît. Et n’appelez surtout pas l’IMS. On s’en charge. (Il fixa les autres.) Rentrez chez vous, d’accord ?
Certains formulèrent des remerciements sincères, d’autres se contentèrent d’un simple geste de la tête. Puis ils fuirent en direction de l’avenue principale, à l’exception de l’homme qui s’occupait de Tadeo. Le sachant désormais en sécurité, Joakìm partit à la suite de Zmitro. Un épais nuage de poussière s’échappait depuis les escaliers. Après quelques quintes de toux, il fit apparaître rapidement un bandana qu’il utilisa pour cacher son nez et sa bouche et s’engouffra dans la cave.
Arrivé en bas, il avait du mal à apercevoir quoi que ce soit à plus de deux mètres. La salle de jeux semblait en ruines. Des morceaux de plâtre et de ciment jonchaient le sol, certaines des tables étaient désormais des amas de bois irrécupérables et des montagnes de tuiles de mah-jong traînaient aux quatre coins de la pièce. Des traces noires apparaissaient au plafond, comme celle qui décorait maintenant l’appartement de Zmitro. Tout au fond, la ventilation aspirait bruyamment afin de rendre l’air plus respirable.
Après quelques secondes de recherche, il croisa Zmitro, agenouillé auprès de Miĥaela. Celle-ci se tenait au-dessus de Sun-Ja, elle-même couchée par terre, et semblait l’avoir protégée de l’impact des projectiles plasma. Des blessures graves apparaissaient sur ses épaules, ainsi que sa cuisse droite et son bras gauche. Le dos de son sweat-shirt était complètement brûlé et laissait voir au travers le gilet pare-balles qui était endommagé par endroits, ce qui était plus qu’effrayant lorsqu’on connaissait la fiabilité de ce genre d’équipement.
Ils l’aidèrent tous les deux à s’asseoir. Le jeune homme matérialisa trois autres bandanas, qu’il distribua un à un. Elle semblait avoir du mal à respirer, comme si sa cage thoracique était comprimée. Sun-Ja, elle, était encore ailleurs, les mains et les jambes tremblantes, les yeux injectés de sang. Zmitro inspecta rapidement les blessures de leur coéquipière tandis qu’elle étouffait des râles de douleur. Les trous dans ses épaules, son bras et sa cuisse se résorbaient à une vitesse folle. Joakìm ne put s’empêcher de se mordre la lèvre inférieure, tant la scène lui inspirait un profond malaise. Il ressentait la douleur comme si leur flux était connecté d’une certaine manière. Finalement, elle se releva haletante, ses membres totalement soignés. Elle fixa Zmitro et tapota sa poitrine.
— Aide-moi… à retirer… cette merde.
Il baissa rapidement la fermeture éclair du sweat-shirt et s’exécuta, détachant le gilet aussi vite qu’il le pouvait. Ce dernier tomba lourdement à leurs pieds. Miĥaela prit ensuite une profonde inspiration, mains sur les côtes les plus basses. Un craquement se fit entendre, puis deux autres. De la sueur coulait en abondance sur son front. Vidée de ses forces, elle se rassit, le temps de retrouver son souffle.
— C’était bien ce que je pense ? lui demanda le fumeur, avec une grimace.
— Ouais. Trois, je crois. Elles sont remises, maintenant.
— Depuis quand tu peux faire ça ? s’enquit le jeune homme à son tour.
— Va savoir. Je me suis jamais fait aussi mal depuis que je maîtrise mon flux. (Elle se mit à rire faiblement.) Je suis vidée. J’ai tout donné. Les machines de SanoKorp n’afficheraient même pas 10 unités, je pense.
La poussière désormais presque totalement aspirée par la ventilation, Joakìm aperçut dans un coin de son champ de vision une tache écarlate, là où se trouvait précédemment leur table de jeu. Il prit une profonde inspiration et se leva. Zmitro aida Sun-Ja à se relever, peu après.
— Ça va, ma grande ? lui demanda-t-il.
— Oui, ça va, répondit-elle simplement, dans un espéranto approximatif, comme toujours.
— Je ne sais pas comment tu as fait ça, mais merci d’avoir…
L’étudiant se dirigeait vers ce qui ressemblait à une silhouette, maintenant qu’il observait un peu mieux la tache. Derrière lui, Miĥaela se lança dans une diatribe en eish, coupant Zmitro dans ses remerciements. C’était le ton qu’aurait employé une mère auprès de son enfant lorsque celui-ci s’était avéré être l’auteur d’une blague de mauvais goût. Sun-Ja rétorquait faiblement et se mettait à balbutier. Le sujet de leur conversation n’était pas clair, hormis le fait que la vétérane avait évoqué un hôtel, le mot eish désignant ces derniers ressemblant à celui qu’utilisait l’espéranto. Elle parlait très certainement de celui dans lequel la jeune femme était censée rester pendant leur opération de sauvetage.
Le mur du fond et le plafond étaient recouverts d’hémoglobine, de morceaux de peau et d’autres résidus corporels. Au centre, comme projetée par un spot lumineux à l’opposé de la pièce, une silhouette de taille moyenne de était incrustée ; une trace noire au milieu d’une toile cramoisie. Aux pieds de Joakìm, le cadavre calciné et démembré de l’aîné des Kichu. À quelques mètres de là, une jambe dans le même état, ainsi que le bras sur lequel était attaché le fusil plasma, désormais en charpie.
Son flux s’enivrait de ce massacre et faisait courir des frissons le long de sa colonne vertébrale. Mais il n’en fit rien. Au contraire, il s’en voulait de ne rien ressentir face à ce spectacle d’horreur qui aurait fait plier le plus téméraire des forces spéciales de l’IMS. Peut-être était-ce un effet induit par sa consommation de morphine ou peut-être que les effusions de sang n’étaient rien de plus qu’une occurrence pour lui, après tout ce dont il avait été témoin.
— Tu aurais pu y passer, bordel ! (La voix cinglante de Miĥaela, qui résonnait derrière lui.) T’as pensé à ça ?!
Sun-Ja se lança à son tour dans une longue tirade imprégnée de reproches. Ses mots étaient chargés d’émotions, elle semblait sur le point d’éclater en sanglots à chaque syllabe prononcée.
La vision de Joakìm se troubla l’espace d’un instant. Il ferma les yeux et souffla bruyamment. Tout en se massant les tempes, il fit quelques pas à l’aveugle et s’éloigna du corps de Marko. Ses pieds se heurtèrent plusieurs fois à des morceaux de bois. Quelque chose craqua aussi sous son poids, comme un débris de verre, ce qui le força à rouvrir momentanément les yeux. Il s’agissait d’un énorme fragment du miroir qui avait chuté derrière le comptoir, lors de l’une des crises de nerfs du chef des Skull Lads, avant de se retrouver au milieu de la salle à cause du souffle de l’explosion de l’arme à plasma. Déformé par les fissures, le reflet de son visage lui fit prendre conscience des changements opérés en lui, ainsi que de cette chose qui sommeillait jusque-là et dont il n’avait pas encore totalement saisi le sens. À chaque clignement se dévoilait à lui une nouvelle couleur qui tapissait ses iris. Il y vit du rouge, du violet, du vert, du jaune… et finalement du blanc, celui-là même qui le caractérisait tant. Et soudainement, un souvenir clair de son passage dans le Purgatoire refit surface. Une courte explication de son flux, qui à ce moment-là lui avait semblé n’être rien d’autre qu’une énigme, faisait désormais totalement sens.
Et bien plus encore.
Il chassa le morceau de miroir de la pointe de sa chaussure. Une main se posa sur son épaule, le forçant à prendre une profonde inspiration. Il avait l’impression d’avoir été en apnée pendant presque une minute complète. Zmitro se posta à ses côtés, le visage grave.
— Est-ce que tout va bien, petit gars ?
— Ouais. (Il marqua une pause.) J’ai retrouvé Marko. Il est là-bas. Contre le mur, par terre, au plafond. Un peu partout.
— Je sais, je… (Il le fixa avant de se détourner, comme choqué par la froideur soudaine du jeune homme.) Seigneur. Joakìm, tu n’aurais pas dû regarder ça. Ce genre de truc, ça revient la nuit pour te…
— Tout ça, c’est de ma faute. Kwen est mort à cause de moi. Marko s’est retrouvé impliqué dans tout ce merdier par ma faute aussi. Tadeo est peut-être blessé… Qu’est-ce que j’ai fait, bon sang ?
Silence soudain. Joakìm retira son bandana, l’air étant de nouveau parfaitement respirable. Il remarqua les fissures au plafond, mais il resta tout aussi imperturbable.
— C’est terrible quand j’y pense. Marko voulait juste une belle vie pour son frère. Il est devenu ce qu’il était à cause de leur promesse. Il n’a jamais eu le choix, même durant ses derniers moments. Un putain de corpo a décidé à sa place qu’il allait crever ce soir. Et cette révolution dont il parlait tant… Jamais il ne la verra. Il est parti l’âme emplie de regrets, n’est-ce pas ?
— Peut-être. Mais tu n’as pas à te sentir coupable pour autant. Malheureusement, ils étaient déjà trempés jusqu’au cou, et ça bien avant notre intervention. Martins les aurait sûrement tués, avec ou sans notre enquête.
— Tu ne peux pas le savoir, ça.
— Écoute. Tout ce que je sais, c’est que ce n’est pas de ta faute. Ce n’était pas la leur non plus. Tout ça… (Zmitro haussa les épaules, impuissant.) Le destin peut être cruel, parfois. Je pense que t’es bien placé pour le comprendre. Ce qui est arrivé à ton père, puis à Ana, ou encore Sun-Ja, dernièrement.
Joakìm hocha lentement la tête. Il savait parfaitement où Zmitro voulait en venir, mais il ne pouvait pour autant se débarrasser de ce sentiment de culpabilité qui le tiraillait.
Lessivé par la tournure des évènements, mais déterminé à voir le bout de cette affaire, il reprit la parole.
— Martins en a trop fait. Il ne va pas s’en tirer comme ça.
— On va faire en sorte, d’accord ? (Le fumeur glissa un regard vers le plafond, puis grimaça.) Mais d’abord, il faut qu’on file. J’ai pas envie que le bâtiment s’écroule sur nos têtes.
— Vas-y, je suis juste derrière toi.
Zmitro s’éloigna en direction de la porte. Il le suivit après quelques secondes, plongé dans ses pensées. Il jeta un dernier regard vers le mur tapissé de sang avant de partir.
En chemin, il croisa de nouveau Miĥaela et Sun-Ja. La première enlaçait la seconde, qui pleurait à chaudes larmes. Elle essayait tant bien que mal de la consoler. Il ne savait toujours pas en quoi avait consisté leur échange, mais était tout de même soulagé de voir que la vétérane n’en avait pas voulu éternellement à leur nouvelle protégée. Ils auraient probablement subi le même sort que Marko sans son intervention éclair, après tout.
À l’extérieur, ils retrouvèrent Tadeo adossé contre un mur. La personne qui était censée veiller sur lui avait disparu. Il se massait lentement la nuque et gémissait de douleur.
— Pire sieste de ma vie. Qu’est-ce que j’ai manqué ? (Long silence évocateur du côté de ses équipiers. Il se mit à rire nerveusement.) Vous en tirez une de ces tronches.
Zmitro haussa les épaules. Après quelques vagues explications, ils contactèrent l’IMS pour déclarer l’accident. Puis ils quittèrent rapidement les lieux.
Les pensées de Joakìm étaient un champ de bataille. Des plaines ravagées par cette culpabilité étouffante qui gangrenait son esprit, où s’affrontaient sa fatigue mentale, ses doutes et son envie grandissante de faire disparaître Kyle Martins de la surface de Temera. Au milieu d’une montagne de cadavres se tenait son flux, qui n’avait plus besoin de paroles pour faire connaître ses véritables intentions. Cette fois-ci, il accepta sa présence et reconnut définitivement le pourquoi de son existence. Guidé par les émotions sombres qui l’habitaient, il se mit à arpenter le chemin vers lequel son flux tentait de le diriger depuis tout ce temps.
En route pour le district 351, plongé dans ses pensées, le jeune homme pesa le pour et le contre. À la sortie du métro, il avait pris sa décision.
Il devait tuer Kyle Martins.