1
Un jeudi soir comme un autre
Disc One/Face A
Cacophonie lointaine. Soudain redémarrage des sens, de la sueur froide le long de la nuque. Longue inspiration, décompte calculé, expiration brutale. Le jeune homme s’éveilla à son environnement, à contrecœur. L’anxiété induite par la foule lui soulevait l’estomac et lui coupait le souffle. C’était une routine épuisante, mais il se forçait tout de même à mettre les pieds dehors, grâce aux encouragements de sa famille et de son amie.
Des directives étouffées lui parvinrent soudainement aux oreilles.
— Circulez ! Suivant !
Il s’avança en direction de la multitude de postes de contrôle et prit place dans une courte file d’attente composée de personnes de tout âge et horizon qui patientaient pour les mêmes raisons que lui : se voir accorder un droit de passage afin de pouvoir fouler le sol du district voisin. Et tandis que le froid de la brise hivernale lui mordait les joues, il repensait vaguement au motif de sa sortie ce soir-là.
C’était un jeudi soir et comme à son habitude, il se rendait à son bar préféré, le Purgatoire. Prisé par la jeunesse de la caste moyenne pour son ambiance rock anarchiste et les concerts donnés par des personnalités clandestines connues d’Europo et ses nombreux habitants, c’était l’un des établissements les plus populaires du coin. Néanmoins, avant de pouvoir y aller, il devait subir l’inspection interdistrict obligatoire.
Les postes de contrôle étaient des sortes de guérites composées entièrement de métal et d’autres matériaux résistants ; des abris dans lesquels se trouvait un barda informatique utilisé dans le cadre de la reconnaissance faciale et la récupération de données. Un garde était en faction devant cette tente métallique et attendait patiemment la venue du jeune homme afin de procéder à la vérification. Il s’exécuta, après une très courte absence dont il s’excusa d’un murmure incompréhensible.
Le militaire lui adressa un salut cordial, tandis qu’il se positionnait sur la marque rouge peinte au sol. Son uniforme affichait les couleurs officielles (bleu et blanc) du secteur « Surveillance et sécurité civile » de l’International Military & Security, ou IMS pour les plus pressés. Il devait avoir la quarantaine et au vu de ses cernes, sa journée avait été très longue.
— Jeudi 20 novembre 2092, il est 19 h 14…, commença ce dernier, d’un ton monotone, tandis qu’il enregistrait sa voix dans une sorte de dictaphone intégré à un bracelet. Début de l’inspection du citoyen immatriculé 1-2745781247, Joakìm Trado.
Le socle du projecteur holographique apposé sur la façade de l’abri se mit à vrombir, tel un moteur fatigué. Une image se matérialisa dans l’air et laissa apparaître des informations diverses et variées concernant Joakìm : nom et prénoms, taille, poids, district de naissance, le tout accompagné d’une photo aseptisée au possible et le plus souvent mise à jour par l’utilisateur, en accord avec les lois en vigueur sur la protection et l’usurpation d’identité.
Joakìm grimaça à la vue de son portrait. Il détestait se faire prendre en photo et encore plus d’en voir le résultat par la suite. Avec des traits de visage assez fins, de courts cheveux bruns et des yeux vert foncé, il avait tout pour se fondre dans la masse, surtout si l’on rajoutait à ça son physique peu travaillé et des habitudes vestimentaires qui n’attiraient pas le regard.
— Bonsoir, officier, dit le jeune homme, tandis que l’intéressé contemplait les informations inscrites sur l’hologramme.
— Salut, Joakìm. Ton index, s’il te plaît. Tu connais la chanson.
Il hocha la tête et tendit l’index de sa main droite, sans faire d’histoire. Le garde se saisit d’un capteur raccordé à une machine, qu’il lui apposa au doigt. Puis d’un geste souple du poignet, il fit disparaître le dossier du jeune homme afin qu’une autre image prenne sa place. Elle était à peu de chose près vide, ne faisant mention que du flux, l’énergie mystérieuse qui parcourait le corps de tous les habitants de Temera.
Révélé aux yeux de tous grâce à l’effort scientifique international trois décennies auparavant, le flux n’avait représenté aucun réel danger de prime abord. Mais lors d’un accident majeur qui avait impliqué une infime partie de la population mondiale, dans les années qui avaient suivi cette découverte, les chercheurs avaient dû mettre au point une solution pour faire face au drame qui s’était déroulé sous leurs yeux ; et ainsi être dans l’obligation de se débarrasser de cette énergie, provisoirement ou de manière permanente. Une trop grosse quantité de flux faisait apparaître des symptômes peu communs chez les patients : les essais cliniques avaient démontré une perte de contact croissante avec la réalité, des comportements violents et parfois même une tendance à l’automutilation, mais aussi des idées noires et malheureusement un passage à l’acte. Plus le temps passait, plus les symptômes étaient visibles. Ces recherches avaient été, dans un premier temps, étouffées par les plus puissants influenceurs de Temera afin d’éviter qu’une vague de panique ne se propage dans les quatre grandes nations. Mais des semaines de batailles médiatiques avaient mis fin à cette mascarade et la terrible nouvelle était tombée, forçant les mégacorporations à subventionner la suite des expériences.
Les réelles circonstances de cette affaire avaient tendance à être oubliées par les plus jeunes, mais le plus gros de la population s’en souvenait parfaitement. Joakìm n’y faisait pas exception.
Après quelques secondes, le garde jeta un œil aux résultats affichés par le dispositif holographique. Il fit claquer sa langue et fronça les sourcils. Cela ne semblait lui convenir guère. Il coupa l’enregistrement du dictaphone, avant de prendre à nouveau la parole.
— Je crois que le capteur déconne.
Et merde.
Joakìm se força à sourire, alors que cette pensée traversait son esprit à toute vitesse.
— Vraiment ? lui demanda-t-il calmement, feignant la surprise.
— Une concentration qui équivaut à cinq semaines de stockage… Tu te rends compte de l’absurdité de la chose ? Certains ont été abattus pour moins que ça.
— On est jamais à l’abri d’un bug, hein ?
Son mensonge lui paraissait convaincant. Il savait qu’il y avait un problème avec son flux. Cela faisait plusieurs mois qu’il ne s’était pas rendu à une clinique SanoKorp, leader de la santé et inventeur de la machine suppresseur de flux. Il avait remarqué, à plusieurs reprises, que les résultats enregistrés par le capteur ne correspondaient pas à la réalité et étaient drastiquement amoindris. De plus, il n’avait jamais ressenti une seule fois d’effets secondaires liés à ce surplus. Il avait donc inconsciemment décidé d’y aller de moins en moins, jusqu’à ne plus y mettre les pieds. Bien heureusement pour lui, l’utilisation des machines était anonyme. Sans quoi, il aurait du faire face à une sentence à la hauteur de son crime : la peine de mort. Aucun risque n’était à prendre, l’IMS avait toujours été claire sur ce point.
Des murmures plaintifs commencèrent à s’élever depuis les rangs de la file d’attente. Cette inspection durait un peu trop longtemps au goût des autres civils. Et plus les secondes s’écoulaient, plus les voix se faisaient entendre. Visiblement gêné par tout ce raffut, l’officier prit la décision de couper court à toute cette histoire et accorda le passage à Joakìm.
— Juste pour être sûr… Tu ne te sens pas bizarre, rien du tout ? lui demanda-t-il, malgré tout.
— Non, vraiment. Que dalle. Je le jure.
— Très bien, dans ce cas. Mais rends-toi quand même à une machine à flux avant la fin de la soirée. Je ne pense pas que mes collègues seront aussi cléments…
Il leva le pouce en direction des autres gardes en faction, à quelques mètres de là. Puis il fit un signe de tête à l’intention du jeune homme, lui indiquant la direction à prendre. Ce dernier ne se fit pas prier et emboîta rapidement le pas. Il quitta le district 340 et pénétra sur le territoire du 341e. Puis il plongea ses mains dans les poches de son sweat-shirt noir et commença à marcher. Il sentit comme un poids qui s’échappait de sa poitrine déjà bien trop serrée.
De nuit, les districts et les postes de contrôle fonctionnaient comme des immenses cœurs et leur système circulatoire géant : les avenues, démesurées par leur longueur, ressemblaient à des artères où vagabondaient de nombreuses personnes formant une masse compacte, agglutinante. Cette marée humaine se déversait de manière inégale dans différentes veines, des rues et des allées, à la recherche de restaurants, de divertissements et d’autres boutiques. Se mêlant à la foule, des marchands à la sauvette criaient désespérément pour essayer de vendre leurs lots de produits volés ou de contrefaçon, alors que de la musique était diffusée à un volume sonore trop élevé depuis les différents immeubles gris béton. Seules les enseignes néon redonnaient de la vie à cet ensemble déprimant. Et au-dessus de toutes ces têtes, des voitures volantes allaient et venaient silencieusement telle une nuée d’oiseaux en pleine saison migratoire.
Les districts moyens d’Europo se retrouvaient totalement transformés à la nuit tombée. Les fêtards se donnaient rendez-vous dans les bars, d’autres se rassemblaient pour assister aux spectacles et concerts donnés dans des lieux publics, tandis que certains décidaient de traîner leur carcasse fatiguée par les évènements de la journée dans des établissements uniquement réservés aux adultes, comme des casinos ou encore des maisons closes. Ces dernières étaient cachées du regard de tous, généralement construites dans des ruelles éloignées de l’avenue principale. Mais cela ne les empêchait pas d’accueillir un nombre conséquent de clients.
Joakìm sortit une paire d’écouteurs sans fil dernier cri de ses poches qu’il connecta aussitôt à son Odeka, un petit appareil à peine plus grand qu’une montre, qu’il portait à son poignet. C’était un micro-ordinateur qui pouvait servir de dispositif téléphonique, mais aussi multimédia, et l’interface était un simple hologramme qui réagissait à ses différents mouvements de doigts. Son amie Ana l’attendait au bar et il lui restait encore dix minutes de marche à faire avant d’arriver au point de rendez-vous. Les espaces ouverts et la foule l’avaient toujours oppressés, il préférait donc se concentrer sur un fond de musique plutôt que de penser à ce qu’il se passait autour de lui. C’était une habitude qu’il avait formée quelques années auparavant et cela lui permettait, dans une certaine mesure, de gérer son agoraphobie.
Le bar était facilement reconnaissable grâce à son imposante façade décorée de néons clignotants. Son nom – Le Purgatoire – y apparaissait, entre deux symboles, et de nombreuses couleurs vives s’y mélangeaient. Il y avait normalement une petite terrasse aménagée non loin de la porte d’entrée, mais seulement en pleine journée, quand l’avenue était beaucoup moins bondée. Joakìm pénétra dans le bâtiment, non sans saluer le videur, avant de se diriger vers le coin dans lequel il avait l’habitude de s’installer. En chemin, il passa devant une estrade sur laquelle jouait un groupe, deux femmes et un homme, tous parés de tenues aux intentions révolutionnaires. Réelles convictions ou simple coup de comm, cela restait à débattre. Il lui semblait avoir déjà entendu leur musique. Les paroles diffusées dans les haut-parleurs de l’établissement dépeignaient la réalité des bas districts et leur haine pour les mégacorporations ; un sujet qui revenait assez souvent dans les albums de ce genre de groupe. L’homme chantait et vociférait dans le micro, d’une voix grave, mais pleine d’énergie.
♫ Travaillant d’arrache-pied, sourire triste et désespéré
Dans un tunnel rempli de poussière, tu fais partie de la classe populaire
Du haut de sa tour d’ivoire, il ne pense pas à toi, ta vie est dérisoire
Cet homme en costard qui passe sa vie à penser comme un connard
CORPO-RAT ! CORPO-RAT !
Un jour tu ne t’y attendras pas !
CORPO-RAT ! CORPO-RAT !
Gare à toi ! T’attraper, un jour, on y arrivera ! ♫
Une jeune femme aux cheveux teints en violet l’attendait, assise sur une chaise en aluminium, le visage à moitié caché derrière un écran holographique diffusé par un dispositif posé sur la table devant elle. Les faits divers du jour et quelques vidéos se succédaient dans une cascade de désordre affolant, mais cela ne l’empêchait visiblement pas de se saisir des informations qui l’intéressaient. Après quelques secondes, elle leva les yeux vers Joakìm, qui n’avait pas voulu l’interrompre. Elle prit la parole, tout en affichant un large sourire.
— Ah, te voilà ! Assieds-toi, je ne vais pas te bouffer !
— Va savoir, hein. Prudence est mère de…
— Pff, t’es bête. (Elle se mit à rire, avant de reprendre.) Et qu’est-ce que c’est que ça, hein ? Revends-moi ces fichus trucs, enfin. Un implant, il n’y a rien de mieux pour de la musique !
Ana apparaissait étincelante à ses yeux. Sa peau claire, ses yeux gris envoutants, les parures qu’elle portait ce soir-là, tout indiquait qu’elle avait en elle la possibilité d’être mannequin, si jamais l’occasion se présentait. Mais elle avait plutôt choisi une vie normale, celle d’une étudiante en informatique, tout comme son ami.
Il tira une deuxième chaise et prit place face à elle. Puis il rangea ses écouteurs, en haussant les épaules. Il détestait les implants. Le coût, l’installation, les possibles défauts de fabrication et les effets secondaires… Il n’y voyait aucun avantage. Vivre avec des morceaux de métal et de matériel électronique dans le crâne ? C’était hors de question.
Vexé, il fronça les sourcils.
— Ana…
— Toujours pas convaincu, hein ? Enfin, bref. Pas grave ! Bière ?
— Ouais.
— T’as intérêt à ne plus bouder quand je reviens !
La demoiselle se leva de sa chaise, avant de se diriger vers le barman. Pendant ce temps-là, Joakìm se contenta de jeter un œil vers l’extérieur, au travers de la vitre qui séparait l’ambiance musicale de l’établissement des allées et venues de la grande avenue qu’il avait tout juste quitté. Pendant une minute, qui semblait être une éternité, il resta figé dans cette position, le regard perdu dans le vide.
C’était plus simple pour lui de sortir la journée. Mais malheureusement, Ana avait trouvé un nouveau travail de nuit et c’était un des seuls rares moments où ils pouvaient se retrouver, parfois une heure avant sa prise de poste ou pendant l’un de ses jours de repos. Une épreuve de tous les instants, qui n’améliorerait sûrement pas sa condition, mais c’était toujours mieux que de se voir que les weekends.
Pensées positives, Joakìm. T’es là pour passer une bonne soirée.
Il se redressa et força une espèce de sourire, qui ressemblait plus à une grimace. Le reflet de son visage dans la fenêtre lui tira un frisson de honte. Ana revint à ce moment-là à la table, deux chopes de bière dans les mains. Elle les posa avec délicatesse et reprit sa place.
— Bah, t’en tires une drôle de tronche, commenta-t-elle.
— C’est rien !
— Si tu le dis, alors. (Elle leva sa chope face à lui.) À la tienne, alors !
— À ton nouveau travail.
Le jeune homme prit une gorgée de sa bière et poussa un soupir d’aise. Selon lui, c’était la meilleure du coin et il ne changerait d’établissement pour rien au monde, même si parfois il regrettait la venue de chanteurs à la voix un peu moins entrainée que celles des autres musiciens.
— Tu penses pouvoir suivre le cursus de ton côté, malgré ton rythme de nuit ? demanda-t-il soudainement. Je peux toujours te donner les cours, mais ça doit pas être évident de faire les deux.
— Ne t’inquiète pas pour ça, Jo. Ça va aller pour moi. Je prendrais des jours de congés pour les partiels et je réviserais de mon côté, chez moi. Ma présence n’est pas obligatoire, tant que j’arrive à valider mes modules.
— C’est sûr, mais bon…
— Et puis, je pourrais toujours demander de l’aide à ta super IA de toute façon !
— Euh… Tu sais, elle s’attaque à un gros morceau de connaissances actuellement, je ne sais pas si c’est vraiment une bonne idée de lui faire apprendre deux choses en même temps.
— Oh, vraiment ? Eh bien, tant pis pour moi dans ce cas.
— Désolé !
Ana afficha un sourire sincère, les yeux légèrement plissés. Elle fit tinter ses bracelets en prenant une gorgée de sa propre bière.
— C’est le plus gros projet de ta vie, reprit-elle. Du moins pour le moment. C’est important ! Je suis contente de voir que tu prends ça au sérieux.
— Je pourrais faire tellement de belles choses avec ILDA…
— Ça va être compliqué de surpasser les autres qui travaillent déjà sur le domaine de la médecine, non ?
— Non. La différence, c’est que la mienne est développée par un étudiant dans son appartement. Je compte bien l’utiliser autrement. Faire passer les avancées avant le bénéfice.
— Salauds de corpos ! imita-t-elle, d’une fausse voix grave.
— C’est ça, fous-toi de moi. (Il se mit à rire avant de s’affaler dans sa chaise.) Il est temps de changer les choses.
— Tu m’as jamais dit de quoi il était question, d’ailleurs.
— Je peux pas te le dire, j’ai signé une clause de non-divulgation.
— Mais c’est toi le chef de projet, Jo ! Tu me caches quoi, là ?!
— Insiste pas, je ne dirai rien !
Elle déplaça sa chaise juste à côté de celle de Joakìm, puis se mit à le chatouiller au niveau des côtes. S’en suivit un échange de rires et autres joyeusetés. C’était des moments de complicité comme celui-ci qui faisait que leur relation était si spéciale aux yeux de Joakìm. Et sûrement l’une des choses qui l’aidaient à tenir dans ce monde insipide. Ana était un diamant au sommet d’un tas de poussière.
Échappant de justesse à un nouveau barrage de chatouilles, le temps de quelques secondes, il s’éclaircit la gorge et prit la parole.
— Je t’en parlerai, un jour. Tu seras la première au courant, je le jure.
— Je sais, lui dit-elle, un sourire en coin. Tu vas accomplir des grandes choses.
— Alors ça, je sais pas si…
— Bon, j’ai faim. Tu veux manger quoi ?
— Toujours aussi rapide à changer de sujet, hein…
Un rire, puis une courte réflexion. Il savait parfaitement ce qu’il souhaitait commander ce soir-là. Et où ils s’installeraient pour leur repas.
— Le restaurant eish de la dernière fois ? proposa-t-il. On va sur le toit ?
— J’en étais sûre. Toujours dans les bons coups, Jo.
— C’est le meilleur endroit pour voir les lumières, tu le sais. Ou alors on pourrait aller à la campagne, mais ça en fait de la route juste pour regarder le ciel et les étoiles. Et avec toute cette pollution lumineuse…
— C’est vrai. Va pour le toit, alors.
Ils se levèrent et après avoir déposé leurs chopes sur le bar, ils quittèrent le Purgatoire en direction des rues voisines.
Un cri à quelques mètres de leur position attira l’attention du jeune homme. De la foule montait un chaos soudain comme on n’en voyait que très rarement. Surgit soudainement un homme agité, qui en propulsa un autre contre la vitrine d’un commerce, l’écartant de son chemin. Il continua à se faufiler et pousser jusqu’à disparaître dans une ruelle entre deux immeubles. Un mouvement de panique poussa les passants à se disperser dans tous les sens. Deux personnes le pourchassaient, habillées de sweats à capuche noirs. Le regard de l’un d’eux capta celui de Joakìm, le temps d’un battement de sourcil. Il ressentit une connexion indescriptible, des picotements à l’arrière de sa tête et puis… Et puis plus rien. Ils avaient tout aussi rapidement disparu, très certainement dans la même allée que l’homme qu’ils pourchassaient.
Il y eut un long silence, brisé par Ana qui tira sur la manche de son manteau.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas.
— Tu crois que c’était encore un clandestin des bas districts ?
— Peut-être. Ça arrive sans arrêt, après tout. Mais… c’était étrange, non ? T’as vu un logo de l’IMS sur leurs vêtements ?
— Non, j’ai pas eu le temps de voir. Trop de bazar d’un seul coup.
— Bon… (Une personne dans la foule était déjà en train d’aider le pauvre homme projetée contre la vitrine. Joakìm secoua lentement la tête, avant de reprendre.) C’est passé maintenant. L’IMS et VisioCorp s’occuperont du reste, n’est-ce pas ?
— Comme d’habitude. Allez !
Le tenant par le bras, elle l’emmena dans une ruelle de l’autre côté de l’avenue. Puis d’un pas décidé, ils se dirigèrent vers le restaurant qu’ils avaient choisi quelques minutes auparavant.
Ils oublièrent tout de l’accident après un repas copieux.
Disc One/Face B
La violence n’était pas rare dans les rues des districts inférieurs. L’IMS, présente sur l’ensemble des territoires des quatre grandes nations, continuait d’agrandir ses rangs au fil des années, mais cela ne suffisait pas toujours. Il était impossible de prévenir les crimes, encore moins ceux qui s’organisaient sur des chemins obscurs de la matrice. Parfois, un drame venait secouer la tranquillité d’un quartier sans histoire. Et rarement, les faits divers se déroulaient même dans des districts plus aisés, au grand effroi de leurs habitants qui n’avaient pas l’habitude d’assister à de telles démonstrations de violence.
Un duo de justiciers travaillait depuis plusieurs jours sur le cas d’une série de meurtres. Un dossier monté par leurs soins soutenait que le suspect était originaire d’Europo, et précisément du district 338. Aucun mobile ne ressortait de leurs quelques enquêtes, ce qui, dans leur cas, n’était pas étrange ; spécialisés dans la traque des individus empoisonnés par le flux, ils travaillaient depuis trois ans de nuit afin de mettre à l’isolement les victimes de ce mal énigmatique.
Un soir de novembre, ils avaient enfin réussi à localiser Cinno Pernez, l’auteur du triple homicide sur lequel ils enquêtaient discrètement, en parallèle de l’affaire montée par l’IMS. Né en Europo, âgé d’une quarantaine d’années, il avait commis un vol à main armée, quelques années auparavant. Mais cette fois-ci, il était recherché pour une tout autre raison : retrouvé dans un état second par les forces de l’ordre, dans une ruelle sombre du district 341 proche d’une maison close, il avait d’abord assassiné de sang-froid une des prostituées, avant de mettre en pièces les deux agents venus à sa rencontre. La scène avait été entièrement filmée par l’une des caméras de surveillance de la zone, permettant une identification rapide. Il avait complètement perdu la tête et son flux y était définitivement pour quelque chose.
Vers 19 h, ils avançaient à contre-courant dans la foule, habillés de vêtements amples noirs, la tête couverte par une capuche et le bas du visage dissimulé par un cache-cou. Cinno Pernez était installé sous la tonnelle en bioplastique d’un restaurant de rue, l’air de rien, presque indiscernable de toutes les autres personnes qui circulaient dans la rue à ce moment-là. Ils s’arrêtèrent à quelques mètres de lui, le temps que l’un d’eux effectue une identification faciale grâce à ses implants. Du pouce, l’homme confirma la ressemblance à sa partenaire. Rapidement, ils rejoignirent son emplacement.
Ils s’installèrent chacun d’un côté, sur des petits tabourets. Désormais à l’abri des caméras, sous la tonnelle noire, ils firent tomber leur capuche. Cinno les observa d’un air surpris, comme plutôt dérangé par leur présence, mais il continua tout de même de dévorer avec appétit son plat eish à base de pâtes servi dans un joli bol de porcelaine. Un cuisinier se précipita vers eux, pressé de prendre leur commande. La femme rousse le chassa d’un mouvement de la main et de la tête. Déçu, il retourna derrière ses plaques, dans l’attente d’une nouvelle clientèle. Son partenaire prit la parole, d’une voix grave.
— Cinno, c’est bien ça ?
L’intéressé leva de nouveau son nez, visiblement irrité par cette deuxième coupure dans son repas.
— Ouais. C’est pour quoi ?
— Je m’appelle Zmitro, reprit l’homme en noir. Elle, c’est Miĥaela. On aimerait discuter cinq minutes si ça te dérange pas ?
— Z’êtes qui pour me tutoyer ? Je suis pas votre pote, hein.
— Baisse d’un ton, trou du cul, lui ordonna-t-elle, se tournant vers lui. On t’a demandé si tu voulais bien discuter de tes conneries avec nous.
— C’est quoi ces histoires, encore ? Vous êtes des Vigilants ? Ici, dans les districts médians ? Je dois de l’argent à personne, foutez-moi la paix. (Il avala bruyamment des pâtes.) Putain de vautours, je vous jure…
— Non, c’est pas ça, lui répondit Zmitro. Ils portent des costards, eux. Cinno, écoute-moi attentivement.
Il observa les alentours, calcula les risques à cause de la densité de la foule, les échoppes à proximité, puis reprit.
— On est là parce que tu as tué trois personnes. On sait ce qu’il s’est passé et pourquoi tu es dans cet état. Alors voilà ce que je te propose : soit tu nous suis gentiment et on t’emmène voir un docteur, soit…
Le bol se retrouva propulsé dans la direction de Zmitro, qui l’évita de justesse. Il termina malheureusement sa trajectoire sur le manteau d’une personne à sa gauche, qui se mit à beugler. Le meurtrier décolla ensuite de son tabouret, après avoir essayé de trancher la gorge de Miĥaela avec des lames sorties de nulle part. Cette dernière avait vu le coup venir et bondi hors de l’assise, tout de même surprise par une telle vivacité. En l’espace de quelques secondes, il avait réussi à retourner la situation, ce qui lui avait permis de s’enfuir en direction de l’avenue principale. Déterminés à ne pas le laisser s’échapper, ils s’étaient élancés aussi sec vers lui, prêts à en découdre.
— C’est toujours la même chose avec eux, putain ! pesta Miĥaela.
— Oui, je sais. Mais c’est pas faute d’avoir essayé.
— J’aimerais juste régler tranquillement une affaire un de ces quatre, tu comprends ?
— Moi aussi, mais qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ? Allez, moins de blabla, plus de course. J’ai l’impression qu’il veut traverser l’avenue principale entièrement.
— On doit le rattraper. J’ai pas envie qu’il tue quelqu’un d’autre.
Le bruit de la foule s’amplifia au fil des secondes. Et soudainement, ils se retrouvèrent au milieu d’une marée humaine, un chaos de mouvement qu’ils devaient traverser pour talonner leur cible. À coups de bouscules et d’excuses à peine formulées, ils manquèrent à plusieurs occasions de le rattraper.
Une personne de trop se retrouva au travers de la route de Cinno. Ce dernier décida de le propulser contre la vitrine d’un commerce, voisin d’un bar nommé le Purgatoire. Des cris d’horreur et de surprise s’élevèrent depuis la foule. Zmitro continua sa course, Miĥaela juste derrière lui. Il tenta de se renseigner sur l’état de la personne d’un rapide coup d’œil ; d’autres civils se ruaient déjà sur lui pour l’aider à se relever, ce qui le rassura, dans un sens. Et alors que son regard croisait celui d’une autre personne présente sur place, il ressentit brusquement des picotements dans la nuque. Une sensation de déjà vue, une rare chose que lui et ses partenaires arrivaient à ressentir.
Un autre ?
Certain de ne pas pouvoir se souvenir de son visage par la suite, il envoya un ordre rapide à son implant par un influx neuronal et enregistra sous la forme d’une courte vidéo les dernières secondes capturées par sa cyberprothèse oculaire. Il stocka le fichier dans la mémoire interne du premier et réinitialisa la mémoire courte du second, comme il le faisait généralement, avant de revenir à la course poursuite. Cela pouvait attendre plus tard.
Cinno les emmena contre leur gré dans des petites ruelles qui s’éloignaient de plus en plus du centre du district. D’expérience, ils préféraient s’en tenir aux endroits ouverts, hautement surveillés par les caméras de VisioCorp. Une de leurs dernières interventions avait tourné au guet-apens et Zmitro avait échappé de peu à un passage aux urgences. Ils s’étaient juré de faire toujours mieux, depuis. Ils ne s’autoriseraient pas à mourir dans l’une de ces vieilles ruelles malodorantes.
— J’aime pas ça, commenta Miĥaela d’un ton agacé. Ce n’est pas bon. Il nous prépare quoi, lui ?
Zmitro souffla du nez et vérifia si sa capuche et son cache-cou dissimulaient suffisamment sa figure. À son grand étonnement, de nombreuses caméras filmaient cette ruelle et les autres aux alentours, ce qui était plutôt rare pour des coins peu fréquentés du mégadistrict. Lui et sa coéquipière devaient faire attention à ne pas montrer leur visage ; et à défaut d’avoir trouvé une solution viable, ils devaient se contenter de cet accoutrement.
— Il finira bien par s’essouffler, poumons artificiels ou non, la rassura-t-il.
— Ouais, bah… Ça commence à être long. Et chiant.
— Un peu de patience, ça va le faire. Comme à chaque fois.
La demoiselle poussa un soupir, tandis que l’autre jeta un œil vers les immeubles qui longeaient l’étroite ruelle dans laquelle ils courraient depuis tout ce temps. Les habitations se ressemblaient toutes et étaient conçues pour abriter des appartements sur plus de trente étages. Économie d’espace et logements à prix décent. La plupart des balcons étaient encore éclairés à cette heure-ci et quelques personnes semblaient passer une agréable soirée en compagnie d’amis ou de membres de leur famille, à boire des verres ou à fumer.
Une idée germa soudainement dans sa tête. Il posa sa main sur l’épaule de Miĥaela et lui indiqua l’un des balcons en le pointant de son index. Puis il désigna le pistolet-grappin accroché à sa ceinture. Elle acquiesça d’un geste du pouce. Ils avaient l’habitude de travailler ensemble et communiquer de cette manière n’était qu’une simple formalité.
— Bonne idée. Prendre de la hauteur et lui sauter dessus. Pas bête.
— Voilà. Pendant ce temps-là, je vais essayer de le coincer dans une impasse. Je te ferai signe. Ne nous perds pas de vue.
Elle détacha le grappin de sa ceinture. Visant en direction d’un des balcons, elle se retrouva la seconde d’après propulsée vers les immeubles. Elle retomba sans peine sur une rambarde métallique, à la grande surprise des habitants de l’appartement. Puis elle répéta deux fois cette même manœuvre, avant d’atterrir au sommet d’un bâtiment. Elle continua ainsi sa route, sautant de toit en toit, ce qui n’était pas bien difficile étant donné la disposition des bâtisses, qui étaient raccordées les unes aux autres.
Zmitro s’était contenté de la regarder, dans un silence admirateur. Il détestait les hauteurs et il ne se sentait plus apte à faire ce genre de chose. Il avait à peine trente-cinq ans, mais il n’avait jamais eu l’âme d’un acrobate. Et le Seigneur en était témoin, les seules galipettes dont il était capable se faisaient sous les draps. Ses forces résidaient ailleurs : c’était un tacticien, quelqu’un qui savait réfléchir et s’adapter à son environnement. Mais l’essence du combat coulait aussi dans ses veines. Il avait la peau dure et se battait comme nul autre. Ou tout du moins, il était un habitué des rixes dans les bars. Pour ce qui était des arts martiaux, il avait encore quelques progrès à faire.
Il vérifia rapidement si son arme de poing se trouvait toujours à sa place, bien calé dans l’étui attaché à sa ceinture et caché sous son sweat-shirt noir. Cinno représentait une réelle menace et il n’hésiterait pas à appliquer les méthodes de l’IMS, au besoin. Mais avant ça, il prendrait soin de confirmer l’état psychologique du tueur. S’il y avait la possibilité de le traiter, il l’enverrait séjourner dans le service de psychiatrie d’une clinique SanoKorp.
La course-poursuite prit fin quelques minutes plus tard lorsque le malfaiteur fit l’erreur d’emprunter une rue qui débouchait sur une impasse. Devant lui, d’énormes sacs poubelles remplis à ras bord de détritus en tout genre et derrière lui, Zmitro. Il lâcha un petit rire, qui mua petit à petit en un ricanement machiavélique, résonnant plusieurs mètres à la ronde, et qui se termina sur une horrible quinte de toux. Il se tourna. Son visage était déformé par un rictus mauvais, alors qu’un filet de bave pendait de sa lèvre inférieure et que sa paupière gauche était victime de spasmes.
— La chance me sourit enfin, s’exclama-t-il entre deux gloussements.
— Reste sage, Cinno. (Zmitro sortit une cigarette électronique d’une de ses poches.) Tout va bien se passer.
L’œil droit de Zmitro se mit soudainement à émettre une lumière verte, depuis le centre de sa pupille, tandis que le fou devant lui continuait de s’égosiller, expliquant de manière crue ses faits d’armes. Il n’en avait cure. Quelque chose attira son attention.
De minuscules points, normalement invisibles à l’œil nu, formaient une sorte de protection le long de la colonne vertébrale de Cinno ainsi que d’autres de ses os. Il remarqua aussi d’autres masses du même acabit dans différentes parties de son corps et les identifia sans mal comme étant des nanomachines, ces robots microscopiques qui avaient pour fonction de prévenir, annuler, et dans le pire des cas, guérir les potentielles blessures infligées à un hôte.
Rapidement, il confirma aussi la présence de quelques implants dans le corps de Cinno, mais rien qui ne nécessitait des précautions particulières.
Il activa l’implant situé à la base de sa tempe droite et entra en communication avec son équipière.
— Miĥaela, son squelette est entièrement renforcé. Et je perçois des traces au niveau de certains de ses muscles et de sa mâchoire. Une très grosse injection de nanomachines, je pense. Il est presque complètement augmenté. Plaque-le au sol, on s’occupera de lui quand il sera immobilisé.
— … ai démonté deux flics à moi tout seul ! Et toi… !
Il porta ensuite sa cigarette électronique à sa bouche, avant d’en activer l’extrémité avec une sorte de briquet électrique dont l’unique intérêt était purement esthétique. De la vapeur s’insinua dans son organisme, descendit jusqu’aux fondements de ses poumons et chatouilla les très nombreuses alvéoles qui tapissaient les deux organes. La seconde d’après, il recracha cette même fumée, dont il ne gardait que les molécules actives à l’usage des parties les plus délicates de son cerveau. Il regarda le bout de métal, avant de recommencer. Les vieilles habitudes disparaissaient difficilement, et ça, les différents constructeurs l’avaient bien compris ; la dépendance à la nicotine, mais sans les effets néfastes du tabac, tout en conservant ce petit côté sacré du moment.
Il prit quelques bouffées, devant l’air ahuri de Cinno.
— Qu’est-ce que tu fais… ? balbutia-t-il, abasourdi.
— Eh bien, je fume.
Il cracha quelques ronds de fumée dans sa direction. Et un silence de plomb s’installa, suite à ce court échange. Il le provoquait délibérément, afin de jauger ses réactions. Son regard se fixa sur le sien et il attendit.
L’assassin ne mit pas longtemps à comprendre que Zmitro ne le prenait pas du tout au sérieux. Furibond, il serra les poings, à s’en faire saigner les paumes. Ses iris précédemment verts avaient tourné au rouge foncé. Au bout de quelques secondes, six longues lames de fer sortirent d’entre ses doigts, au nombre de trois par main. Enivré par cet élan passager de colère, il se rua vers lui, les bras tendus vers l’avant, s’époumonant à cracher toute l’aversion qu’il éprouvait à son égard. Il ressemblait à une bête enragée que rien ne pouvait calmer.
Zmitro coula un regard en direction du toit le plus proche, tandis qu’une silhouette en chutait. Elle s’écrasa gracieusement et à pleine vitesse sur Cinno, le clouant au sol. De nombreux os craquèrent à l’impact, ce qui lui arracha un cri de douleur. Le hurlement tira une grimace à Zmitro qui commençait à tousser alors qu’un nuage de poussière se soulevait depuis le point de collision. Miĥaela tenait l’assassin fermement par le cou, ainsi que par l’un de ses bras, le mettant dans l’impossibilité de bouger ne serait-ce que d’un centimètre. Étrangement, elle semblait avoir plutôt bien vécu sa chute et ne laissait entrevoir aucune blessure ou même une égratignure. Elle toussait aussi à cause de la poussière, mais cela s’arrêtait là. Cinno ne paraissait pas si mal en point que ça non plus. Tout du moins en apparence. Il était face contre terre et du sang perlait de son front.
— Mon dos ! Putain, lâche-moi !
Miĥaela raffermit sa prise, avant de s’adresser à son ami.
— Je lui ai cassé quelque chose, Zmitro ? Tu vois quelque chose, peut-être ?
— À part une côte fêlée et sûrement la pression exercée sur sa colonne… Rien de bien grave. Très propre, bravo.
Zmitro fit quelques pas en direction de Cinno et écrasa son autre bras avec son pied, afin d’éviter tout possible accident. Malgré sa position, l’assassin était encore très agité. D’un seul mouvement, il pouvait facilement couper un membre avec ses longues griffes. Il préférait être prudent.
— Tu vas te faire tuer un jour, à les narguer comme ça.
Miĥaela, qui le foudroyait du regard et s’adressait à lui d’un ton désapprobateur. Il haussa les épaules.
— J’en doute fortement. Et je savais que tu surveillais mes arrières, je ne craignais rien. Il était bien trop lent. Pas du tout entraîné, me semble-t-il, aussi.
— T’es pas possible, sérieusement. Je m’inquiète sans arrêt à cause de tes conneries. Tu ne pouvais pas juste discuter avec lui et attendre que je termine le boulot ?
— Dans tous les cas, dit-il pour changer de sujet, il a plutôt bien réagi à mon comportement. Inutile de vérifier le niveau de son flux, il a encore l’esprit bien assez clair pour prendre des décisions par lui-même. Il était même troublé pendant un moment.
Zmitro enclencha le système d’enregistrement vocal de son implant, avant de diriger son regard vers Cinno. Ils avaient, lui et Miĥaela, constitué un dossier la veille. Ils avaient récolté diverses informations concernant Cinno, sur le web et dans la matrice. Il ne manquait plus que les aveux : l’histoire qui déterminerait combien d’années le tueur allait passer en prison. Du moins, une fois les soins psychologiques achevés.
— Tu m’as parlé de deux agents de police, Cinno, mais tu as apparemment aussi refroidi une prostituée. C’est vrai, ça ?
— Ouais. Pendant que je la déboîtais, d’ailleurs, si tu veux tout savoir.
— Charmant, murmura Miĥaela dans un soupir exaspéré.
— J’ai fait trois belles entailles au niveau de sa gorge… Et le sang en sortait comme un geyser ! Elle essayait de dire quelque chose, mais elle n’y arrivait pas. Et… Je l’ai senti, à ce moment-là. Elle… Elle se contractait autour de ma… !
Un battement de sourcils. C’était le temps qu’il avait fallu à Miĥaela pour lui fracasser le visage contre le sol froid de l’impasse, dans un accès de colère. Zmitro avait manqué l’action de peu. Il la regarda nerveusement et espérait qu’elle ne l’avait pas trop amoché. Il n’aurait pas osé l’avouer, sur le moment, mais il avait ressenti un certain dégoût face au récit de Cinno. Ce n’était pas la première fois qu’il se heurtait à un psychopathe, mais celui-là le dérangeait d’une manière qu’il n’arrivait pas à s’expliquer.
Après un court instant, Miĥaela lui empoigna les cheveux, afin de lui relever la tête. Il avait perdu connaissance et du sang coulait en abondance de son nez brisé. Deux dents flottaient dans une petite mare d’hémoglobine qui commençait à se constituer au sol. De fines craquelures s’étaient formées à l’endroit où le crâne de Cinno avait rencontré le bitume. Zmitro s’éclaircit la gorge à plusieurs reprises, gêné par le résultat.
— Putain d’animal, souffla-t-elle entre ses dents.
— C’était peut-être un peu trop. Comment je vais expliquer le nez cassé à Franciska ? Et les dents ?
Elle chassa la remarque de son coéquipier d’un geste de la main, toujours très énervée.
— Je ne sais pas, je m’en fous.
Elle le saisit par le col de son manteau, avant de le balancer avec aisance sur l’une de ses épaules. Elle semblait n’avoir aucun mal à le porter. C’était surnaturel, surtout au vu de sa silhouette assez fine. Elle était musclée, tout de même, mais pas au point de pouvoir supporter sans effort une personne de quatre-vingt-dix kilogrammes à la seule force de son bras.
Zmitro la regarda faire, sans rajouter quoi que ce soit. Il comprenait le motif de sa colère et il était plus sage, selon lui, de la laisser gérer comme elle l’entendait. Il fit quelques pas dans la direction opposée à l’impasse, avant d’activer le canal de communication de son implant.
— Tadeo, tu me reçois ? On a fini de notre côté.
Une voix grave lui répondit après un léger moment de flottement.
— Cinq sur cinq. Ça s’est bien passé ?
— Impeccablement. (Zmitro toussa à nouveau.) Je t’envoie un fichier audio, ce sont les aveux du bonhomme. Je te laisse couper les parties que tu juges inappropriées. Tu comprends ?
Un long soupir à l’autre bout, comme un sentiment de déjà-vu.
— Miĥaela, c’est ça ?
— Ouais. Enfin, il le méritait dans un sens. Mais bref, passons. Pour ce qui est du reste… T’es devant l’ordinateur ?
— Oui. Je t’écoute.
— Le gars possède une modification corporelle et elle est due à son flux. Ce n’est pas un implant bizarre ni une prothèse expérimentale. Pour ce qui est de la couleur de ses yeux, c’est rouge. Ça colle à ce qu’on avait vu jusque-là. Plutôt logique, finalement.
— D’accord, c’est noté.
— Ah, autre chose. J’ai l’impression d’avoir créé un lien psychique avec un petit gars, pendant un court instant, en courant dans l’avenue principale tout à l’heure. Il était avec une nana. On était pas loin d’un bar qui s’appelle le Purgatoire… J’ai enregistré un truc, je te l’envoie tout de suite.
— T’as quelques détails à me donner en attendant ?
Des bruits de clavier se firent entendre du côté de Tadeo. Il effectuait visiblement une recherche, au fur et à mesure de la conversation.
— Le gars est brun, il me semble… Assez commun. Aux premiers abords, il n’a rien de spécial. La nana a les cheveux teints en violet, si je me souviens bien. La peau assez pâle. Un piercing à l’oreille droite, aussi. Je crois ?
— J’ai reçu ton fichier. Je vais faire une comparaison. Et j’ai réussi à me connecter à l’une des caméras du bar, lui confirma Tadeo d’un air enjoué. J’essaye d’accéder aux enregistrements des deux dernières heures et je te dis ça.
Zmitro fit signe à Miĥaela, qui lui emboîta le pas sans mot dire, puis il ralluma sa cigarette qui s’était éteinte toute seule. Il aspira plusieurs bouffées qu’il recracha lentement et regarda la fumée s’envoler vers les hauteurs, en direction des étoiles. Le quartier était vraiment calme, ça en était presque effrayant. Après une longue minute de silence, Tadeo reprit la parole, la voix empreinte de fierté.
— J’ai réussi à les identifier et à les localiser. Ils sont entrés dans un restaurant du district, à l’opposé de votre position.
— Bien joué. (Il marqua une courte pause, le temps de réfléchir.) Tu te sens partant pour une sortie, Tadeo ?
— Ouais, carrément ! Qu’est-ce que je dois faire ?
— T’es sûr que ça ira pour lui… ? le questionna Miĥaela, quittant temporairement son mutisme.
Zmitro hocha la tête. Il n’était plus inquiet à propos de Tadeo. Cela faisait plusieurs mois qu’ils l’avaient accueilli parmi eux, il était prêt.
— Tadeo, il faut que tu surveilles ce petit gars. J’ai l’impression qu’il est plus intéressant qu’il ne veut le faire croire. Fais quelques recherches sur lui, au passage, ça pourrait sûrement t’aider.
— Compris, chef. Je m’y mets sur-le-champ.
La communication se coupa l’instant d’après. Zmitro lâcha un long soupir, puis tira à nouveau sur sa cigarette. Ça n’avait duré qu’un bref moment, mais il avait bel et bien senti quelque chose de différent en croisant le regard de ce jeune homme. C’était déjà arrivé auparavant, notamment avec certaines des victimes empoisonnées par leur flux qu’ils poursuivaient, lui et Miĥaela. Mais pas de cette intensité. C’était autre chose, cette fois-ci. Bien plus qu’un simple individu devenu fou par négligence. Peut-être avaient-ils enfin trouvé une quatrième personne comme eux, considéra-t-il soudainement. Mais devait-il vraiment s’en réjouir ? Il repensa vaguement à l’époque où, tous les deux, ils avaient recueilli Tadeo après son expérience traumatisante. Puis une violente migraine le ramena à la réalité. Il fuma encore plus.
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, lui fit remarquer Miĥaela.
Il se mit à grogner, tandis que des ombres commençaient à danser contre un mur et qu’une nappe de sang coulait d’un autre. Des voix remontaient depuis une plaque d’égout. Il essaya tant bien que mal de ne pas s’y intéresser.
Saloperies d’hallucinations.
Bah ! Tu peux t’en prendre qu’à toi-même. Devine ce que tu as oublié de faire ce matin ? Et hier, aussi. Quoi ? Ah, on me dit à l’oreillette que c’était intentionnel. C’est ta psychiatre qui va être contente, encore, hein ?
Il poussa un long gémissement de douleur, avant de secouer lentement sa tête de gauche à droite.
— C’est rien. Dépêchons-nous, ils nous attendent à la clinique. Et je n’ai pas envie que l’autre gusse se réveille avant notre arrivée.
La demoiselle afficha un visage triste, visiblement inquiété par son état. Elle insista.
— Tu n’es pas obligé de faire semblant avec moi, tu sais ? Tu peux me parler.
— Je sais, ouais.
Il s’éclaircit la gorge, avant de finalement céder. C’était comme un aveu de faiblesse qui lui brûlait les cordes vocales. Sa voix se faisait tendue et hésitante.
— Je ne prends plus mon traitement depuis quelques jours et mon cerveau me joue des tours.
La plaque d’égout rit, se souleva, grinça et dansa, comme habitée par un démon. Il s’avança et l’écrasa d’un coup sec du talon.
Disc Two/Face A&B
L’aurore était une période propice au calme et la discrétion dans les districts d’Europo. C’était pour cette raison que Tadeo, l’acolyte de Miĥaela et Zmitro, avait choisi cette période de la journée pour mener son enquête et recueillir autant d’informations que possible. Dans une ruelle sans issue, il parcourait de nouveau ses quelques notes qui l’avaient poussé à sortir de l’appartement de si bon matin.
Un profilage rapide la veille au soir lui avait permis d’établir un petit dossier sur Joakìm Trado, le jeune homme qui avait attiré l’œil de son équipier, ainsi qu’un autre sur Ana Vero, la personne qui l’accompagnait ce soir-là. Le profil du premier était assez banal : c’était un étudiant qui habitait dans un district médian d’Europo-3, son casier judiciaire n’affichait aucun signalement lié à son flux, mais faisait mention d’une garde à vue brisée par l’intervention de son avocate. Celui de la demoiselle semblait néanmoins un peu plus complexe : née dans les districts supérieurs puis une émancipation quelques mois avant sa majorité civile, elle avait subitement déménagé dans le même district que son ami ; rien n’indiquait si elle jouissait encore de ses droits d’accès aux districts plus aisés. Elle étudiait visiblement à la même université que Joakìm. Tadeo en avait déduit qu’ils s’étaient rencontrés là-bas, quelques années auparavant. En voulant fouiller un peu plus du côté du Net, en particulier les réseaux sociaux, il s’était heurté à un mur : tous les comptes d’Ana étaient privés, n’acceptaient plus les demandes d’ami et il lui était donc impossible d’en extraire quoi que ce soit sans passer des heures à essayer de les pirater. C’était étrange, mais au lieu de perdre du temps, il avait décidé de ne pas suivre cette piste. Il s’était plutôt penché vers le casier de Joakìm.
Dans la nuit, il s’était furtivement introduit dans la base de données d’un des commissariats de l’IMS, dans le district 340. Il connaissait par cœur les infrastructures de ces bâtiments, qui, pour un souci de budget, recopiaient les mêmes failles de sécurité d’un district à un autre. C’était un secret bien gardé des hackers, qui faisaient l’effort de ne laisser aucune trace derrière eux afin de garder cette infime brèche ouverte à leurs activités. Quelques recherches plus tard, il était tombé sur le dossier lourdement censuré de la garde à vue de Joakìm, qui avait eu lieu au début de l’année, ainsi qu’un compte-rendu qui avait perdu tout autant de son contenu. Plusieurs lectures plus tard, il s’était éloigné du commissariat avec encore plus de questions en tête. Visiblement, les informations sensibles avaient été transmises à un autre bureau de l’IMS.
Som nom est partout sur le compte-rendu. Pourquoi ?
Qu’est-ce qu’il a fait et qu’est-ce qu’elle a à voir avec ça ? Tous les détails ont été effacés. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Une courte discussion durant un appel avec Miĥaela l’avait orienté sur la ruelle, qui au matin avait été le point de départ de son enquête :
— Avec le peu d’informations que j’ai, je ne peux rien faire. Il faudrait aller voir aux archives nationales de l’IMS, mais à mon niveau… Je vais sûrement me faire griller.
— J’ai déjà vu ça, lui avait-elle expliqué d’une voix sérieuse. Il s’est passé quelque chose de louche et quelqu’un de haut placé est en train d’effacer les traces.
— Tu crois ?
— Oh que oui ! Un des parents du gars, peut-être ? Ou quelqu’un d’autre qui n’a rien à voir avec eux. Peut-être elle-même ? Si c’est une ancienne riche, elle a peut-être encore des contacts… Va savoir. T’as des coordonnées dans le compte-rendu. Tu devrais aller voir là-bas. Fais attention, d’accord ?
Il n’y avait pas grand-chose dans cette ruelle, hormis des larges câbles électriques qui tapissaient les immeubles, des lampadaires, les sorties de secours à l’arrière, portes et escaliers, et… une benne à ordures. Immense, non enterrée, presque désuète. Tadeo en avait rarement vu des comme celle-ci, même dans des districts plus pauvres. À croire que cette ruelle particulière résistait aux changements imposés par des décennies d’urbanisme. Il ne put s’empêcher de croire que c’était très suspect. Puis finalement, il leva la tête et observa la présence d’une caméra de surveillance. Il haussa les épaules.
Tant pis pour la lumière violette, il va falloir que je fasse autrement. Je vais pas risquer qu’on m’envoie une escouade de l’IMS juste parce que j’ai l’air suspect à regarder tous les murs et l’intérieur d’une poubelle.
J’ai une date, des noms et un lieu. Peut-être qu’en faisant à l’ancienne, avec un peu de chance et de patience… ?
Il quitta les lieux et s’arrêta sur le banc le plus proche. Après s’être installé, il lança une recherche approfondie sur son micro-ordinateur, en espérant trouver quelque chose rapidement. À son grand dam, il parcourut pendant presque une heure des pages complètes de divers moteurs de recherche, des forums, des journaux, et autres réseaux sociaux avant qu’une information particulière attire son attention.
C’était un journal local amateur sans grande importance, qui ne parlait que de faits divers aux alentours du district 340. L’article qui l’intéressait datait du mois de février, soit 9 mois en arrière. Il faisait à peine quelques lignes et détaillait une opération de l’IMS, le jour précédant la parution de la courte chronique sur le Net. Le nom de l’auteur ne figurait même pas sur la page, étant remplacé celui du site, comme il était possible de le voir sur de nombreux blogs amateurs.
Heureux d’avoir trouvé quelque chose, il souffla un grand coup. Puis il lit rapidement les quelques lignes.
— Putain !
À sa grande surprise, son juron résonna sur les immeubles de la rue dans laquelle il s’était arrêté. Il plaqua sa main à sa bouche, puis lit une nouvelle fois l’article. Puis une troisième fois. Sa réaction était toujours la même. Et finalement, il décida de faire une nouvelle recherche avec les mots clés adaptés. Il ne trouva rien de plus, ce qui confirmait de plus en plus la théorie de Miĥaela.
Il téléchargea la page web et l’envoya à chacun de ses équipiers. Puis il patienta, laissant son regard planer sur les spots publicitaires de la rue, les enseignes endormies et les derniers robots qui ramassaient les détritus de la veille.
Un appel de Zmitro le sortit de sa transe.
— Allô ?
— Tadeo, c’est quoi ça ? J’ai encore la tête dans le cul, tu m’excuseras si j’ai du mal à comprendre…
— Eh bien, on dirait bien que notre affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît. Je sais pas qui a fait quoi encore, mais…
— C’est impossible.
— Je sais. (Il laissa s’échapper un rire nerveux.) Je sais. Comment ça s’explique ? Je comprends pas.
— Très bien. Tu sais quoi ? Viens te reposer pour le moment. Tu y retourneras ce soir, si tu le souhaites. Ou moi, qu’importe.
— Non, je veux le faire. Enfin… Qu’est-ce que je suis censé faire maintenant, avec ça ?
— Tu le suis. Tu rentres en contact avec lui. Et tu lui tires les vers du nez. C’est ce que je ferai. Et c’est pour ça que je me propose pour le faire. Miĥaela ne va pas être contente si je t’envoie faire ça.
— Il n’a pas l’air méchant, tu sais…
— Cinno non plus, de prime abord. Mais ça, c’était avant qu’on apprenne qu’il avait tué trois personnes. Tu saisis ?
Tadeo soupira longuement, se passa une main dans les cheveux et quitta le banc. Il commençait à être fatigué lui aussi.
— Je m’occupe de lui. Ça va le faire. Je retourne chez moi, je te rappelle ce soir avant d’y retourner, qu’on en discute un peu. Il faut que tu m’éclaires sur quelques trucs, je crois.
— Très bien, on fait comme ça. Repose-toi bien.
Tadeo raccrocha et se dirigea vers l’entrée du métro la plus proche.
Le soir même, comme lui avait proposé Zmitro, il se retrouvait de nouveau dans le district 340. Sa filature commença lorsqu’il repéra de nouveau Joakìm dans le district 341, dans le même bar que la veille.
Tadeo était agenouillé non loin du bord d’un toit, un appareil d’écoute à distance dans l’une de ses mains. Il regardait d’un air blasé la scène qui se déroulait quelques mètres plus bas, au sommet d’un autre immeuble. Il se saisit de sa bouteille chauffante et jeta un œil au pourcentage de batterie restante ; un peu moins de la moitié. Puis dans un soupir, il dévissa le bouchon et se servit un fond de café. Il faisait froid, déjà nuit et la fatigue commençait à s’accumuler depuis le début de la journée. Et surtout, il en avait assez de tout ça. Cela n’avait finalement rien d’excitant et il regrettait amèrement d’avoir accepté la proposition de Zmitro.
Il fixa le vide quelques instants. Puis, la lassitude se faisant encore plus présente, il décida que c’était enfin le moment de se plaindre. À nouveau. Il activa un implant à la base de l’une de ses oreilles, avant de se racler la gorge. Puis il patienta quelques secondes. Quelqu’un intercepta finalement la demande de communication.
— Ouais ?
— Je vais devenir fou, Zmitro.
— Tadeo, ça fait seulement dix minutes depuis notre dernier appel. Je sais que tu t’attendais à quelque chose de plus passionnant, mais…
— Ça fait déjà trois semaines que je fais ça ! Trois semaines que je vois la même soirée en boucle ! Ils se retrouvent au bar, boivent et discutent, sortent finalement pour se rendre à un restaurant, prennent à emporter et retournent dans le district 340 pour s’asseoir sur le toit qui surplombe cette putain de ruelle étrange avec sa poubelle d’un autre temps. Je connais le scénario par cœur maintenant. Il faut faire quelque chose pour ce pauvre gars. Il vit un enfer sans s’en rendre compte. C’est horrible. Qu’est-ce que je suis censé faire, exactement ? Lui sauter dessus et lui dire la vérité ?!
Un lourd silence s’installa suite à ce court échange, tandis que des échos de rires volèrent jusqu’aux oreilles de Tadeo. Les deux d’en bas s’amusaient déjà plus que lui. Même si cela n’avait rien de vrai, en fin de compte. Une illusion créée par un esprit brisé, conséquence d’un évènement traumatisant. Pour Tadeo, en tant que spectateur, cela faisait trois semaines. Joakìm, quant à lui, entamait son sixième mois. Des détails changeaient ici et là, un nouveau plat, une autre musique, des sujets de discussion différents… mais le résultat restait le même : c’était une boucle infernale de laquelle il ne pouvait pas ressortir seul. Une intervention extérieure était nécessaire. Et malheureusement, le retour à la réalité ne pouvait qu’être brutal.
Tadeo lâcha un long soupir, avant de se lever et s’étirer. Il n’avait pas envie de le faire. C’était trop pour une première fois. Il allait devoir le briser, encore. Faire remonter son traumatisme, qu’il avait enfoui ces derniers mois. Cela le rendait nauséeux, rien que d’y penser. La voix rauque de Zmitro résonna dans son oreille, le tirant de ses songes.
— Je suis désolé, mon gars. Fais de ton mieux, je sais que tu en es capable.
— Et qu’est-ce que je fais, si ça ne fonctionne pas ? S’il devient encore pire qu’actuellement ? Je veux dire… Il peut réellement perdre la tête à tout moment, non ?
— Tu as bien le flingue que je t’ai filé ? lui demanda-t-il froidement.
Des images d’un massacre lui traversèrent soudainement l’esprit, à l’évocation de l’arme. Une pile de cadavres, des hommes habillés de costumes deux pièces, du sang recouvrant les murs. Puis lui, en plein milieu de la salle, un pistolet à la main et de l’hémoglobine imbibant ses vêtements. Il continuait de tirer, même s’il savait pertinemment que les personnes à ses pieds étaient déjà mortes.
Le même sentiment qui l’avait habité à ce moment-là commençait à présent à s’immiscer dans les ramifications de sa psyché. Une rage intense, comme possédé par un démon. Puis, à ses côtés, de la peur. Immense, telle une vague qui s’apprêterait à emporter Tadeo au large, dans la mer acide de ses préoccupations et de ses terreurs les plus profondes. Et celle qui lui faisait face à cet instant précis, c’était la crainte d’être le monstre qu’il était devenu au moment de passer à l’acte. Celui qui, à l’aide d’un simple pistolet, avait réussi à tuer une vingtaine de personnes, dans un accès de rage.
Il secoua vivement sa tête, dans le but de chasser ces mauvaises ondes. Puis il se força à regarder le ciel, pendant quelques secondes, le temps de recouvrer ses esprits.
— Tadeo, tout va bien ?
Il inspira profondément, avant de répondre.
— Ouais. Mais au diable ton putain de flingue.
— Tu sais très bien pourquoi je t’en ai donné un. Ces gens peuvent être très dangereux. Et ce n’est pas avec la portée ridicule de ce taser que tu aimes tant que…
— Je refuse de tuer à nouveau quelqu’un, c’est hors de question.
— Écoute… (Zmitro soupira longuement.) Tadeo, si je t’ai envoyé surveiller ce gars, c’est que je pense que tu es capable de te débrouiller seul. Miĥaela n’était pas d’accord, mais tu sais comment elle est. Je te laisse gérer cette affaire comme tu l’entends, mais s’il te plaît, si ça tourne mal, songe d’abord à ta sécurité. C’est tout ce que je te demande. D’accord ?
Tadeo plongea sa main à l’intérieur de son manteau, avant d’en sortir une arme de poing d’une de ses poches intérieures. Il l’observa pendant quelques secondes, puis passa à la vérification de routine : cran de sûreté, chargeur, chambre… Il avait été démonté et nettoyé la veille. Il fonctionnait parfaitement. Mais cela ne changeait rien ; il n’avait pas l’intention d’en faire usage. Il le remit donc à sa place. Puis il se racla la gorge.
— Je descends les rejoindre.
Il rangea sa thermos de café dans son petit sac à dos, avant d’en sortir un gant étrange aux extrémités magnétiques. Puis il se dirigea vers un grand panneau publicitaire électronique stratégiquement disposé entre les deux toits. Quelques mètres séparaient seulement les deux immeubles, pour une différence de hauteur d’à peu près trois étages. Ce n’était pas la première fois qu’il se risquait à une acrobatie dangereuse depuis les sommets d’Europo, il ne s’exposait donc nullement à une possible blessure.
Il enfila le gant à sa main droite, puis l’activa grâce à une commande vocale. Un grésillement se fit entendre, tandis que l’accessoire se mit à émettre une lumière bleutée. Tadeo regarda à nouveau sa destination, avant de reculer de quelques pas, afin de prendre de l’élan. Puis, d’un seul coup, il bondit vers le panneau, plaqua la main gantée contre ce dernier et parcourut la dizaine de mètres qui le séparaient de l’autre toit, en s’aidant aussi de ses pieds. Ce n’était pas une manœuvre aisée, mais en tant qu’ancien coursier de rue, il possédait quelques pièces d’équipements et des connaissances du terrain qui lui facilitaient grandement la tâche. Il gardait toujours ce gant sur lui, au cas où. Ainsi, après une courte, mais intense cascade, il lâcha prise et chuta de quelques mètres. Puis, au moment d’atterrir, il s’arrêta net : il lévitait à quelques centimètres du sol. Il baissa les yeux vers sa main, assez content de son exécution.
Et dire qu’il fonctionne toujours, même après tout ce temps.
Son petit monologue intérieur lui arracha un sourire. Soudainement, son regard croisa celui de Joakìm, qui semblait ne pas avoir manqué son arrivée impromptue. Ana était encore assise derrière son ami et l’observait tout aussi bizarrement. Ils avaient l’air tous deux plutôt méfiants et c’était sûrement dû à l’apparence peu convenue de Tadeo et son numéro d’illusionnisme dont il était le seul à connaître le secret.
— Tout va bien, ne criez pas.
— Qui êtes-vous et qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda Joakìm, d’un ton sec, très clairement sur ses gardes.
Tadeo fixa ses yeux sur les deux personnes qui se trouvaient devant lui, puis soupira longuement. Il baissa sa capuche, certain qu’aucune caméra ne pouvait l’identifier depuis sa position, avant de retirer son gant. Il remit pieds à terre, dans le but de paraître possiblement moins suspect. Même s’il était déjà un peu tard pour ça.
— Je m’appelle Tadeo. Joakìm, je n’ai pas le temps de tout t’expliquer, mais il va falloir que tu m’écoutes attentivement.
— Quoi ?
— Tu le connais ? lui souffla Ana, qui ne semblait pas plus rassurée que lui.
— Non. C’est la première fois que je le croise.
Tadeo fut soudainement pris d’une sensation désagréable. Il avait l’impression de devoir adopter l’attitude d’un vilain, contre son gré. Mais il balaya d’un rapide mouvement de tête les doutes qui commençaient à l’envahir.
— Tu t’appelles Joakìm Trado, insista-t-il d’un ton sec. Tu as vingt-deux ans et tu es né dans le district 334 d’Europo, le 12 mars 2070. Tu es étudiant, vivant seul et tu souffres de troubles anxieux généralisés, de tendances à la dépression et tout plein d’autres trucs que j’ai pas forcément le temps de lister.
Joakìm ouvrit la bouche et tenta en vain de dire quelque chose, mais Tadeo le coupa net et enchaîna rapidement sur ce qu’il lui restait à dire. Il pointa la demoiselle du doigt.
— Et elle, c’est Ana Vero. Vingt-trois ans, née dans le district 306 d’Europo, le 2 octobre 2069. Elle est aussi étudiante. Vous êtes à la même université, d’ailleurs. Le souci… (Il marqua une pause, le temps de serrer les dents.) C’est qu’elle est morte. Assassinée, le jeudi 7 février 2092.
— OK… (Joakìm se mit à rire, mais il ne semblait pas à l’aise pour autant.) Écoutez, allez emmerder quelqu’un que ça intéresse, hein, d’accord ?
— On devrait s’en aller, lui proposa Ana. Sa tête ne me revient pas…
— C’est caché dans un coin de ta tête, Joakìm. Souviens-toi ! Tu ne viens pas sur ce toit chaque soir pour la lumière des néons, c’est juste une excuse que tu t’inventes. C’est parce qu’elle est morte au pied de ce bâtiment. Quelqu’un l’a jeté dans cette foutue benne ! Je suis persuadé que ce n’est pas toi. Ça crève les yeux. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Une bourrasque souffla sur l’immeuble. Joakìm fit s’éloigner Ana de quelques mètres. Une batte de baseball se matérialisa soudainement dans sa main droite, comme par magie. Il la pointa vers Tadeo, le regard noir. La demoiselle lâcha un cri de surprise, terrifiée par la tournure des évènements. Tadeo eut un mouvement de recul, par réflexe.
— J’ai mis le doigt sur quelque chose, n’est-ce pas ?
— Ta gueule ! Tais-toi, putain !
— Je t’envie, tu sais. Avoir la possibilité ne serait-ce que de réprimer toute cette douleur, l’espace d’un instant… Avoir la sensation que tout ça n’était qu’un cauchemar. Je comprends. C’est séduisant.
— Tire-toi ou je te défonce, là, maintenant !
L’arme, tout comme Ana, semblait trop réel. Tadeo était envahi par le doute alors que ses instincts de survie lui criaient de prendre les jambes à son cou. Quelque chose n’allait pas. Le jeune homme face à lui agrippait son nouveau bien comme si il était véritablement solide et aucune imperfection notable ne pouvait induire une tromperie visuelle. Cela ne ressemblait pas à une illusion. Il commençait à se demander s’ils n’avaient pas faux sur toute la ligne, lui et ses deux coéquipiers.
Mais tandis que ses craintes prenaient l’ascendance sur son sang-froid, il remarqua un détail qui fit retomber instantanément la tension : la prise de Joakìm était mauvaise, peu assurée, et ses bras tremblaient. Il déglutit, comme pour ravaler cette tension qui s’était accumulée, puis laissa s’échapper un soupir. Il s’avança vers lui. Puis une fois à sa hauteur, il le propulsa en arrière d’un coup sec grâce à une technique de combat rapproché que lui avait enseigné Miĥaela, l’envoyant au sol. Ce dernier lâcha un grognement, tandis que son arme tombait par terre. La seconde d’après, elle se retrouva entre les mains de Tadeo, qui l’avait ramassée dans la hâte.
— Ce n’est pas une illusion. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
— Ça suffit !
Joakìm se releva à l’aide d’une nouvelle copie fraîchement apparue. Puis il s’effondra subitement et laissa s’échapper le morceau de bois qui heurta le sol avant de disparaître. Il tenait sa tête de ses deux mains, tandis qu’Ana le regardait, ne sachant que faire. Tadeo remarqua la transparence soudaine de la demoiselle, comme si elle était sur le point de s’évaporer, elle aussi. Il comprit sans mal que le jeune homme peinait à maintenir la forme de cette dernière. Et elle semblait elle-même ne pas s’en rendre compte, ce qui était pour le moins étrange.
— Calme-toi, Joakìm !
— J’ai l’impression que ma tête va exploser… ! Qu’est-ce que tu m’as fait ?!
De nouveaux souvenirs se présentèrent à Tadeo. L’espace d’une seconde, il crut que son esprit lui jouait des tours, le mettant à nouveau face au massacre dont il était l’auteur. Mais les mains ensanglantées vers lesquelles il baissait les yeux n’étaient pas les siennes. Des éclats de rire se superposèrent, et des images d’une soirée film en présence d’Ana lui racontèrent une histoire bien plus heureuse. Quelques jours plus tard, des cachets de morphine subissaient le joug d’un pilon en verre. Une ordonnance pour un traitement anxiolytique fut donnée en offrande à une déchiqueteuse. Un nouvel échange avec elle. Puis soudainement, son cadavre dans une poubelle, une balafre au cou.
Il reprit ses esprits et comprit immédiatement ce qu’il s’était passé. Un lien psychique le connectait à Joakìm et sa mémoire fuitait comme de l’eau dans un seau percé.
Désormais conscient de ce qu’il devait faire, il s’agenouilla face à lui.
— Je n’ai rien fait, c’est ton flux qui s’emballe complètement, lui expliqua lentement Tadeo. Continue comme ça et il va finir par prendre le dessus. Jusqu’à-là, tu as réussi à te contenir et éviter une psychose, mais plus le temps passe, plus tu dois en ressentir les effets. Tu vas te blesser, ou tuer quelqu’un. Laisse-moi t’aider, par pitié. Arrête de résister.
Les gémissements du jeune homme persistèrent le temps d’un nouveau coup de vent, puis muèrent en profonds et lents sanglots. Des larmes se formèrent aux coins de ses yeux, alors que Tadeo luttait contre le trop-plein de sentiments et le pincement au cœur qui le tiraillaient. Il plongea sa main droite dans l’une des poches arrière de son pantalon. La souffrance physique de Joakìm était terrible, mais ce n’était rien comparé à la douleur psychologique qui semblait être la réelle maîtresse de tous ses maux. Comprenant ça, il décida d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
— Ça ira mieux dans quelques secondes. Tu te réveilleras demain, et…
— Elle n’avait rien fait de mal. Pourquoi ? C’est pas… juste.
Le visage de Joakìm dévasté par le chagrin le força à détourner le regard, l’espace d’un instant.
— Je suis vraiment désolé.
Il se saisit de son taser et choqua le jeune homme au ventre, ce qui lui fit perdre connaissance sur le moment. Il le réceptionna dans ses bras, afin qu’il ne percute pas le sol. Puis il jeta un ultime regard en direction d’Ana, dont la silhouette se troublait de plus en plus. Puis elle disparut, dans un claquement de doigts, comme des particules de lumière s’envolant au gré du vent.
Par la suite, dans ses derniers instants, il jurera l’avoir entendue le remercier.