10
Détermination
La plupart des cliniques SanoKorp possédaient des immenses services dédiés à la réadaptation physique et celle du district 321 ne faisait pas exception. La grande salle aux murs blancs abritait toute sorte d’équipement, comme des tapis de course ou des vélos ergomètres, ou encore des barres de marche. Du personnel soignant observait en permanence les patients qui s’efforçaient et essayaient de tenir face aux différents exercices qu’on leur demandait d’effectuer.
Joakìm se tuait à la tâche tous les matins aux alentours de onze heures pendant une période de soixante minutes. Ce jour-là, Tadeo le regardait et attendait qu’il termine, accompagné du Pr Ramez. Le jeune homme suivait les instructions de l’infirmier qui l’assistait dans son programme, installé sur une chaise. Un masque à oxygène plaqué contre son visage, il courait à une vitesse supérieure à celle qui était demandée. Des instruments de mesure affichaient ses constantes que son instructeur vérifiait de temps à autre.
L’exercice semblait se dérouler si bien que Tadeo en venait à se demander si c’était bien nécessaire. La psychiatre confirma ses doutes d’une voix enjouée.
— Ses progrès sont impressionnants. Je n’ai jamais vu quelqu’un se remettre aussi vite au sortir d’un coma. Voilà qu’il est réveillé depuis seulement une semaine et il court déjà.
— C’est son flux, vous pensez ? la questionna-t-il, soucieux d’en apprendre plus. J’espère qu’il n’y prête pas trop attention…
Elle haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Peut-être. (Elle marqua une pause.) Il est venu me voir hier après-midi. Il était réticent jusque-là, mais il souhaite me consulter désormais. Il est clairement motivé par quelque chose, peut-être finira-t-on par en discuter.
— Vous savez, je l’ai prévenu il y a quelques semaines de ça, avant notre rencontre avec le corpo masqué. Il semblait totalement paniqué à l’idée de « devenir quelqu’un d’autre ». Il me parlait de faire du mal aux autres, d’être incontrôlable comme les personnes que Zmitro et Miĥaela ont amenées dans votre service.
— C’est un jeune homme très anxieux et qui refuse toute forme de traitement, selon son dossier. Cette réaction n’est pas étonnante, je suppose.
— Et le secret médical dans tout ça, hein, professeure ?
Franciska répondit à la pique de Tadeo par un sourire en coin.
— Venant d’un fouineur comme toi, c’est plutôt vexant. Et ne me regarde pas comme ça, je sais que c’est toi qui l’as sauvé, ce soir-là. (Elle prit une gorgée d’une bouteille de thé glacé.) Il m’est impossible de concevoir à quel point ce lien psychique entre vous deux est important, tout du moins pour le moment, mais je sens à quel point tu désires l’aider à sortir de cette passe. C’est une bonne chose, autant pour toi que pour lui. Fais de ton mieux, d’accord ?
Tadeo acquiesça dans un hochement de tête, il comprenait parfaitement où elle voulait en venir. Puis il se concentra de nouveau sur Joakìm, qui changeait de machine. Après deux ou trois minutes de silence, la professeure s’enquit de l’heure qu’affichait sa montre, puis elle s’éclaircit la gorge.
— Il faut que je te laisse. J’ai à faire, malheureusement. Encore et toujours. Tu sais où me trouver, n’est-ce pas ?
— Bien sûr. Merci, doc.
— Je t’en prie. À mardi prochain.
Ils échangèrent une poignée de main avant son départ. Joakìm termina ses exercices peu de temps après. Ce dernier fit un détour vers le vestiaire le plus proche, avant de revenir avec une serviette autour du cou. Tadeo le vit éponger la sueur qui perlait le long de son front et ses tempes, avant de faire de même avec ses cheveux qui étaient désormais beaucoup plus courts qu’avant leur rencontre et lui donnaient l’air d’un soldat fraîchement enrôlé dans l’IMS.
Comme par habitude, après quelques courtes salutations et autres bonnes paroles, ils se dirigèrent vers la porte qui donnait sur l’unique balcon de l’étage. La fraîcheur du dehors arracha des tremblements à Tadeo qui s’empressa d’enfiler à nouveau son manteau, puis de jeter un œil au thermomètre extérieur qui affichait 1 degré. Joakìm, lui, ne semblait pas affecté par le temps, malgré son simple t-shirt blanc qui lui collait à la peau.
— C’était la dernière, aujourd’hui, expliqua-t-il d’une voix posée, sans aucun signe d’épuisement. Je commence les séances pour mon bras cet après-midi.
— J’ai croisé une infirmière dans les couloirs tout à l’heure, elle m’a dit que t’étais infernal. Tu changes toi-même les plannings, apparemment ?
— Ouais. Et j’en ai rien à foutre de ce qu’elle pense, qu’importe qui c’est.
Tadeo se mit à rire, depuis peu habitué à cette nouvelle désinvolture dont Joakìm faisait preuve. Le jeune homme ne put s’empêcher de le suivre dans son élan, un fin sourire flottant sur ses lèvres. Une centaine de mètres au-dessus d’eux, les voitures circulaient en masse, sans aucun bruit. Le ciel était empli d’épais nuages laiteux et le soleil, qui était presque à son zénith, les dardait de rayons qui semblaient avoir du mal à les transpercer.
L’étudiant se pencha légèrement vers le vide, les bras posés contre la balustrade.
— Je n’ai pas envie de rester plus longtemps que nécessaire. Ils avaient prévu de me faire courir comme ça pendant trois semaines, à la base. Mes constantes sont parfaites, pas besoin de s’attarder là-dessus. Tu ne penses pas ?
— Ah, je vois. (Tadeo plongea ses mains dans ses poches.) Donc, ce n’est pas à cause de la bouffe.
— Oh, ça… C’est pas plus mauvais que d’habitude. Encore et toujours les mêmes trucs clonés qui poussent dans les champs en dehors des mégadistricts. Et de la viande de laboratoire. Le tout préparé la veille, pour une bonne centaine de personnes. C’est très salé, aussi.
— Et des céréales CropLife pour le petit déjeuner…
— Beurk, quelle horreur.
Ils échangèrent un sourire complice. Puis Joakìm reprit le fil de la conversation.
— C’est vraiment gentil de venir presque tous les jours, sinon. (Il sembla réfléchir l’espace d’un instant. Finalement, il retroussa la manche de son bras métallique, qui pendait le long de son corps.) Est-ce que ça serait abusé de ma part de te demander un service, peut-être ?
— Non, pas du tout. Je t’écoute !
— J’ai une IA chez moi, que j’ai conçue dans le cadre de mes études, à la base. Elle s’appelle ILDA. Elle m’aide pour les tâches ménagères et mes devoirs, entre autres. Elle est connectée à tout l’appartement, aussi.
— C’est super cool, ça. C’est le sujet de ta thèse, quelque chose comme ça ?
— Mon sujet d’étude, pour le moment. Enfin… (Son regard se perdit dans le vide, à la recherche de quelque chose.) Ça, c’est si je retourne à l’université. Mais… (Il haussa les épaules.) Bref. Je t’ai déjà montré mon Odeka. Il est récent et son système d’exploitation est assez ouvert. Une idée m’a traversé la tête, un soir. Quitte à me trimbaler un morceau de métal à la place du bras, j’aimerais intégrer mon microordinateur dedans. Un peu comme les militaires qui modifient leurs prothèses avec de l’équipement, eux aussi.
— Et si je comprends bien, tu veux embarquer ton IA dans ton Odeka ?
— Exactement. Ou une copie d’elle-même, avec qui elle partagerait des informations depuis son unité centrale, chez moi. C’est faisable, non ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Le psychique s’adossa contre un mur et prit le temps d’étudier la question. Ses connaissances en informatique étaient poussées, d’une certaine manière, car sa passion l’avait amené à s’intéresser à différents types d’appareils et d’en analyser les composants, tout au long de son adolescence ; elles étaient aussi limitées à cause de la fracture sociale qui l’avait empêchée de mettre la main sur les nouveautés qui ne restaient accessibles qu’aux districts moins pauvres. Ainsi, en seulement quelques mois, depuis qu’il avait trouvé un nouveau travail — plus légal, moins dangereux — et peu de temps après son déménagement dans le 346, il avait fait en sorte de gommer progressivement ces lacunes qui entachaient encore son talent pour l’informatique.
Il demanda la référence de l’Odeka de Joakìm et s’intéressa rapidement aux spécificités de ce dernier en effectuant une recherche sur Internet. Après quelques secondes, il formula une conclusion.
— D’un point de vue matériel, je pense qu’il n’y a aucun problème. Il y aura assez d’espace de stockage pour l’accueillir, certainement. La connectivité ne pose pas de souci non plus, grâce aux satellites. Si jamais tu souhaites que la copie communique avec l’original et lui transmette des données via un cloud, tu n’auras pas besoin de grand-chose de plus que ce que tu as déjà dessus. En fait, je crois que le plus gros problème reste sûrement l’IA en elle-même. Peut-être qu’en discutant avec elle de quelle manière elle pourrait s’intégrer à l’environnement d’un microordinateur et partager sa place sans trop empiéter…
— Oui, c’est ce que je pensais aussi, lui répondit Joakìm, qui détachait l’Odeka de son poignet avant de le lui tendre. Tiens. Je voudrais que tu passes à mon appartement et que tu fasses ça, s’il te plaît. L’accès à l’immeuble se fait avec une application installée dessus. ILDA te connaît déjà, elle ne se posera pas trop de questions.
— T’es sûr ? Ça ne me dérange pas, mais… Ce n’est peut-être pas si urgent ?
— Je préfère l’avoir avec moi. Elle progresse seule dans ses recherches, mais s’éparpille assez vite sans assistance de ma part. Et ça fait un moment que je ne me suis pas rendu à mon appartement, alors…
— D’accord, je comprends mieux. Je m’en occupe, dans ce cas.
Il prit l’Odeka et le mit à son poignet, de la même manière que le jeune homme. Son microordinateur restera quant à lui dans la poche intérieure de son manteau, bien au chaud, jusqu’à son retour à domicile.
— Merci, Tadeo.
— Je t’en prie. (Il observa la nouvelle coiffure de son cadet, cette fois-ci de plus près.) Qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux, au fait ? C’est pas un mauvais résultat, mais… La coupe d’avant t’allait beaucoup mieux.
Joakìm haussa les épaules.
— Ils m’ont installé une puce dans le crâne pour que je puisse contrôler ma prothèse. Et pour ça, ils ont rasé une partie de mes cheveux afin de pouvoir m’opérer. Ça se voyait un peu trop, donc j’ai décidé de tout tondre. Enfin, ça se voit encore, mais c’est moins dégueulasse comme ça. Il faudrait que je me trouve un bonnet, le temps que ça repousse.
— Je dois en avoir un qui traîne à la maison. En noir, ça te va ?
— Ouais, ça sera très bien. Merci.
Il rabaissa sa manche pour cacher le bras de la discorde. Puis il fut pris de tremblements, après ces quelques minutes d’exposition au froid de l’extérieur, auquel venaient de se rajouter quelques bourrasques.
— Ça caille !
— N’est-ce pas ? (Tadeo fit s’ouvrir la porte en se rapprochant du détecteur de mouvement.) Allez, je te raccompagne à ta chambre.
Ils se dirigèrent lentement vers les ascenseurs. En chemin, une infirmière du service de réadaptation héla Joakìm. Cette dernière lui tendit un papier sur lequel figurait son programme d’apprentissage pour sa prothèse. Il se mit à rire nerveusement après avoir parcouru rapidement le planning, puis le rendit à son interlocutrice qui lui adressa une mine crispée. Ce n’était vraisemblablement pas leur premier échange du genre. Tadeo s’écarta prudemment, s’adossant contre un mur, simple spectateur des négociations.
— Une seule heure le matin ne suffira pas. Je veux le double, s’il vous plaît. Sur les créneaux du matin et de l’après-midi. Est-ce qu’il serait possible de commencer demain, d’ailleurs ?
— Monsieur Trado, comprenez bien que ce que vous me demandez est impossible, en plus d’être complètement déraisonnable.
— Ça, c’est à moi d’en juger. Encore une fois, je n’ai pas l’intention de rester des mois ici.
— Le docteur ne sera jamais d’accord…
— Une seule séance me suffira pour apprendre les méthodes. Je trouverai la suite sur Internet. Qu’il sache que, dans le cas d’un refus, je le ferai sans la surveillance du personnel médical.
L’infirmière déchira le papier dans un grognement exaspéré. Puis elle tourna les talons et se dirigea vers le bureau du chef du service. Tadeo la regarda s’éloigner, ne sachant qui supporter dans cette histoire. Il ressentait la frustration de celle-ci, mais il comprenait tout autant les motivations de Joakìm.
La pauvre…
Après un instant de flottement, ils reprirent leur route. Intrigué par la fin de ce court échange, Tadeo s’éclaircit la gorge et entreprit d’assouvir sa curiosité.
— Tu vas vraiment faire ça ? Utiliser des explications trouvées sur Internet ?
— Bien sûr que non. C’est complètement stupide.
— Pourquoi tu lui as dit ça, alors ?
— Ce n’est pas contre elle. J’essaye juste d’accélérer les choses en faisant en sorte qu’ils en aient marre de ma tronche. Surtout les médecins. C’est en bonne voie.
Joakìm appuya sur un bouton pour appeler un ascenseur. Puis il prit de nouveau la parole.
— Il y a un bar à quelques minutes de la clinique, non ?
— Ouais, peut-être. Pourquoi ?
— Je vais faire le mur après-demain soir, parce que le docteur va sûrement me refuser ma demande de permission après ça. Tu me rejoins ?
— Oh, Joakìm… (Il afficha un large sourire, manquant de rire par la même occasion.) Tu vas les rendre complètement tarés.
Ĉe Falko se cachait au milieu d’habitations dans une rue voisine à l’avenue principale du district 321. Il occupait le rez-de-chaussée et le premier étage d’un ancien immeuble résidentiel de petite taille, transformé deux décennies plus tôt en une sorte de complexe commercial tout à la verticale. Sa devanture discrète et froide, sûrement par manque de moyens ou de place, ne lui rendait pas honneur ; l’ambiance à l’intérieur contrastait énormément avec l’image que l’enseigne se donnait.
Le bar abritait une vingtaine de tables, généralement toutes occupées, même en pleine semaine. De la musique finement sélectionnée dans les hauts des classements musicaux de l’année était diffusée aux quatre coins de la grande pièce. La décoration rétro rappelait constamment la chaleur d’une maison de campagne du début du siècle dernier, du bois qui ornait les murs, ou encore le ventilateur de plafond, jusqu’aux photographies encadrées qui immortalisaient de nombreux moments entre les habitués des lieux et le propriétaire.
Des escaliers donnaient sur un deuxième niveau, une large mezzanine sur laquelle étaient disposés deux longs canapés et, au centre, un billard dernier cri parfaitement entretenu. Depuis le plafond, des hologrammes étaient projetés sur le tapis vert et laissaient apparaître des lignes et d’autres formes afin d’aider les joueurs à visualiser les trajectoires. Contre un mur, un panneau rappelait qu’il était interdit de poser des consommations sur l’aire de jeu, sous peine de devoir payer les dégâts ou même de se faire renvoyer de l’établissement.
Joakìm fixait intensément la bille noire qui le méprisait, à quelques centimètres d’une poche ; il se concentrait tout autant afin de ne pas pousser trop fort sa jumelle blanche, au point de faire perler de la sueur sur son front. Utiliser sa prothèse n’était pas une mince affaire, il le comprenait seulement, et il aurait été plus simple pour lui de se contenter des séances de réadaptation et de repos, mais sa fierté l’empêchait de concevoir les choses sous cet angle.
Foutu morceau de métal de merde…
Sa mâchoire se crispa, tandis qu’il continuait de positionner la queue qu’il tenait de la manière la plus parfaite possible. Tadeo apparut dans son champ de vision en se postant à côté de lui.
— On n’est pas obligés de terminer la partie, tu sais, lui dit son compagnon de jeu.
— Je veux en mettre au moins une. C’est humiliant, bordel !
Le jeune homme expira lourdement avant d’envoyer la bille blanche se heurter contre la noire. Cette dernière roula jusque dans la poche, à sa grande joie. C’était une trajectoire directe, lente, mais c’était tout ce qu’il pouvait se permettre à ce moment-là. Tadeo lui lança un regard approbateur, accompagné de quelques petits applaudissements. En revanche, la voix d’ILDA, en provenance de son Odeka désormais raccordé à son nouveau bras, indiquait qu’elle ne semblait pas être du même avis.
— Les règles officielles de ce jeu mentionnent le point suivant : vous devez impérativement faire rentrer la bille noire à la toute fin de la partie. Joakìm, votre action n’est pas…
— Blablabla. (Il se mit à tenir la queue comme une canne.) Et ils disent quoi concernant les estropiés dans ton règlement à la noix ?
Court moment de flottement, comme le temps d’une réflexion.
— Recherche en cours…
— C’était du sarcasme, ILDA.
— Oh. (Elle imita un silence gêné.) Je prends note. Merci pour votre coopération, comme toujours.
— Vous êtes un peu comme un duo comique, tous les deux, leur fit remarquer Tadeo entre deux gloussements. Vous devriez faire des sketchs, je suis sûr que vous feriez un tabac !
Joakìm haussa les épaules et plaça la queue dans un rangement mural, signant la fin de partie. Derrière le mur, il entendait l’ascenseur qui montait vers les autres étages du complexe.
— Je peux vous raconter une blague si vous le souhaitez, Tadeo, proposa soudainement ILDA.
— Carrément, ouais !
— Ne l’encourage pas, s’il te plaît, reprit Joakìm d’une voix blasée, tout en appuyant sur un bouton à la base du billard.
Un ingénieux système d’aimants caché dans la structure de la table amena les billes jusqu’aux poches. Des gouttières se chargèrent de les remettre dans un compartiment à l’avant, dans l’attente d’une nouvelle partie. Un autre groupe de joueurs arrivèrent sur la mezzanine. Le duo leur laissa la place et descendit les escaliers en direction du comptoir. ILDA décida que c’était le moment opportun pour délivrer son trait d’humour.
— Deux inconnues, a et b au carré, se baladent dans la réserve internationale de bois au sud de Britania. La première souhaite faire un détour, arrivée à un certain endroit. Après plusieurs minutes d’absence, la seconde commence à s’inquiéter. Finalement, elles se retrouvent toutes deux au niveau d’un garde-poste automatisé. A est néanmoins différente, désormais une inconnue tout ce qu’il y a de plus banale, sans carré. B est perplexe. Que s’est-il passé, selon vous ?
Joakìm essayait tant bien que mal de cacher sa gêne de sa seule main valide, avec laquelle il barrait une partie de son visage. Il vit que Tadeo lui adressait un regard confus. De souvenirs non lointains de cours de mathématiques lui revinrent en tête. Il avait détesté ses années de lycée.
Le psychique donna sa langue au chat après quelques secondes d’hésitation.
— Elle a trébuché sur une racine, expliqua ILDA d’un ton enjoué.
— Ça ne vient pas de moi, je le jure, bafouilla rapidement Joakìm. Elle a trouvé ça quelque part sur Internet, certainement !
— Des siècles d’avancées technologiques pour en arriver là. (Tadeo souffla du nez.) C’est fantastique.
Ils prirent place sur des tabourets et s’attardèrent sur l’écran tactile qui servait à passer les commandes. La liste des boissons et cocktails sans alcool était aussi longue que celle des consommations qui en contenait. Quelques rares spécialités d’autres nations se cachaient parmi les lignes et les illustrations. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les humeurs. L’établissement proposait aussi des encas comme des petits sandwichs, des tapas ou même des paquets de chips.
Joakìm lorgna la sélection de bières. Il culpabilisait encore d’avoir bu comme ivrogne la veille de sa rencontre avec le groupe de Zmitro, et il n’aurait normalement pas consommé d’alcool pendant plusieurs mois afin de se repentir. Mais les circonstances exceptionnelles de son hospitalisation et l’ennui qui en découlait ne l’aidaient guère, ainsi décida-t-il de céder à la tentation le temps d’une soirée.
Ils commandèrent tous deux la même chose. Le barman leur apporta deux chopes remplies à ras bord après deux minutes d’attente. Tadeo leva la sienne, avant de prendre la parole.
— À ton rétablissement. En espérant que ta rééducation soit tout aussi rapide.
Ils entrechoquèrent leurs chopes et burent quelques gorgées, parlant de tout et de rien. Joakìm finit par poser ses yeux sur la télé accrochée dans un coin en hauteur, derrière le comptoir. Celle-ci diffusait un programme qu’il jugeait comme étant « à la con », de la même manière que la plupart des émissions regardées par des millions de téléspectateurs durant cette tranche horaire. C’était une simple téléréalité comme les boîtes de production en raffolaient. Les participants, approximativement une douzaine, vivaient comme des rois le temps de quelques mois dans une station balnéaire sur la bordure sud-ouest d’Afridi, réservée par une riche personne quelconque jouissant d’un statut de producteur éphémère grâce à son compte en banque. Habituellement, un script plus que médiocre essayait tant bien que mal de donner consistance aux différents moments qui ponctuaient le divertissement, allant de disputes anodines sans queue ni tête aux jeux et autres épreuves durant lesquels s’opposaient les deux groupes. Une technique mauvaise et des plans pour la majorité peu inspirés venaient totalement détruire le charme des paysages paradisiaques qui faisaient normalement rêver des districts entiers.
C’est d’un ridicule…
Des scandales étaient nés plus d’une fois sur les réseaux sociaux et divers sites people. L’argent était souvent au cœur des discussions, plus en particulier les salaires démesurés des candidats. Néanmoins, tout ceci se retrouvait toujours enseveli par le raz de marée de commentaires des aficionados et rétracteurs, qui n’hésitaient jamais à encourager le comportement déplacé de certaines de ces célébrités temporaires, de se moquer, d’engager des débats sans fin sur un détail insignifiant de leur vie, ou de les menacer de mort. Il n’était pas rare d’entrapercevoir le nom d’un participant dans les avis de décès des journaux, même après un passage éclair ; le suicide en était souvent la cause.
Joakìm but silencieusement la moitié de sa bière, avant de finalement prendre la parole.
— Mais pourquoi les gens regardent cette merde, sérieusement ?
Tadeo semblait étudier la question le temps d’un plan bancal d’une plage vide de monde.
— Parce qu’ils rêvent de mieux, très certainement. Faut dire que le paysage donne envie, quand même. Tu ne voudrais pas aller nager dans une eau aussi claire, toi ?
— Si, bien sûr. Mais pas au point de me vendre à une de ces boîtes de production.
— Ce que l’argent fait faire aux gens, hein… (Son regard se perdit dans le fond de sa chope.) C’est le système qui veut ça, après tout. Quand tu sais qu’une meilleure vie est là, à portée de main, et qu’il te suffit de signer un contrat… Et à côté de ça, il y aura toujours des orphelins, des gamins comme moi, à placer dans des familles d’accueil, ou des personnes qui échoueront et deviendront des Fourmis, malgré tous leurs plans de carrière et leurs rêves. Et donc, toujours des potentiels candidats. (Il rit jaune.) Sans s’en rendre compte, on a créé une machine infernale qui s’autorégule depuis des décennies. C’est incroyable, n’est-ce pas ?
Joakìm l’observa du coin de l’œil sans mot dire. Il n’aurait pas su mieux l’expliquer lui-même. Et pendant quelques secondes, il digéra l’information concernant les orphelins et leur situation dans les districts pauvres. Il ne se serait jamais douté que Tadeo avait pu vivre ce genre de chose.
— Tu n’as jamais connu tes parents ? lui demanda-t-il alors, décidant d’aborder le sujet à tâtons.
— Non. Je sais juste que ma mère vient de là-bas, comme à la télé. Ça ne m’a jamais intéressé de savoir quoi que ce soit sur eux. Après tout, ils m’ont abandonné. Peut-être que ma mère était une riche héritière qui a eu une affaire avec un pauvre europoéen. Ou l’inverse, qui sait ? Je m’en fous. Ils n’ont aucune valeur à mes yeux. Mais…
Il prit une gorgée de bière.
— J’aimerais bien aller en Afridi, un jour. Juste pour voir à quoi ressemble le coin. Par simple curiosité, hein. C’est important de connaître ses racines.
— Je comprends. Et puis, ouais, ça a l’air vraiment beau.
— Dommage qu’on ne puisse pas habiter sur les côtes, hein ? T’imagines avoir une maison en bord d’océan, comme ça ? Ça changerait du verre et du métal des districts. Pas sûr que ce soit bien différent d’une nation à l’autre, d’ailleurs.
— Non, je confirme. (Joakìm descendit le reste de sa chope d’une traite. Puis il décida d’en commander une seconde, qui, il se le promit, serait la dernière.) J’ai passé une semaine en Britania avec mes parents, quand j’étais tout petit. Je devais avoir à peine deux ans. Des vacances d’été payées par la boîte de ma mère, à l’époque. Dans mes souvenirs, c’est à peu près la même chose qu’ici. Des très grands immeubles, des parcs gigantesques par endroit, des logos étranges tout en brit en façade de bâtiments… Mais plus blanc. Beaucoup plus blanc.
Tadeo arqua un sourcil, visiblement intrigué.
— Comment ça, blanc ?
— Euh… Les brits ont la peau très pâle. Et ont les cheveux roux et bruns, pour la plupart. C’est pas comme ici, où les gens sont tous… différents ? Je ne sais pas si c’est une forme de racisme ou quoi, d’ailleurs. J’y connais rien à l’histoire de leur nation.
— Ah ! (Le psychique se mit à rire, puis à pouffer, comme pris d’une réalisation.) Les parents de Miĥaela sont brits, apparemment. Elle m’a dit qu’elle a la double nationalité, grâce à ça.
— Oh, euh… C’est donc pour ça.
— Et elle tape sur tout le monde, qu’importe la couleur de peau. Si ça, c’est pas une preuve de tolérance, je ne sais pas ce que c’est !
Joakìm le dévisagea, se forçant à contenir un fou rire qui montait depuis son ventre. Finalement, après un long échange de ricanements, et l’arrivée d’une nouvelle chope, ils se racontèrent des histoires de leur enfance, des temps plus simples et beaucoup moins sombres que ceux qu’ils vivaient ces derniers mois. Tadeo lui parla d’une chasse au trésor organisée par la vieille femme qui s’occupait de son orphelinat ; une journée inoubliable pour ces enfants qui passaient leur vie enfermés entre quatre murs, dans une bâtisse qui n’était plus aux normes depuis bien des années. Il évoqua aussi ces garçons et filles qu’il considérait comme ses frères et sœurs, au nombre de treize. Le jeune homme remarqua qu’il parlait d’eux au passé. Un certain Julio revenait assez souvent dans ses histoires. Une sorte de mélancolie, la même qu’il retrouvait dans la voix de sa mère, marquait les remembrances de son ami sans que ce dernier ne se noie dans le pathos. Il comprit alors que, comme beaucoup de monde, Tadeo avait énormément perdu, mais qu’il avait aussi trouvé le courage d’avancer. Et d’un seul coup, la tournure qu’avait prise leur échange le faisait se sentir coupable.
Au bout de quelques minutes et d’autres détours dans la conversation, Joakìm réussit tant bien que mal à changer de sujet. Il termina sa deuxième chope quand, soudainement, le ton rauque de son flux le rappela à l’ordre.
Qu’est-ce que tu fais, Joakìm ?
Tu ne crois pas que tu as mieux à faire que… ça ?
Son sourire disparut au profit de l’expression sérieuse de ses mauvais jours. Il s’interrompit dans ses propos et baissa la tête vers le comptoir.
— Il faut que je te parle d’un truc, Tadeo.
— Laisse-moi deviner… (Il fit mine de réfléchir.) L’assassin d’Ana ?
Joakìm détourna le regard, avant de hocher la tête.
— Tu n’arrives pas à passer une journée sans penser à autre chose, n’est-ce pas ?
— Je suis désolé, mais…
— Écoute, Joakìm. Je veux juste que tu saches que, si jamais tu as besoin de moi, je te donnerai un coup de main sans hésiter. Ce gars, là, il ne me fait pas peur. Des connards comme lui, j’en ai rencontré un paquet dans ma vie. Certains habitent dans des grandes maisons dans les beaux quartiers, d’autres exploitent des pauvres gens dans les tunnels du métro, parce qu’ils pensent que c’est la bonne chose à faire. Il y en a qui vendent de la drogue, aussi, ou qui arrivent à prendre de l’argent aux travailleurs honnêtes des bas districts. Crois-moi quand je te dis que cet homme n’a sûrement rien pour lui à part des thunes pour s’acheter du pouvoir. Retire-lui tout ça et il ne fait pas le poids face à n’importe lequel d’entre nous.
Le barman embarqua les deux chopes vides, puis leur demanda s’ils souhaitaient encore commander. Ils firent non de la tête. Un système de paiement sans contact remplaça alors le menu des consommations. Tadeo sortit sa carte avant que Joakìm ne puisse dire quoi que ce soit et régla la totalité.
— Miĥaela et Zmitro ont compris ce que tu essayais de leur dire. Mais ils se sentent responsables de ce qu’il t’est arrivé, chacun à leur manière. Ils ont besoin d’y réfléchir. Laisse-leur le temps, OK ?
Son poing valide se crispa sous le comptoir. Il hocha la tête.
— D’accord.
— Bien. Bien. (Il soupira longuement. Puis son microordinateur émit un bip, lui annonçant la réception d’un nouveau message. Il s’empressa de le lire.) Il faut que j’y aille. Ils ont besoin de moi à la planque. Fais attention en rentrant, hein ?
— Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller. À la prochaine.
Tadeo lui tapa gentiment l’épaule avant de prendre le chemin de la sortie.
Joakìm s’écroula sur le comptoir dans un soupir. Le couple assis à sa gauche lui adressa un regard préoccupé dont il ne fit rien. Il fixa de nouveau la télévision, qui diffusait cette fois-ci le début d’un jeu télévisé, puis riva finalement ses yeux sur sa main métallique. Il se perdit dans les méandres de ses pensées le temps de quelques minutes.
De retour à la réalité, il se rendit compte que le bar dans son intégralité était devenu drôlement silencieux. Il releva la tête en direction du propriétaire. Ce dernier semblait mal à l’aise, évasif. Des murmures en provenance des tables lui parvinrent aux oreilles. Quelqu’un prit place à côté de lui, sur le tabouret qu’occupait Tadeo précédemment.
— Quelle magnifique prothèse ! Ça a dû te coûter un bras.
Son cœur manqua un battement. Il reconnut immédiatement la voix du nouveau venu.
C’est…
… lui.
Il se retrouva tétanisé. De la sueur froide coula le long de sa nuque, alors qu’il tentait vainement de faire face à l’objet de son plus récent trauma. Son flux lui hurlait d’agir, essayait de prendre le dessus sur cette peur qui lui rongeait l’estomac. Il eut soudainement envie de vomir.
Jamais il n’aurait imaginé le revoir si vite. C’était comme un cauchemar, ceux-là dans lesquels il ne pouvait rien faire d’autre que de regarder et attendre le dénouement. Cette rencontre n’avait rien de naturel, il le savait, le départ récent de Tadeo et l’arrivée inopinée du sans visage ne pouvant être une simple coïncidence. Mais la stupeur qui l’habitait alors l’empêchait de trouver une explication logique.
Ricanements bas de l’homme des districts supérieurs. Il prit de nouveau la parole.
— Mince. Ils t’ont arraché la langue, aussi ? Quelle tragédie !
Joakìm l’entendit claquer des doigts, comme à l’attention d’un garçon de table dans un de ces restaurants de luxe. Le barman apparut dans son champ de vision. Tremblant, le visage trempé de sueur, il nota la commande sur un petit calepin.
— Un whisky. Double. Deux glaçons. Et donnez-moi un bol et un sachet de cacahuètes tant que vous y êtes, mon brave. (Il marqua une pause, le temps de pousser un soupir d’aise.) C’est charmant ici, n’est-ce pas ?
— Vos constantes s’emballent, Joakìm, annonça subitement ILDA depuis son Odeka. Cet homme vous importune-t-il ? Je peux contacter l’IMS si…
— Non, ne fais rien de plus que d’habitude, lui demanda-t-il rapidement.
Au creux de son poignet métallique, le microordinateur émit une faible lumière bleue en guise de réponse. Puis il se rétracta silencieusement dans l’armature du bras, à l’abri des regards les plus curieux. En cachette, ILDA enregistrerait entièrement l’échange qui pourrait par la suite servir de preuve. C’était un code assez récent que Joakìm et son IA avaient mis au point au cas où il lui arriverait malheur en pleine rue. Une fonction que le jeune homme jugeait plutôt situationnelle de prime abord, mais que son assistante personnelle avait tout de même en tête de liste de ses applications à développer, au vu des dernières circonstances.
L’assassin d’Ana ne tarda pas à émettre un commentaire sur la présence d’ILDA.
— Une IA, hein ? J’adore discuter avec ces programmes. Ils ont une manière de percevoir les choses… C’est fascinant, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que tu fous ici ? lui demanda Joakìm d’une voix faible.
— La même chose que toi. J’avais envie d’un verre. Il faut prendre le temps de se détendre, parfois. (Ses consommations arrivèrent à ce moment-là. Le barman repartit aussitôt.) Ah, désolé. Tu voulais peut-être savoir comment je t’ai trouvé ici, en fait, non ?
Joakìm laissa planer un lourd silence. L’autre continua sur sa lancée, après avoir vidé le sachet de cacahuètes dans le petit récipient.
— Tu vois toutes ces caméras, dehors ? Tout ça, ça appartient à un ami de mon père. Un vieil homme à seulement quelques mois de la retraite. Pas d’héritier. Et bientôt, ça sera à mon père. Mais étant donné qu’il est plutôt absorbé par sa propre affaire, il a décidé de céder ses parts à son fils aîné au moment de la passation. Je te laisse deviner qui ça peut bien être. (Des bruits de briquet se firent entendre. Puis une longue expiration.) J’occupe actuellement une place de choix chez VisioCorp. Un poste à responsabilités. C’était un jeu d’enfant de te retrouver, Joakìm. C’est fou ce qu’on peut faire avec quelques vidéos d’archive, de simples mots-clés et une très bonne IA, hein ?
— C’était donc ça…
— Tu t’attendais à autre chose, peut-être ? Je n’ai pas de don de prescience ni d’espions à chaque coin de rue. Non, j’utilise juste ce que j’ai sous la main. Et profite de ton manque de prévoyance, par la même occasion. D’ailleurs, je dois dire que tes petits camarades sont bien plus prudents sur ce point. Non pas que cela change quoi que ce soit…
— Tu savais qu’on allait venir pour Kwen Kichu, ce jour-là.
— Non, c’était une simple coïncidence. Je travaillais sur quelque chose d’autre. Son frère a des problèmes avec des vigilants de son district, vois-tu. Son absence de cette nuit-là jusqu’au matin a inquiété notre ami commun, qui n’avait toujours pas reçu une seule réponse à tous ses textos. Il pensait que son frère était mort et qu’ils viendraient pour lui. C’est un homme assez agité qui formule souvent des conclusions un peu trop hâtives…
Joakìm déglutit douloureusement. Il trouva finalement la force de lui faire face, se tournant lentement sur son tabouret. Le cadre de VisioCorp affichait toujours son masque d’anonymat, ce qui avait sûrement provoqué la surprise et le malaise de la plupart des clients du bar, comprenait-il désormais. Le costume deux pièces — symbole de son irréfutable statut social — semblait être le même que celui qu’il portait lors de leur première rencontre, à l’exception près de la cravate qui n’était pas la même, le rouge étant abandonné au profit d’un bleu foncé.
L’espace d’un instant, le corporate parut s’intéresser au déroulement du jeu télévisé. Il souffla longuement du nez, comme pour railler le manque de culture générale du candidat qui s’exprimait face à une présentatrice au regard sévère. Après avoir pris une gorgée de sa boisson, il réengagea la conversation.
— Mes gars occupaient l’appartement juste à côté depuis une bonne partie de la nuit. J’ai débarqué au petit matin, quelques heures avant de commencer ma journée. Rien à signaler, apriori. Une fausse alerte, peut-être ? Et alors qu’on s’apprêtait à partir, vous êtes arrivés. Oh, imagine ma surprise quand j’ai compris qui vous étiez et ce que vous faisiez là ! (Il rit, entre deux petites poignées de cacahuètes.) Des idiots ont décidé de suivre une fausse piste que j’ai créée de toutes pièces il y a de ça des mois. C’est pas incroyable, ça ?
Un engrenage après l’autre, l’esprit de déduction de Joakìm se mit lentement en marche et fusa, telle une locomotive à vapeur, au point de lui donner le vertige. Des bribes de discussion lui revinrent en tête. La confusion et la colère aveugle de Dong-Bak Kichu. La ferme résolution de son frère face aux accusations, malgré son état. La facilité avec laquelle s’était déroulée l’enquête jusque-là.
Les circonstances de la mort d’Ana lui explosèrent de nouveau à la figure. Le seul point flou restait l’invasion de l’espace privé de Bazíl Montaro par les Skull Lads ; il y avait quelque chose de louche dans cette histoire, mais il n’arrivait toujours pas à mettre le doigt sur la moindre explication.
Il digéra peu à peu ces informations et tenta d’en apprendre un peu plus.
— Tu… Tu as fait quoi ?
— Tu m’as très bien entendu.
— Et maintenant, alors… ?
— Et maintenant quoi, effectivement. (Il fixa le couple à leur gauche, qui s’empressa de déguerpir, comme s’ils avaient vu un fantôme.) D’après toi ?
— Tu es là pour finir le boulot.
— Non, juste pour avoir une conversation entre personnes civilisées. C’est un endroit sacré, ici. La violence n’y a pas sa place.
Le sans visage fit tinter les glaçons de son whisky entre deux bouffées de cigarette. Joakìm en profita pour jauger l’ensemble de la pièce. La plupart des clients présents faisaient semblant de ne pas se soucier de ce qu’il se déroulait sous leurs yeux. Peut-être écoutaient-elles, mais il était clair qu’elles n’interviendraient pas si jamais il se passait quelque chose. Ni même n’appelleraient l’IMS. Et il ne supportait pas ça.
Putain de lâches, tous autant que vous êtes.
La peur laissa place à une colère montante.
— Personnes civilisées ? Tu te fous de ma gueule.
— Oh, allons bon. Tu sais très bien comment fonctionnent ces choses. J’étais un peu trop excité ce jour-là. L’adrénaline, le feu de l’action, tout ça…
— N’essaye pas de te trouver des excuses, meurtrier.
— Des excuses ? Tu es bien loin du compte, jamais je ne m’abaisserai à ça. (Il termina son verre, avant de reprendre.) Écoute. J’aimerais avoir la certitude que le message est bien passé. Qu’aucun de vous ne mettra à nouveau son nez dans mes affaires.
— Sinon, quoi ?
Son interlocuteur se pencha sur le comptoir, s’approchant un peu plus de lui. Puis à voix basse, d’un ton acerbe, il déroula sa courte liste de menaces.
— Sinon, je serai contraint de m’en prendre à ce cher Kwen.
Dans un mouvement brusque, Joakìm colla pratiquement son visage au sien et le darda de son regard furieux.
— Il n’a rien à voir avec tout ça, putain !
— C’est mon assurance. Qu’il le veuille ou non, il a son rôle dans cette histoire. (Il cracha un nuage de fumée et força le jeune homme à reculer, dans une quinte de toux.) Il n’est pas complètement innocent, non plus. Une vermine de moins dans les rues, personne ne me reprochera de faire le ménage. Je me rends utile, comme toujours.
— Fumier !
Le corporate écrasa sa cigarette au fond du verre à whisky, dans un gloussement irrespectueux. Puis il fit disparaître sa bouche, son masque d’anonymat redevenant complètement lisse.
— Je contrôle cette histoire de bout en bout. N’essayez pas de m’enfler, c’est tout ce que je vous demande. Passez à autre chose. Joakìm, tu es encore étudiant, n’est-ce pas ? Retourne à l’université, développe-toi. Contribue à la société.
Puis il signala d’un geste de la main qu’il souhaitait régler ses consommations. Le barman lui présenta un appareil de paiement d’une main tremblante. La transaction effectuée, il entreprit de remettre de l’ordre dans son costume, en commençant par reboutonner ses manches. Puis il se leva et se tourna vers Joakìm.
— Bien. Ce fut un plaisir, mais c’est ici que nos chemins se séparent, et pour de bon je l’espère. Fais passer le message. Ne foutez pas en l’air cette chance que je vous offre.
Son départ ne laissa pas la cliente indifférente. Un brouhaha chaotique envahit le rez-de-chaussée et même la mezzanine. Certains échangeaient des théories fumeuses concernant le sujet de cette courte rencontre. D’autres lançaient des regards curieux dans la direction de Joakìm, qui décida qu’il était temps de quitter les lieux.
Une fois dehors, il observa rapidement les alentours, soucieux de trouver de nouveau l’assassin d’Ana dans la foule. Mais il n’en était rien. Aucun costume deux pièces à l’horizon, aucun masque d’anonymat et encore moins de prothèses doublées d’améliorations Rakor prêtes à le décapiter. Il entrevit néanmoins la caméra qui visait l’entrée de l’établissement de son unique œil rouge, comme un cyclope à la recherche d’une proie facile. Des fourmis parcoururent sa main gauche, comme à chaque fois qu’il faisait apparaître quelque chose avec son flux. Les contours d’un pistolet Hydr se dessinaient déjà dans un recoin de son esprit. Conscient de ce qu’il s’apprêtait à faire, il secoua vivement la tête et s’élança nerveusement en direction de la clinique, heurtant de ses épaules quelques personnes au passage.
Il s’arrêta au détour d’une minuscule ruelle entre deux immeubles, à seulement deux minutes de sa destination. Il reprit bruyamment son souffle, s’adossa contre un mur. Ses jambes tremblaient comme des feuilles. Ce n’était pas de la peur, c’était bien pire que ça. Ses pensées se déroulaient à toute vitesse et sans le vouloir, il s’imaginait les plus terribles scénarios ; la mer agitée de son anxiété pointait de nouveau son nez et il n’avait personne pour le rassurer ou lui dire quoi faire. Il songea un instant à appeler Tadeo pour lui en parler et essayer de se calmer, mais il se rappela que lui, Miĥaela et Zmitro étaient déjà occupés dans un autre district. Il commença alors à composer le numéro de sa mère, avant de finalement changer d’avis. L’impliquer aurait été une terrible erreur.
Il finit par se recroqueviller, bras autour des jambes, menton posé sur les rotules, comme cela lui arrivait à chaque grosse crise dont il était victime. Entre deux lourdes inspirations, il prononça d’une voix serrée le nom de son IA. La boule qui se formait dans sa gorge lui donnait l’impression d’étouffer.
— Je suis là, Joakìm.
— Dis-moi que tu as tout bien enregistré, s’il te plaît.
— L’intégralité de la conversation après notre échange, oui. Souhaitez-vous que je fasse autre chose ? Je peux peut-être trouver le numéro d’un psychiatre de garde.
— Non, je n’ai pas besoin de parler à quelqu’un. Et leurs foutus anxiolytiques me filent la gerbe…
Lentement, il fit défiler la liste des contacts enregistrés dans son Odeka. Puis il s’arrêta sur le nom d’une connaissance dont il n’avait pas vu le visage depuis presque deux ans. Il hésita longuement, comme à la recherche d’une excuse. Puis d’un index tremblant, il appuya sur le bouton d’appel.
— Qui est-ce ? demanda ILDA.
— Quelqu’un qui peut m’aider.
Son mystérieux bienfaiteur décrocha au bout de quatre sonneries. Après une courte discussion, ils se donnèrent rendez-vous dans la ruelle où se trouvait Joakìm, qui avait pris soin de lui envoyer les coordonnées. Quinze minutes plus tard, une silhouette encapuchonnée l’accosta, s’agenouillant face à lui. Il reconnut le visage de son ancien fournisseur de morphine. Ce dernier lui adressa un faible sourire, puis afficha une mine confuse, comme s’il ne souhaitait pas vraiment être là non plus. Il aida l’étudiant à ingérer un produit depuis une petite bombe aérosol, qui eut l’effet d’un coup de fouet et lui redonna quelques couleurs. De nouveau sur ses pieds, ils procédèrent à la transaction pour laquelle s’était déplacée la connaissance de Joakìm. Un paiement sans contact plus tard, l’un repartit avec un sachet en bioplastique qu’il plongea dans la poche ventrale de son sweat-shirt tandis que l’autre se fondait dans la foule, avant de disparaître.
Les couloirs de la clinique SanoKorp étaient toujours vides de monde en fin de soirée. Les infirmières s’affairaient silencieusement dans leur bureau, dans l’attente de l’écho insupportable des sonnettes des patients. Joakìm traversa lentement le service pour se rendre jusqu’à sa chambre, les tempes et le front trempés de sueur froide. Il fit, au passage, un détour par les toilettes les plus proches afin de s’asperger le visage d’eau fraîche.
Une fois bien installé sur le lit médical, il tira vers lui la tablette et y posa le petit sachet, avant de faire apparaître un bol et pilon à ses côtés. Il jeta un regard nerveux en direction de la porte, qu’il ne pouvait malheureusement pas verrouiller.
— Que comptez-vous faire avec ces cachets ? s’enquit soudainement ILDA, sortant d’un long mutisme.
— Tu m’as probablement vu faire la dernière fois. Tu sais très bien…
— N’avez-vous pas arrêté d’en consommer il y a de ça deux ans ?
— Si.
Lentement, il entreprit de réduire à l’état de poudre un cachet qu’il avait déjà au préalable coupé en deux. La plaquette qu’il avait achetée en contenait une douzaine, ce qui lui permettrait de tenir quelque temps, au besoin.
Joakìm fixa longuement son œuvre, déchiré par les émotions contradictoires qu’il ressentait en cet instant. Il n’avait pas envie de le faire, mais la perspective d’une nuit agitée, comme nombreuses de celles qu’il avait vécu après la disparition de son père, le rongeait encore plus.
D’une main tremblante, il versa la poudre de morphine sur la tablette et forma une petite ligne. La voix robotique de l’IA l’interrompit de nouveau.
— Vous avez ingéré de l’alcool dans la soirée, peut-être serait-il préférable d’attendre demain matin. Les mélanges de cette nature ne sont pas conseillés, d’après de nombreuses sources sur Internet, et peuvent provoquer des effets indésirables.
— Effectivement. (Il prit le temps de boire un verre d’eau.) Mais ne pas pouvoir s’arrêter de penser, c’est encore pire.
— Je ne comprends pas.
— Et pourvu que ce soit toujours le cas.
Et sans transition, il aspira rapidement par le nez le trait de drogue, qui lui arracha une grosse toux, comme une toute première bouffée de cigarette. Puis une fois calmé, il s’allongea de côté sur le matelas à air, les yeux rivés vers l’unique fenêtre de sa chambre. Le court de tennis était fermé à cette heure-là et seules les lumières des néons et autres habitations voisines représentaient une source de distraction. Lassé par ce spectacle qu’il voyait depuis plusieurs jours, Joakìm décida de baisser totalement les volets grâce à la petite télécommande posée sur la table de chevet. Puis il s’adressa de nouveau à ILDA.
— Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller. Rends-moi service plutôt, tu veux bien… ?
— Je vous écoute.
— Si jamais je vomis cette nuit, ou que je me mets sur le dos, appelle les infirmières. D’accord ?
— Entendu. Dois-je vous réveiller demain matin, comme d’habitude ?
— Non, pas la peine. Je vais dormir un peu plus…
— Dans ce cas, bonne nuit, Joakìm.
Il se força à fermer les yeux.
De longues minutes durant, les pensées invasives continuaient de le maintenir éveillé. Elles finirent par se dissoudre dans le néant, une par une, au grand soulagement du jeune homme. Il fut accueilli par un énorme vide chaleureux, qui l’enveloppa et le guida vers le sommeil profond et tranquille qu’il recherchait.
Et ainsi, il rechuta.
Joakìm quitta la clinique deux semaines plus tard, un samedi matin. Accompagné de sa mère, il fit un crochet par son appartement pour récupérer quelques vêtements, deux ou trois livres et d’autres accessoires afin de s’occuper durant son séjour, le plus court possible espérait-il, chez elle et Sean. Puis ils repartirent en taxi volant, en direction du district 308.
La structure des districts supérieurs était bien différente de ceux dans lesquels il avait l’habitude de vivre. Les immeubles, qui se faisaient de plus en plus rare plus l’on s’approchait du centre du mégadistrict, cédaient leur place à des maisons pour la plupart gigantesques en comparaison de l’appartement de l’étudiant ; aussi, les avenues et rues semblaient vides de monde. Des routes impeccablement entretenues permettaient à des véhicules électriques terrestres de circuler librement entre les habitations, à défaut de pouvoir emprunter les lignes du métro à très grande vitesse qui n’existaient pas au-delà du district 311. Les jardins personnels rattachés aux résidences ajoutaient de la verdure qui manquait cruellement par endroit.
Joakìm contemplait sereinement les environs depuis les sièges arrières du taxi volant tout en échangeant quelques mots avec sa mère. Il avait l’impression de réellement la voir pour la première fois depuis presque un an et il se doutait que c’était lié au dysfonctionnement de son flux et au trou de mémoire qui avait suivi. Sa présence était réconfortante et l’aidait un peu à mettre de côté ses récentes mésaventures.
Le trajet fut court. Arrivés sur place, elle l’accompagna à l’étage jusqu’à la chambre d’ami dans laquelle il posa rapidement ses sacs, avant de redescendre en direction de la salle à manger. En chemin, il remarqua un meuble et une couche de peinture qui, dans ses souvenirs, n’existaient pas lors de sa dernière visite.
Il passa une grosse partie de la journée à aider sa mère dans les tâches ménagères et l’entretien du jardin. En fin d’après-midi, il s’isola dans sa chambre le temps de quelques heures. Il ne redescendit que pour le dîner, peu après le retour de Sean. Ils échangèrent quelques mots courtois durant le repas, comme ils en avaient l’habitude, mais Joakìm fit tout de même l’effort de le questionner à propos de sa semaine, au grand étonnement de ce dernier. Le jeune homme était de bonne humeur ce soir-là et le plat préparé avec amour par sa mère y était certainement pour quelque chose.
Aux alentours de 20 h 30, installé sur le canapé du salon, son regard se perdait entre les informations qui passaient à la télévision et les aiguilles géantes de l’horloge accrochée au mur sur sa droite. C’était une grande pièce très ouverte grâce à l’agencement du mobilier, disposé le long des murs, excepté une table basse et un fauteuil qui, comme le canapé, trônaient sur un somptueux tapis fait main. Proche de la télévision se trouvait une armoire massive fermée par des portes vitrées dans laquelle était rangée de l’argenterie, puis en dessous des verres de toutes sortes. Plus bas encore, des tiroirs et placards servaient à entreposer des nappes et autres serviettes de table. Non loin, trois tableaux étaient exposés, chacun d’un artiste différent.
Sean le rejoignit, un verre de vin à la main. Il avait troqué sa tenue de notaire pour quelque chose de bien plus confortable. Bien installé dans le fauteuil, il prit une gorgée d’alcool et se racla la gorge. Puis il se tourna vers Joakìm, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Il était fatigué, ça se voyait aux traits de son visage.
— Tu voulais me parler ? lui dit-il, pour commencer.
— Maman est occupée, n’est-ce pas ? Je préfère qu’elle n’entende rien de tout ça.
— Elle est en train de prendre un bain. Qu’est-ce qu’il se passe, Joakìm ? La perspective d’avoir une discussion avec toi m’enchante réellement, mais tu ne m’as pas habitué à ça.
Le jeune homme se passa une main dans les cheveux, comme pour se recoiffer, avant de se rendre compte du ridicule du geste. Blasé, il soupira et reprit le fil de la conversation. Ou du moins, il expliqua calmement et sans aucune honte la raison de leur échange.
— J’ai besoin d’un service, Sean.
— Ah. (Son beau-père haussa les épaules.) Je vois.
Un silence gênant envahit la pièce. Joakìm toussota à plusieurs reprises, prenant le temps de réfléchir à comment continuer sur sa lancée. Sean fut plus rapide.
— C’était donc pour ça que tu avais l’air assez… Comment dire ? Calme, différent, pas vraiment comme d’habitude ? Je ne crois pas avoir capté un seul regard de travers durant notre repas.
— Écoute, je…
— Non. C’est toi qui vas m’écouter, pour une fois. J’en ai vraiment ras le bol de ce petit jeu du chat et la souris auquel on prend part depuis que j’ai rencontré ta mère. Je pensais qu’on était loin de tout ça, maintenant. (Il se détourna, une pointe de dégoût transparaissait sur son visage.) Ne me demande pas quelque chose que lorsque ça t’arrange, putain.
Joakìm écarquilla les yeux, réellement choqué par les paroles de Sean. C’était la première fois qu’il l’entendait haussait le ton, que ce soit avec lui ou sa mère, et jurer comme il l’avait fait. Il l’avait toujours imaginé comme une âme tranquille, incapable de faire le moindre mal, usant de petites doses de sarcasme de temps à autre pour faire connaitre son point de vue.
Devant le fait accompli, le jeune homme ne savait pas comment réagir ni quoi dire. Il scanna la pièce du regard, à la recherche d’une distraction. Puis il se rendit du compte que le malaise était aussi palpable du côté de son beau-père. Ce dernier se frottait les yeux de son index et son pouce, comme lui-même perturbé par les mots qu’il venait d’utiliser. Finalement, il leva la main en guise d’excuse.
— Désolé. La journée a été longue. Je n’aurais pas dû te parler comme ça. Ce que je voulais dire… Oh, mince. (Il se pencha en direction de l’armoire.) Tu veux boire quelque chose ?
— Euh, non, ça ira, lui répondit Joakìm, encore à moitié étourdi. Merci quand même.
Sean haussa les épaules, puis prit une nouvelle gorgée de vin. Il croisa les jambes et fixa Joakìm avec des yeux un peu moins durs.
— Je pense qu’il est grand temps qu’on ait une discussion concernant notre relation, ainsi que ta haine envers tous les gens de la haute. Eux, et moi, par extension. C’est malsain… Tu ne peux pas vivre avec autant de colère en toi, tu comprends ?
— Je consulte déjà un psychiatre, Sean, pas besoin de…
— Non, je ne parle pas de ça. On sait très bien que ça n’a rien à voir avec ton handicap social. C’est bien que tu acceptes de nouveau de te confier à quelqu’un, hein, ne te méprends pas sur ce que je suis en train de te dire. Je pense que tu as vraiment besoin d’en discuter avec quelqu’un d’autre de ta mère. (Il fit lentement tourner le fond de vin dans son verre.) C’est normal d’en vouloir à certaines personnes. Je comprends. Tu as vécu des choses traumatisantes avec la disparition de ton père, et maintenant celle de ton amie. Ça n’aurait jamais dû se produire. Mais… Je pense que ta colère est mal dirigée. Tu ne peux pas mettre tout le monde dans le même panier, Joakìm.
Joakìm laissa planer un long silence pendant lequel il assimilait lentement les paroles de Sean. Et il se rendit compte d’un problème. Il ne se souvenait pas de lui avoir parlé de la mort d’Ana ni d’avoir eu une discussion avec sa mère à ce propos. Sa mémoire lui faisait encore défaut et cela commençait à l’irriter au plus haut point.
— Comment tu es au courant pour Ana ? lui demanda-t-il alors.
— Quelle drôle de question. Je t’ai récupéré au commissariat ce soir-là.
Il secoua lentement la tête. Son beau-père termina son verre, qu’il posa sur la table basse.
— J’espère qu’ils n’ont touché à rien de sensible, là-dedans, en t’installant cette puce. Tu es sûr que tout va bien, Joakìm ?
— Ça irait mieux si je n’avais pas oublié autant de choses. Mais ce n’est pas à cause de l’opération, c’est… (Il lâcha un long soupir d’exaspération.) J’en perds la tête, rien que d’y penser. Je me souviens avoir été emmené par deux agents de l’IMS et quelques heures plus tard, une femme est entrée dans la salle d’interrogatoire. Elle s’appelait…
— Penelopa Jùbn. C’est mon avocate. Et la tienne, par extension. Je lui ai envoyé un message en plein milieu de la nuit parce qu’on t’accusait d’avoir tué Ana. Si j’ai bien compris, elle a vite calmé ces agents qui faisaient un peu trop de zèle… Ils n’avaient aucune preuve pour t’incriminer et poussaient l’interrogatoire au-delà de ce qu’ils avaient le droit de faire.
Exactement comme dans mon rêve.
Sean se leva de son fauteuil et prit place à côté du fils de sa compagne.
— Sofìa était à Europo-4 cette semaine-là, pour une mission de bénévolat. Je ne l’ai mise au courant qu’au moment de son retour, pour ne pas l’inquiéter. Elle ne m’a pas adressé la parole pendant quelques heures après ça.
— Je n’ai aucun souvenir de tout ça. Je pensais être rentré chez moi après et…
— Non, tu as passé quelques jours ici, le temps de… (Sean afficha une moue triste.) Joakìm, tu étais inconsolable, traumatisé. J’étais seul à la maison, je ne savais pas quoi faire. Mais je me suis dit que tu avais besoin d’une présence, même si c’était moi. Alors, j’ai posé des jours de congés pour rester avec toi. J’ai fait au mieux et… c’était sûrement maladroit par moment, je ne pourrai pas dire le contraire. Je n’ai jamais eu d’enfants, tu sais. Et je ne j’ai jamais été à l’aise avec ce genre de chose.
— Non, tu… Ce n’est pas comme ça qu’on…
Joakìm fut soudainement pris de remords. Il n’avait pas envie de le croire, mais il était aussi certain que n’importe qui en aurait fait autant pour un proche. Même Sean, son beau-père qu’il pensait détester avec passion.
Qu’est-ce que j’ai fait pendant tout ce temps, bon sang… ?
D’une voix faible et les poings serrés, il poursuivit.
— Je suis vraiment désolé, Sean. Je n’aurais jamais dû te traiter de cette manière.
— Il n’y a pas de mal. Tu es le fils de Sofìa, c’était la bonne chose à faire. C’est tout ce que je souhaite retenir de cette histoire.
— Je t’ai traité comme de la merde toutes ces années, tu n’étais pas obligé de faire quoi que ce soit.
— Peut-être bien, mais… (Il posa une main hésitante sur l’épaule de Joakìm.) Tu n’es pas un mauvais garçon. Ce serait une erreur de te chasser juste parce que tu es en colère. Je pense que ton père serait d’accord à ce propos.
Le jeune homme se racla la gorge. Il savait qu’il allait encore se perdre sur le plan émotionnel s’ils parlaient ainsi de son père, il décida alors de changer de sujet. Souhaitant revenir sur sa demande, il se força tout de même à rentrer dans les détails, mais jugea bon d’omettre certains éléments de l’histoire afin de ne pas trop l’impliquer ni lui faire peur.
— Il s’est passé quelque chose de grave, Sean. C’est très important et je ne sais pas si j’ai vraiment le droit de te dire tout ça, mais tu mérites au moins d’être au courant. J’aimerais juste que tu gardes ça pour toi, si c’est possible. N’en parle surtout pas à maman.
— Ça dépend de quoi on discute. Tu as fait une bêtise ?
— L’assassin d’Ana. C’est un corpo. C’est lui qui m’a arraché le bras. Il a même essayé de me tuer. Les trois autres personnes que vous avez croisées à SanoKorp ? Ils m’aident à le retrouver. L’enquête a mal tourné.
Sean fronça les sourcils. Il semblait soudainement très sérieux et visiblement secoué par ce qu’il venait d’entendre.
— Bordel de merde, Joakìm. C’est quoi ces histoires ? Pourquoi tu ne nous as rien dit à la clinique ? Je peux avertir l’IMS et ils vont arranger tout ça. Pourquoi… ?
— Jure-le, le coupa-t-il. Jure que tu ne diras rien et je t’expliquerai tout.
— J’ai compris, Joakìm. (Son beau-père haussa les épaules et soupira.) Je n’en parlerai à personne.
— Je ne plaisante pas. Je n’ai pas envie qu’il vous arrive quoi que ce soit, d’accord ? C’est très sérieux.
— Je ne dirai rien. C’est promis.
Et ainsi, il lui expliqua tout.
Il commença par les circonstances de l’assassinat d’Ana. Le soir où il l’avait retrouvée. Ce qu’il pensait s’être passé entre temps. Le fait qu’il avait décidé, inconsciemment, de ne plus se rendre aux machines SanoKorp et laisser son flux prendre le dessus ; puis il essaya au mieux de lui expliquer la boucle de neuf mois qui en était le résultat, ainsi que les trous de mémoire dont il était victime. Il le rassura qu’il était en bonne santé, malgré tout. Puis il enchaîna sur sa rencontre avec le groupe de Zmitro et l’aide qu’ils avaient souhaité lui apporter. À ce moment-là, il omit dans son récit l’existence des capacités liées aux flux et le mystère qui les entourait. Avançant un peu dans le temps, il lui dépeint l’ambiance des bas districts dans lesquels ils s’étaient rendus. Puis il parla vaguement de Dong-Bak Kichu et de son frère, avant de terminer sur son propre accident. Et seulement après tout ça, il entra finalement dans le vif du sujet. Il fit comprendre à Sean qu’il ne comptait pas abandonner l’enquête malgré toutes ses mésaventures et que le sans visage allait devoir payer de ses actes, d’une manière ou d’une autre.
Son beau-père le considéra longuement et ne l’interrompit pas une seule fois. Joakìm lui confia aussi qu’il se rendrait aux districts supérieurs afin d’interroger d’autres personnes, qu’il le ferait seul ou accompagné, et que rien ne pourrait l’en dissuader. Pour terminer, il lui soumit sa requête. Il souhaitait que Sean fasse une demande pour trois accès temporaires aux hauts quartiers d’Europo-3 dans l’éventualité d’un regroupement avec Zmitro et ses compagnons.
Quelques minutes plus tard, Sean s’isola à l’étage. Il y réfléchirait, lui avait-il expliqué. Joakìm resta quelque temps dans le salon, à zapper les différents programmes de la soirée, puis remonta à la chambre d’ami.
Allongé sur le lit, il consultait plusieurs pages web à la recherche d’informations quelconques. Puis il se souvint soudainement que Zmitro lui avait laissé son numéro de téléphone dans un pense-bête, le jour de son réveil. Il le retrouva sans difficulté. Après une courte hésitation, il décida de l’appeler. Ce dernier décrocha après quatre sonneries.
— Allô ?
— Bonsoir, c’est Joakìm. Je ne dérange pas, j’espère ?
— Pas du tout. Comment ça va, petit gars ? T’es sorti de la clinique, apparemment ?
— Ouais. Et ça va beaucoup mieux, merci. J’arrive à utiliser mon bras, désormais. Et vous, ça va ?
— Ravi de l’apprendre. (Une quinte de toux résonna du côté de Zmitro.) On fait aller. Les nuits sont calmes, dernièrement.
— C’est pas plus mal, je suppose.
— Ouais. Faudrait vraiment qu’on songe à partir en vacances, un de ces… (Il se tut, une voix féminine se fit entendre en fond.) Ah, Miĥaela veut te parler. Je te la passe.
Joakìm s’assit au bord du lit, attendant patiemment la suite. Miĥaela prit la parole après quelques secondes. Après les salutations, elle s’expliqua.
— Je vais faire un tour dans la matrice, demain matin. Tu m’accompagnes ?