14
Elle, sensuelle
La voiture électrique de location fusait silencieusement en direction des studios de Dina Achour. L’avenue principale et les rues du district 304 étaient pratiquement vides et seuls quelques autres véhicules les croisaient dans le sens inverse, en partance pour les districts voisins.
Miĥaela avait choisi dès le départ de désactiver le système autonome et de conduire comme à l’époque de ses grands-parents, mains sur le volant et yeux sur le biobitume. À l’exception du freinage automatique d’urgence et de la détection des autres usagers de la route, qui se trouvaient être des options impossibles à désactiver selon les normes internationales de la conduite au sol, la vétérane possédait pleinement le contrôle du véhicule. Elle avait obtenu son permis au sol lors de son séjour sur le Nouveau Continent, comme le voulait le programme de l’IMS. Les voitures des mégadistricts étaient ridiculement petites en comparaison des véhicules tout-terrain qu’ils utilisaient là-bas, abstraction faite de quelques rares modèles 4 places qui n’étaient déployés que dans le cadre de missions de reconnaissance ; mais malgré tout cela, la base de la conduite restait néanmoins la même.
À une centaine de mètres, à travers le pare-brise, elle et Zmitro commençaient à apercevoir les contours de la propriété qui se dessinaient sous un dôme flamboyant. D’énormes spots lumineux éclairaient chaque recoin de la zone une fois la nuit tombée et offraient un spectacle visuel très différent des enseignes néon des districts inférieurs.
Une minute plus tard, ils passèrent lentement une arche noire qui servait de porche d’entrée. Sur cette dernière figuraient des lettres de fer qui formaient le nom d’une société, « Achour Productions ». Ils furent ensuite stoppés par un vigile devant un système de barrières. L’homme s’approcha de la voiture et demanda à Miĥaela de baisser la vitre. Elle s’exécuta promptement.
— Bonsoir. (Le vigile glissa respectueusement sa main ouverte à l’intérieur du véhicule.) Votre invitation, s’il vous plaît.
Elle lui tendit les deux petits cartons noirs qu’ils avaient reçus, quelques jours auparavant. Une écriture blanche très sobre les présentait sous de faux noms, imaginés très rapidement au détour d’une soirée fast-food. Une signature tracée avec une encre dorée et pailletée attestait de l’authenticité des invitations ; c’était celle de l’organisatrice de l’évènement. Monsieur Vero s’était chargé de délivrer à une adresse neutre les cartons, ainsi que les vêtements qu’ils portaient tous les deux. Tadeo les avait récupérés dans le panier sécurisé d’un drone de livraison, dont l’ouverture se faisait grâce à un code à usage unique qu’il avait reçu par message sur son micro-ordinateur.
Le vigile s’assura rapidement de l’authenticité des papiers, puis annonça l’arrivée des deux invités dans un talkie-walkie avant de faire signe à son collègue qui se tenait dans la guérite de surveillance à quelques mètres d’eux. L’homme se baissa de nouveau vers la vitre, tandis que les barrières se levaient.
— Tout est en ordre. Après les barrières, prenez la deuxième à droite et dirigez-vous vers le bâtiment bleu, celui avec l’affiche « Elle, sensuelle ». Passez une bonne soirée.
Miĥaela lui adressa un sourire, suivi par un remerciement de Zmitro. Le vigile retourna à son poste. Après avoir remonté la vitre, elle accéléra lentement en direction du bâtiment dans lequel se déroulait le gala, conformément aux indications.
La façade de ce dernier était presque entièrement recouverte par une affiche géante qui laissait apparaître deux personnages sur un fond blanc. Il y avait une femme, très certainement d’origines brit, qui arborait une tenue très distinguée. Une expression mélangeant tristesse et impuissance se lisait sur son visage. Elle se trouvait dans les bras d’un homme, très probablement afridien, tout aussi bien habillé. Leur étreinte semblait forcée. En dessous d’eux, une dizaine de noms apparaissaient dans un ordre alphabétique. Certains appartenaient à des acteurs assez célèbres.
Un voiturier les accueillit à quelques pas de l’entrée. Il ouvrit la portière du côté passager en premier, comme l’exigeaient les coutumes. Leur disposition lui arracha un haussement de sourcil, comme étonné par la présence d’une femme derrière le volant. Mais il ne commenta pas pour autant. D’un geste souple, il invita Zmitro à sortir du véhicule, avant de prendre la parole.
— Bonsoir, monsieur, madame. Laissez-moi conduire votre voiture au parking des invités, je vous prie.
Miĥaela troqua ses baskets pour des talons escarpins noirs qui complétaient sa tenue. Elle glissa la première paire derrière le siège conducteur, puis quitta le véhicule à son tour, avant de jeter le dispositif de démarrage dans les mains gantées du voiturier une fois à sa hauteur. Elle fit ensuite quelques pas en direction de l’entrée du bâtiment. L’employé roula lentement vers un garage, au fond de la propriété.
La vétérane observa longuement l’affiche. Zmitro se positionna à ses côtés, l’air pensif. Un fond de musique s’échappait de l’intérieur du studio par la porte entrouverte.
— Tu crois qu’il parle de quoi, ce film ? demanda-t-elle, toujours perdue dans son analyse.
— C’est un drame, peut-être ? Une relation malsaine entre les deux personnages, quelque chose comme ça. Le titre semble être un piège.
— Elle n’a pas l’air dans son assiette, la pauvre.
Elle posa finalement les yeux sur son coéquipier. Elle était très étourdie depuis le début de la soirée et elle était convaincue qu’il n’était pas entièrement innocent dans toute cette histoire. Sa simple apparence provoquait une émotion qu’elle avait rarement ressentie auprès d’un homme. Leur attirance physique était mutuelle, ils l’avaient confirmé au fil des années. C’était autre chose, encore.
C’était la première fois qu’elle le voyait habillé pareillement. Et jamais elle ne l’avait trouvé aussi séduisant, beau.
Zmitro portait un costume deux pièces bleu foncé qui lui allait comme un gant. En dessous de cet attirail, une chemise blanche et une cravate noire avec des motifs gris très discrets. Deux petites pressions permettaient de refermer le haut, mais à la manière des districts supérieurs, il s’était autorisé à n’en utiliser qu’une seule. Des boutons de manchettes en argent venaient s’ajouter à cet ensemble, touche très personnelle à l’effigie des lignes masculines de vêtements estampillés Vero. Des chaussures en cuir synthétique très distinguées gardaient ses pieds de la fine couche de neige qui commençait à fondre. Une montre hors de prix décorait son poignet gauche. Dans un souci de finition, il lui avait été conseillé de cacher l’apparence métallique de sa prothèse oculaire ; il avait alors opté pour une lentille de la même couleur que son œil valide. Et dans la même veine, ses cheveux avaient été coiffés par un professionnel du district, afin de parfaire sa coupe habituelle tout en y ajoutant un petit plus qui s’alignait sur les standards des hautes sphères.
Dans un moment d’agitation, sentant que le rouge lui montait aux joues, Miĥaela détourna le regard et prit quelques secondes le temps d’arranger quelques faux plis sur sa propre tenue et d’ajuster son décolleté. Sa robe s’accordait au costume de son partenaire au niveau des couleurs. Très élégante, elle s’arrêtait à hauteur de chevilles dans quelques plis réguliers et s’ouvrait dans le dos. De larges bretelles plates légèrement tombantes la maintenaient fermement en place et découvraient ses épaules. Elle avait passé deux fois autour de son cou un long foulard noir en satin, qu’elle faisait retomber derrière sa nuque. Une ceinture, dont les initiales de monsieur Vero figuraient à côté de la boucle en métal imitation or, faisait le tour de sa taille et laissait son bout pendre et se balancer au gré des mouvements de la demoiselle. Les talons des escarpins étaient de hauteur modérée et des brides fines tressées s’attachaient aux chevilles. Une légère couche de maquillage gommait les quelques rares imperfections de sa peau et amplifiait sa beauté naturelle. Sun-Ja avait choisi un brillant rouge à lèvres rose corail et l’avait aidé à confectionner sa coiffure : un chignon traversé par une épingle à cheveux, dans la plus pure tradition eish.
Sans le vouloir, son attention se porta de nouveau sur Zmitro. Elle se perdit dans ses pensées, toujours la même chaleur naissante au creux de son ventre. Après quelques secondes de silence, le fumeur fit claquer ses doigts devant ses yeux. Elle réagit à peine.
— Ne t’endors pas maintenant, j’ai besoin de toi pour survivre à cette soirée de l’enfer, lui dit-il.
— Ça te va tellement bien, c’est hallucinant.
— N’est-ce pas ? Enfin, t’es pas mal non plus, comme ça.
Un sourire béat se forma sur le visage de la vétérane. Ce n’était pas souvent qu’elle laissait apparaître ses émotions, outre ses excès de colère qu’elle peinait toujours à contrôler malgré les années. Et en cet instant, elle se sentait assez bête.
Zmitro le remarqua assez vite et afficha un rictus moqueur, comme il savait si bien le faire. Il se saisit au passage de sa cigarette, le temps de quelques bouffées.
— Qu’est-ce que tu me fais, là ? Tu devrais voir ta tronche.
— C’est pas souvent que tu me complimentes comme ça. C’est surprenant, c’est tout…
— Je ne manque jamais de te dire quand tu fais du bon boulot, pourtant.
— Oh, s’il te plaît. (Son sourire se transforma en moue boudeuse.) Tu sais très bien de quoi je parle. Et ça partait tellement bien…
— C’est pas le bon soir pour ça, Miĥaela.
Les mots qu’employait son compagnon avaient rarement une connotation affective, sentimentale, unique symptôme négatif de sa pathologie. Il n’existait seulement pour lui que l’honnêteté. Elle l’avait appris assez tôt, quelques mois après leur rencontre. Il était capable de détester quelqu’un et l’avait montré plus d’une fois. Mais quand la question des rapports humains était abordée, il lui arrivait très souvent de bloquer sur certains concepts, d’être irrité par le point de vue des autres, voire de changer totalement le sujet.
Cette discussion était un témoignage de leur relation. Jamais elle ne lui en avait voulu à propos de ce problème. Elle l’encourageait même toujours plus à s’ouvrir émotionnellement.
Après un court silence, Zmitro rangea sa cigarette et se racla la gorge. Puis il lui tendit son bras, l’invitant à entrer avec lui.
— Allez, va. Tu vas attraper un rhume, sinon.
Miĥaela acquiesça dans un hochement de tête. Puis ils entrèrent tous deux dans le studio.
Le bâtiment avait été arrangé le temps du gala. L’immense salle principale accueillait d’habitude des pièces préfabriquées qui abritaient divers décors ou autres écrans utilisés pour les tournages. Mais ce soir-là, une centaine d’invités étaient dispersés aux quatre coins du studio. Tout au fond, une grande estrade avait été érigée. Une dizaine de fauteuils y étaient posés, face à des micros sur pied. Un orchestre jouait les compositions que l’on entendait depuis l’extérieur. Cela ressemblait à la bande-son d’un film, très probablement de celui qui serait projeté, en avait convenu la vétérane. Entre deux morceaux originaux, des arrangements orchestraux de musiques populaires se faisaient aussi entendre. À l’autre extrémité de la pièce, face à l’estrade, un long buffet se remplissait au rythme des allées et venues des commis et des serveurs.
Un second employé se chargea de les accueillir et de leur présenter la disposition de la salle. Il les invita ensuite à se mêler au reste dde la foule en attendant l’arrivée de leur hôte, puis leur souhaita une agréable soirée. Ils se dirigèrent alors lentement vers le buffet, qui était à ce moment-là peu fréquenté. Un garçon, pas plus âgé de dix-huit ans, très nerveux, s’approcha d’eux avec un plateau débordant de flûtes de champagne. Zmitro en prit deux et il lui adressa un sourire en guise de remerciements. Le jeune homme les quitta aussi vite qu’il les avait accostés, avant de se perdre dans la foule.
Ils burent lentement, tout en observant les invités. Après deux minutes, ils décidèrent tout de même de naviguer parmi les petits groupes qui se formaient. Les quelques bribes de conversation qui leur parvenaient se trouvaient être peu intéressantes.
Après quelques nouvelles arrivées, une femme au teint basané monta sur l’estrade. Miĥaela reconnut Dina Achour et le fit savoir à Zmitro, qui s’intéressa alors à sa prise de parole. Celle-ci obtint l’attention de la foule grâce au tintement cristallin de sa flûte de champagne capturé par un des micros. Les invités se tournèrent vers l’estrade et le silence se fit, dans une certaine mesure. La réalisatrice était vêtue d’une robe rouge qui mettait ses formes en valeur. Ses longs cheveux noirs étaient attachés avec un ruban de la même couleur et retombaient sur ses épaules. Une panoplie onéreuse de bracelets afridiens ornaient ses poignets et une magnifique paire de boucles d’oreilles en or en forme de perles se balançaient chaotiquement à chacun de ses mouvements de tête.
— Bien, bien. Bonsoir, messieurs-dames. Tout d’abord, j’aimerais tous vous remercier pour votre présence. Il y a sûrement quelques retardataires, mais je pense qu’ils ne m’en voudront pas si nous commençons dès à présent.
Elle fit signe à différentes personnes dans la foule, dont la femme qui figurait sur l’affiche géante du film. Celles-ci montèrent une par une et prirent place dans les fauteuils, tandis qu’elle continuait son discours d’ouverture.
— Certains d’entre vous me connaissent déjà, probablement grâce à mes films ou mes quelques apparitions à la télévision. Pour les autres, et je m’adresse surtout à vous, mesdames, demandez donc à votre mari. Il sait.
Dina Achour agrémenta cette dernière déclaration d’une mimique vulgaire, évoquant un acte de masturbation d’un mouvement souple et rapide de son poignet, tout en poussant l’intérieur de sa joue avec sa langue pour faire naître une bosse, le tout d’un air très sérieux. Des éclats de rire se propagèrent dans l’assemblée, ainsi que de fausses exclamations choquées. Certains hommes fuyaient comiquement du regard leur compagne qui les dardait de leurs yeux noirs.
Zmitro laissa apparaître un sourire en coin.
— Je vois qu’elle assume complètement sa carrière. Elle a l’air plutôt drôle, au passage.
— Elle est canon, en plus, commenta Miĥaela, tout aussi amusée.
— Tu crois que c’est pour ça que Martins l’a choisie, peut-être ?
— Non, c’est sûrement pour l’effet de comm, l’image. Ça fait parler. Et je pense qu’elle va aussi en profiter, de son côté.
Elle lorgna ensuite le buffet, qui terminait presque de se remplir. Son estomac laissa échapper un gargouillement. Elle se promit d’aller se servir après la fin du discours d’ouverture.
— Je vous ai convié ce soir pour vous présenter mon dernier film, « Elle, sensuelle ». Mon troisième en tant que réalisatrice, mais surtout, le premier tourné dans mes studios de production, après sa construction il y a presque deux ans.
Le récit de ses exploits récents arracha une vague d’applaudissements aux invités, ce qui ne manqua pas de faire apparaître un large sourire sur le visage de leur hôte. Elle attendit quelques secondes que le calme réinvestisse les lieux.
— Merci, merci. (Elle se tourna vers un journaliste qui réclamait son attention, le temps d’une photo. Elle lui offrit son plus beau profil, puis reprit.) Avant que je ne vous présente un par un les fabuleux acteurs qui ont participé au tournage, parlons rapidement de l’histoire du film. Inspiré de faits réels, « Elle, sensuelle » est le journal intime d’une escort…
Et alors que Dina Achour se lançait dans des explications passionnées et détaillées du scénario, des thèmes et des enjeux de son écriture, Miĥaela et Zmitro furent approchés par une femme aux cheveux bruns, la trentaine, accompagnée d’un vieil homme à l’allure distinguée. Ils tenaient tous deux une flûte de champagne. La première laissa échapper sa surprise avant d’adresser un sourire chaleureux à Zmitro.
— Vous, ici ? Quelle coïncidence !
— Oh, bonsoir Ashley. (Il n’en fit rien au début, mais leva progressivement un sourcil, comme intrigué par la présence de cette femme ce soir-là.) Attendez… Qu’est-ce que vous faites là ?
— Eh bien, j’accompagne monsieur North, comme à chaque soirée mondaine à laquelle il participe.
— Sont-ce des amis à toi, Ashley ? demanda l’homme, d’une voix tranquille.
— Oh, plus une connaissance. Vous savez, les deux personnes qui sont venues l’autre jour pour…
La vétérane se racla bruyamment la gorge, coupant l’employée de la Dame de Cœur — elle le comprenait enfin — dans ses explications. Zmitro lui intima aussi le silence d’un index sur ses propres lèvres.
— Pas ici, s’il vous plaît, souffla-t-il rapidement, sans rentrer dans les détails.
— Oh ! Pardon, pardon. (Elle s’approcha d’eux, puis se mit à chuchoter.) Vous travaillez, actuellement ?
Il hocha lentement la tête. Puis il s’adressa à monsieur North, entamant les présentations. Il usa des faux noms qui figuraient sur leurs cartons d’invitation.
— Je m’appelle Zyan. Votre barman vous porte en haute estime, monsieur North. Ravi de vous rencontrer.
— Le plaisir est partagé. Vous connaissiez donc ma défunte employée, n’est-ce pas ? Une personne aussi gentille qu’elle… (Il poussa un long soupir. Il semblait réellement touché par le sort d’Ana Vero.) Et qui est cette charmante demoiselle qui vous accompagne ?
— Magda. Sa coéquipière, son amie et sa confidente sur l’oreiller. Enfin, quand ça l’arrange. Mais actuellement, je suis sa collègue. Le travail, vous savez…
Zmitro afficha un sourire crispé en réponse à ce trop-plein d’informations, qui sonnait plus comme reproche qu’une présentation. Tout ceci ne manqua pas d’amuser Ashley, qui pouffait discrètement, accrochée au bras de son employeur.
Le regard du gérant de la Dame de Cœur parcourut rapidement les habits du duo. Il sembla reconnaître les initiales inscrites sur les vêtements.
— Je vois. Je n’ai jamais rencontré monsieur Vero, mais j’ai toujours entendu que du bien de ses créations. Elles ont l’air d’excellente facture.
— C’est plutôt confortable, effectivement, en convint Miĥaela.
— Mademoiselle Achour s’intéresse donc à ses lignes pour un prochain film. Ce n’est pas étonnant, cela ressemble bien aux tenues qu’elle aime mettre en avant.
— Vous connaissez bien notre hôte, on dirait, lui fit remarquer Zmitro.
— Oh, pas vraiment. J’ai juste pour habitude de me renseigner avant de rencontrer quelqu’un. J’ai regardé ses précédentes productions, j’ai aussi lu l’autobiographie qu’elle a pris le temps d’écrire elle-même, qui parle de sa carrière dans le divertissement pour adultes.
— Elle a l’air d’avoir fait énormément de choses différentes malgré son âge, dit la vétérane, qui essayait tout de même d’écouter les explications de la réalisatrice, en parallèle.
— C’est bien de savoir qu’il existe encore des jeunes gens souhaitant faire toujours plus, sans se reposer sur les lauriers de leurs parents. (Monsieur North se tut un court instant, admira l’intéressée d’un regard empli de tendresse, puis reprit.) D’autant plus qu’elle n’est pas de descendance noble. On pourrait aussi dire qu’elle sort de nulle part, comme aiment le dire certains.
— Qu’est-ce qu’elle est bien foutue, pourtant ! s’exclama Ashley, les yeux pétillants, avant de lâcher le bras de son employeur. Elle a sûrement de bons gènes. Qu’est-ce que je donnerai pas pour avoir les mêmes seins qu’elle ! (Elle envoya un coup de coude à Zmitro, qui se pencha vers elle.) Et ils sont complètement naturels, apparemment. J’ai lu ça dans un magazine.
— J’en étais sûr, répondit Zmitro, avec un sourire en coin. Mes instincts ne se trompent jamais concernant ce genre de truc.
Miĥaela roula des yeux, se retenant de tirer l’une des oreilles de son partenaire. Puis elle se tourna vers monsieur North. Elle l’observa silencieusement et essaya tant bien que mal de mettre son mépris et ses doutes de côté. S’il y avait bien une chose qu’elle avait toujours détestée par-dessus tout, c’était la prostitution et sa présence trop prononcée au sein des grandes nations de Temera. Au fil des décennies, les maisons closes étaient devenues une institution, mais leur développement trop rapide et le manque d’encadrement avaient vu naître des dérives malsaines, telles que les bordels sauvages installés dans des hôtels autogérés qui permettaient à des hommes et des femmes sans licence de travailler discrètement. Les statistiques des violences faites aux travailleurs du sexe s’étaient retrouvées chamboulées et accusaient d’une augmentation nette sur les dix dernières années. Les chiffres étaient encore pires lorsque l’on parlait des violences faites uniquement aux femmes qui exerçaient le métier, même temporairement.
Après une longue hésitation, la vétérane se força tout de même à engager la conversation. Sa question se révéla plus agressive qu’elle ne l’aurait souhaité.
— C’est donc vous le gérant de la Dame de Cœur ?
Monsieur North lui adressa un sourire poli. Contre toute attente, il mit directement les pieds dans le plat.
— Oh, je connais ce regard. Mais je ne peux pas vous en vouloir, je suppose. Ce que je peux faire, néanmoins, c’est tout simplement vous expliquer pourquoi j’ai fait construire mon établissement tel qu’il est aujourd’hui.
— Je vous écoute.
— Le saviez-vous ? Je n’avais pas l’attention d’ouvrir une maison close à l’époque, mais un cabaret. Malheureusement, les tendances en ont décidé autrement.
Il y avait de la nostalgie dans ses yeux, ainsi que du regret. Il prit une gorgée de champagne, avant de continuer.
— Comme vous l’avez peut-être déjà deviné, je suis né dans les districts supérieurs. Je ne serais pas là ce soir, si ce n’était pas le cas. Il y a vingt ans de ça, j’ai décidé de quitter ma maison dans le 305 pour venir m’installer dans les districts médians. J’avais pour ambition d’ouvrir quelque chose de simple, quelque chose qui pourrait donner de la joie à quelques personnes le temps d’une heure ou deux. L’argent n’était pas un problème ni un but. C’est toujours le cas aujourd’hui, d’ailleurs. Mais bref, passons. Ce n’est pas le sujet. Au moment de mon départ, une de mes connaissances m’a averti de certaines choses. Vous savez ce qu’il a dit ?
Miĥaela secoua lentement la tête. Elle attendait silencieusement la suite.
— Il m’a dit : « Pauvre fou, qu’est-ce que tu penses pouvoir faire en installant un cabaret là-bas, dans ce dépotoir ? Tu sais ce que veulent les gens, aujourd’hui ? Du cul. Des putes. De l’amour le temps d’un soir. Tu ne dompteras pas ces animaux à coup de danses ou de spectacles. C’est des paires de cuisses qu’il te faut. Ouvertes de préférence. »
— Répugnant, cracha la vétérane, révoltée.
— N’est-ce pas ? Mais le pire dans tout ça, c’est qu’il avait raison. Enfin, laissez-moi vous rassurer sur une chose, je n’ai jamais cautionné sa prise de parole. C’était un homme infect. Je crois qu’il est mort aujourd’hui, d’ailleurs. Bon débarras.
— Et qu’est-ce qu’il s’est passé, alors ?
— Eh bien, j’ai ouvert mon cabaret. Et j’ai failli mettre la clé sous la porte au bout de six mois. J’étais dévasté. Non pas parce mon projet était tombé à l’eau, mais parce que mes employés qui me faisaient confiance dès le départ allaient se retrouver sans travail si je ne faisais rien. Alors…
Monsieur North marqua une pause, durant laquelle il haussa les épaules. Puis il posa de nouveau son regard sur la vétérane.
— J’ai appris à voir les choses différemment, je suppose. J’ai relativisé. À l’époque de mes parents, c’était très certainement impensable, mais nous arrivons à la fin du 21e siècle. Est-ce une si mauvaise chose ? Le sexe est ancré dans nos vies, c’est quelque chose de naturel. Nous n’avions aucune raison d’en faire quelque chose de tabou. Aujourd’hui, ces pratiques sont débridées et les gens ne ressentent plus forcément la même gêne qu’avant lorsqu’ils en discutent.
— Vous avez déjà mis les pieds dans les districts inférieurs ? lui demanda-t-elle soudainement.
— Non, jamais de ma vie.
— Laissez-moi vous corriger à propos d’un tout petit détail, alors. (Elle descendit d’un seul trait la moitié de sa flûte de champagne.) Je n’ai rien contre ce genre de service, chacun devrait pouvoir satisfaire ses besoins sans faire de détours. Mais comprenez bien, certains trouveront toujours le moyen de faire de la merde avec ce qu’on leur donne. Demandez à une femme d’obtenir une licence pour pratiquer son métier et vous vous retrouverez avec une autre personne qui fera pareil, mais illégalement, dans des districts moins contrôlés. Je ne sais pas comment ça se passe dans votre établissement, mais quand vous tombez sur une nana qui se fait malmener par trois gars dans une vieille ruelle puante, je vous assure que vous voyez tout de suite la chose d’un mauvais œil.
Le gérant de la Dame de Cœur afficha une mine concernée. Il continuait néanmoins à soutenir le regard de Miĥaela.
— Je sais que la situation des habitants des bas districts n’est pas enviable, mais je ne pensais pas que c’était aussi…
— Ce n’est pas le genre d’histoires qu’on aime raconter, même dans les quartiers médians, après tout.
— Et qu’avez-vous fait, concernant ces trois hommes ?
— J’ai pris les choses en main. L’IMS est une immense corporation, mais malgré son énorme effectif, ça ne suffit pas toujours à éradiquer ce genre de travers. Et entre nous, même si c’était le cas, ils fermeraient les yeux. Déjà à l’époque de mes grands-parents, la police publique n’était jamais bien présente dans les coins malfamés.
— Il est des choses qui changent rarement, malgré les années, malheureusement.
Monsieur North fit mine de réfléchir, le temps de quelques secondes. Elle en profita pour s’enquérir de la situation de Zmitro, qui continuait de discuter gaiement avec Ashley. Leur échange les amenait progressivement vers le buffet.
— Je peux au moins vous rassurer sur un point, alors, reprit le vieil homme, aux détours de quelques rires en provenance de la foule, devant eux. Lorsque j’ai entrepris la transformation de mon établissement, je me suis juré de laisser le choix et une pleine liberté à mes employés. Mon rôle est assez mineur dans l’ensemble : je ne m’occupe que de la comptabilité et des quelques rares problèmes qui se présentent parfois à nous. La Dame de Cœur s’autogère grâce aux décisions du personnel. Je n’ai pas mon mot à dire sur ce qu’ils désirent faire, car tel était mon souhait il y a de ça des années. Le fruit de leur travail leur revient entièrement. Je ne suis qu’une source d’argent.
— Ne le prenez pas mal, mais je pense que n’importe qui hésiterait à vous croire sur parole en entendant ce genre de chose.
— Oh, mais, je comprends parfaitement. Mais c’est pourtant la pure vérité. Demandez donc à Ashley, si vous le souhaitez. Nous travaillons ensemble depuis presque dix ans maintenant. C’est aussi une très bonne amie. Elle vous dira la même chose. Tout comme les autres femmes qui exercent à ses côtés. Personne n’a été forcé et je m’engage toujours à vérifier les motivations de chacune afin de m’assurer que leur décision ne s’est pas faite sur un coup de tête. Il est tentant d’essayer de se faire un peu d’argent en vendant son corps à n’importe qui, mais il faut aussi savoir se respecter en tant que personne. Nous sommes tous précieux, dans un sens. Elles le comprennent toutes et sont parfaitement d’accord avec ma philosophie. Je suis fier de ce que j’ai construit, aujourd’hui.
Miĥaela resta muette quelques instants, abasourdie par les manières et l’éloquence de monsieur North. Elle l’étudia silencieusement, maintenant persuadée qu’il ne se donnait pas une image. Elle avait face à elle un homme honnête. Et désormais rassurée sur ce point, elle se détendit et s’autorisa quelques minutes de répit. Dina Achour continuant ses explications, la vétérane décida de changer de sujet.
— Je crois que je vous ai mal jugé.
— Sans rancune. C’est agréable de discuter avec une personne comme vous. La plupart des conversations auxquelles j’ai participé sur ce sujet se sont toujours terminées dans des hurlements.
— C’est malheureusement ce qu’il se passe quand vous donnez du grain à moudre aux abrutis.
— Vous n’avez pas l’air d’avoir votre langue dans votre poche.
— C’est ma philosophie. (Ils échangèrent quelques rires.) Sinon… Notre hôte vous a-t-elle invité pour une raison précise, monsieur North ?
— Vous voulez savoir ?
Elle hocha la tête.
— Il se trouve que je suis le détenteur des droits de l’univers de Terre de Magie. Vous connaissez sûrement les séries de livres qui portent le même nom.
Elle acquiesça de nouveau. Effectivement, Joakìm en avait déjà parlé un matin, avec énormément de passion, durant un de leurs entraînements. Sans le vouloir, elle avait assimilé quelques points importants de l’histoire des romans parus ces dernières années.
— Ça me dit quelque chose, oui.
— Mon grand-père a écrit les premiers livres, dans les années 30. Il était journaliste, mais aussi romancier. Il avait du succès, mais moins que d’autres auteurs beaucoup plus… influents. L’affaire a vraiment décollé quand mon père a pris sa suite. Il y a eu des adaptations en films, notamment. Et à sa mort, j’ai hérité des droits. Mais je ne suis pas un homme de lettres. Alors, j’ai décidé de vendre les droits au compte-goutte, à des écrivains ou des réalisateurs que je juge dignes du travail de mon père et du sien. Aujourd’hui, de nombreuses séries dérivées constituent cet univers qui est rattaché à mon nom. La littérature n’intéresse que très peu de monde, mais les personnes passionnées ne s’arrêtent pas à ça. Et de temps en temps, un réalisateur chevronné se risque à adapter ces œuvres.
— Elle compte vous acheter des droits pour en faire un film, n’est-ce pas ?
— Je pense, oui. Nous allons sûrement avoir une discussion après l’avant-première. (Il souffla du nez, comme soudainement amusé.) Pour être totalement franc, elle ne ferait normalement pas partie de mes premiers choix, mais quelque chose me dit qu’elle va me surprendre, ce soir. Et j’aimerais trouver quelqu’un qui puisse s’approprier complètement cet univers, le manier comme savaient le faire mon grand-père et mon père. J’ai besoin de savoir que cet héritage ne va pas disparaître après ma mort.
— Vous n’avez pas d’enfants ? (Elle jouait distraitement avec son collier. Le vieil homme lui répondit qu’un simple hochement de tête.) Quel âge avez-vous, si ce n’est pas indiscret ? Il n’est peut-être pas trop tard…
— J’aurai 67 ans le mois prochain. Là n’est pas le problème. C’est juste que…
Il plongea dans une profonde réflexion. Il semblait avoir étudié la question plus d’une fois, mais donnait l’impression de vouloir choisir ses mots avec beaucoup d’attention.
— Avez-vous des enfants ? Ou comptez-vous en avoir, dans un futur proche ? reprit-il, après un instant.
— Peut-être bien, un jour. Je ne sais pas. Mais pas pour l’instant, en tout cas.
— Peut-être comprendrez-vous alors pourquoi je ne souhaite pas amener en ce monde quelque chose d’aussi innocent. Cela ne ferait qu’entretenir un système nécrosé. En plus de condamner dès sa naissance un pauvre gamin. Une vie remplie de politique ne vaut pas la peine d’être vécue. Et l’argent n’aide pas systématiquement. Le bonheur n’est pas quantifiable.
En écoutant monsieur North, Miĥaela pensa rapidement à la situation de Sun-Ja. Cela lui fendait le cœur. Il n’y avait que très peu de choses qui arrivaient à l’atteindre émotionnellement, mais lorsque c’était le cas, il lui était très difficile de cacher son malaise. L’armée l’avait endurcie, mais ne l’avait pas rendue complètement insensible, à son grand soulagement.
Elle se frotta le cou et détourna le regard, le temps de formuler une réponse. Le vieil homme remarqua visiblement sa gêne et s’excusa rapidement.
— Désolé, c’était peut-être indélicat de ma part. Ce n’est rien de plus que mon opinion, ne le laissez pas vous affecter de cette manière.
— Non, ce n’est pas ça. (Elle hésita, puis décida de se confier à lui.) Je repensais juste à la jeune femme que nous avons rencontrée il y a quelques jours de ça. Ses parents sont politiciens et à cause d’un cyberharcèlement interminable, elle a tenté de se suicider. Mes coéquipiers l’ont sauvée juste avant qu’elle ne passe à l’acte.
— Pauvre enfant…
Et leur discussion s’arrêta aussi net. Ils décidèrent d’écouter le reste des présentations des acteurs, ainsi que les ultimes explications de Dina Achour. Après une dizaine de minutes, cette dernière s’approcha de nouveau de son micro et clôtura son discours d’ouverture.
— Et… ceci marque la fin de mon monologue ennuyeux ! (Elle se dirigea vers la sortie de l’estrade.) L’avant-première commencera dans 30 minutes. En attendant, n’hésitez pas à poser quelques questions aux acteurs, si vous le souhaitez. Ils seront ravis de vous entendre. Profitez aussi du buffet.
Elle se faufila dans la foule et décida de tendre le micro à un intéressé. Elle annonça tout de même une dernière chose avant de s’éclipser.
— Maintenant, je vous prie de bien vouloir m’excuser quelques instants, je dois aller me repoudrer le nez.
Éclats de rire dans la salle. Puis la réalisatrice s’éloigna en direction d’un couloir, à l’autre bout du studio, non loin du buffet. Zmitro donna un discret coup de coude à Miĥaela, afin d’obtenir son attention. Il pointa du menton un emplacement proche de là, à proximité de l’entrée du personnel. Ils s’éclipsèrent tous deux, après s’être excusés auprès d’Ashley et monsieur North. Au passage, ils remplirent une assiette au buffet avec quelques mets froids.
— Elle va être seule pendant quelques minutes. (Zmitro prit une bouchée d’une entrée assez populaire en Europo.) Qu’est-ce qu’on fait ?
— On la suit et on lui demande gentiment de nous filer les renseignements dont on a besoin.
— D’accord. Admettons qu’elle veuille bien nous lâcher quelques informations. Et qu’elles soient valables. Comment l’empêche-t-on de tout rapporter à Martins ?
— Je peux essayer de lui mettre mon poing sous le nez. Elle ne voudrait sûrement pas que je lui abîme son joli minois, hein ? (Elle piocha à son tour dans l’assiette de son équipier.) Ça a l’air d’être bon, ça.
— Ah, des menaces. Ou alors, on tente une approche plus diplomatique. Avec un moyen de pression, par exemple. Quelque chose de moins bourrin, pour une fois.
— Tu insinues quoi, là ?
— Rien. C’est juste que nos poings ont souvent terminé dans la gueule des gens, ces derniers mois.
— Maintenant que tu le dis…
— Elle n’est pas seule, hein, déclara soudainement une seconde voix féminine, qui s’était glissée à la conversation.
Ils se tournèrent tous les deux. Ashley était plantée à leur côté, une assiette remplie à la main. Zmitro haussa un sourcil et l’interrogea sur sa prise de parole.
— Comment ça ?
— Un garçon l’a suivie dans le couloir, pendant votre petite réunion stratégique. Celui qui sert le champagne.
— C’est sûrement une coïncidence, en convint Miĥaela. La réserve de bouteilles doit se trouver dans le même couloir.
— Elle raffole des jeunes hommes, vous savez, continua l’employée de la Dame de Cœur. C’est pas un secret. Celui-là ne doit pas avoir plus de 19 ans, je pense. Fallait voir comment il la regardait tout à l’heure, d’ailleurs.
La vétérane croisa les bras et plissa les yeux. Elle s’imaginait une scène dans les loges VIP du studio, mais ne voulait pas y croire un seul instant.
— Vous êtes en train de nous dire qu’elle se fait troncher, là, maintenant ?
— Vous n’avez pas l’air de connaître le personnage. D’après vous, pourquoi elle a arrêté la pornographie ?
— Laissez-moi deviner. (Zmitro tira longuement sur sa cigarette, avant de reprendre.) Parce que les gars avec qui elle tournait étaient trop vieux à son goût ?
Ashley hocha la tête. Miĥaela haussa les épaules, exaspérée. Elle ne savait pas quoi penser de toute cette histoire.
— Qu’est-ce qu’on fait, alors ?
— Attendons devant la porte de sa loge, proposa le fumeur. J’ai pas envie de rater notre coup à cause d’un mioche plein de sève.
— Je vous garde des places pour l’avant-première ? demanda Ashley.
— Non, mais c’est gentil, merci, lui répondit Miĥaela. C’est pas prévu que l’on reste plus d’une heure, si tout se passe bien.
— Très bien. Bon courage, dans ce cas !
L’employée de la Dame de Cœur s’éloigna, après un signe de main, les laissant à leur affaire. La vétérane la vit glisser quelques mots à monsieur North, qui leur adressa un hochement de tête courtois, avant de finalement se mêler à un autre groupe d’invités. Le duo se dirigea ensuite vers le couloir qu’avait emprunté la réalisatrice, quelques minutes auparavant.
Ils s’arrêtèrent face à plusieurs loges avant de trouver celle de Dina Achour. La mention « Prod/Réal » apparaissait en gros, gravée sur une plaque en argent. Miĥaela vérifia les alentours, afin de s’assurer qu’ils étaient seuls, puis colla son oreille contre la porte comme pour confirmer la théorie d’Ashley. Des gémissements sourds se firent entendre au loin. Elle s’éloigna de quelques pas, avant de pousser un long soupir. Zmitro se mit à rire et lui indiqua d’un geste du pouce le mur d’en face. Ils s’y installèrent et décidèrent d’attendre la fin des festivités. Et après une dizaine de minutes qu’ils passèrent à observer leurs ongles et le plafond, ainsi que d’autres détails ici et là, le jeune homme qui leur avait servi les flûtes de champagne ouvrit lentement la porte et se retrouva face à eux, légèrement débraillé, les cheveux hirsutes. Surpris par leur présence, il manqua de chuter en se prenant les pieds dans le long tapis carmin qui parcourait le couloir. Il se para rapidement du chapeau de son uniforme pour cacher la misère et essaya tant bien que mal de mettre de l’ordre dans sa tenue. Son visage était rouge de honte, ses lèvres et ses joues encore trempées d’effort, de salive et divers fluides corporels.
Zmitro sembla réprimer un rire qu’il transforma en une grimace qui ressemblait à un sourire, puis lui souffla :
— T’en as encore au coin de la bouche, champion.
D’un coup de manche rapide comme l’éclair, le garçon effaça les traces de son affaire. Puis, alors qu’il s’apprêtait à s’éclipser sans rien dire de plus, une voix se fit entendre depuis le fond de la loge. C’était celle de Dina Achour.
— Tout va bien, Dario ?
— Madame… (Il se mit à bégayer.) Je crois que…
Zmitro secoua vivement la tête et lui fit signe de passer à autre chose. Le jeune homme s’éclaircit la gorge et regagna temporairement son sang-froid.
— Des invités souhaitent s’entretenir avec vous, semble-t-il.
— Oh ! (Elle marqua une courte pause.) Je vois. Installe-les dans la loge pendant que je prends une douche, tu veux bien ?
— Oui, madame.
Une porte claqua à quelques mètres de là. Le garçon se concentra de nouveau sur le duo, qui attendait patiemment son autorisation pour entrer.
— Madame Achour va vous recevoir. Des fauteuils sont à votre disposition dans la loge.
— Tu peux disposer, jeune homme, lui annonça Miĥaela.
— Merci. Mes excuses. Passez une bonne soirée.
Il s’en alla rejoindre la pièce de réception après une courbette. Et comme convenu, la vétérane et son équipier s’installèrent dans la loge, prenant chacun place dans des fauteuils face à un canapé. Ce dernier semblait humide par endroit. La robe rouge de la réalisatrice reposait sur son dossier, dans l’attente de sa propriétaire. Des effluves post-coïtales flottaient dans l’air, ainsi qu’un doux parfum d’encens qui commençait à prendre le dessus. De l’autre côté de la pièce, le bruit de l’eau qui coule en trombe.
La loge était emplie de souvenirs, de vêtements et de récompenses. Une coiffeuse tout en bois noir, composée d’un miroir et de six tiroirs, était posée le long d’un mur. Sur celle-ci trainaient de nombreux accessoires de mode, ainsi que des palettes de maquillage, du parfum, et une collection d’objets en tout genre. Une étagère montée contre le mur adjacent mettait fièrement en avant les différents prix de la réalisatrice : divers trophées de meilleure actrice pornographique dans différentes catégories et sur plusieurs années, quelques lots de consolation, une seule et unique plaque la remerciant de sa présidence temporaire pour une œuvre de charité et deux trophées pour des meilleurs rôles secondaires dans des films récents. Des photographies projetées sous la forme d’hologrammes tapissaient aussi tous les murs de la loge. Dina Achour apparaissait parfois au milieu d’un groupe de célébrités, prenait la pose sur d’autres dans le cadre d’une interview. Un autre dispositif holographique posé sur le meuble de la coiffeuse l’affichait aux côtés d’un homme et d’une femme, tous deux afridiens, très certainement ses parents. Un grand dressing ouvert offrait une vue impressionnante sur sa gigantesque collection de vêtements. Il y en avait pour toutes les saisons et occasions.
Cinq minutes après leur arrivée, Dina Achour quitta la pièce du fond, une longue serviette la couvrant jusqu’aux rotules, la nuque dégoulinante d’eau et les cheveux totalement trempés. Un large sourire se dessina sur son visage lorsqu’elle aperçut Miĥaela et Zmitro.
— Ah ! Les envoyés de monsieur Vero. Bonsoir ! Ravie de vous recevoir.
Elle se dirigea ensuite vers la coiffeuse d’un pas rapide. En chemin, elle fit tomber la serviette à ses pieds, sans aucune honte, leur dévoilant son dos complètement nu ainsi que le reste de ses formes. Le fumeur ne put s’empêcher de souffler bruyamment du nez. Sa coéquipière lui pinça discrètement le bras pour le rappeler à l’ordre. Puis elle s’enquit de la simple apparence de la réalisatrice d’une voix assurée.
— Nous aurions pu attendre dehors, madame Achour.
— Oh, s’il vous plaît, ne soyez pas gênés. Vous avez sûrement déjà vu pire et j’ai réellement fait pire.
Dina Achour se pencha vers un tiroir qu’elle tira lentement, avant d’en sortir une brosse. Elle prit place sur une chaise sur roulettes et s’attela ensuite à démêler sa longue chevelure. Ses yeux ambrés croisèrent ceux du duo depuis le miroir. Il y avait quelque chose de sauvage et espiègle dans son regard.
— Ce sont donc les créations que monsieur Vero souhaite me présenter ce soir, dit-elle d’une voix posée, concentrée sur la tâche en cours.
— Effectivement, lui répondit Zmitro.
— La qualité de son travail m’a toujours surprise. Ses ensembles sont sobres, mais il parvient sans aucune difficulté à faire ressortir l’unicité qui les caractérise tant. Il y a ce petit quelque chose qui m’intrigue tant, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus…
Zmitro coula un regard confus à Miĥaela, qui le lui rendit sans savoir quoi ajouter au commentaire de leur hôte. Elle roula distraitement la pointe de son collier entre son index et son pouce, le temps d’une réflexion, comme elle l’aurait fait avec sa plaque d’identification militaire. Et après quelques secondes, elle reprit maladroitement la parole, tentant de lui faire croire qu’elle maîtrisait quelque peu le sujet, s’il y en avait bien un. Pour elle, ce n’était rien de plus que des beaux vêtements.
— Eh bien, certes, oui. Notre employeur est très fier de son travail.
La réalisatrice ne semblait pas relever son manque de discernement.
— Monsieur Vero devait apporter sa touche aux costumes durant le tournage de mon nouveau film, mais des circonstances personnelles l’ont forcé à décliner mon offre, à l’époque des premiers essais. Un décès dans la famille, si j’ai bien compris.
Ana, très certainement.
Après avoir reposé la brosse sur le meuble, elle continua.
— Cette tragédie ne semble pas avoir affecté son travail. C’est une bonne chose. (Elle fit rouler délicatement la chaise vers la serviette, la ramassa et retourna à sa précédente place, tout en séchant soigneusement ses cheveux.) Levez-vous, s’il vous plaît. J’aimerais étudier les ensembles d’un peu plus près, si cela ne vous dérange pas.
Ils hésitèrent un court moment, durant lequel ils se concertèrent silencieusement. La vétérane décida finalement de se plier à la demande de Dina Achour. Elle adopta une posture très militaire lorsqu’elle se présenta face à elle ; elle n’avait jamais réussi à perdre cette habitude, malgré ces trois années passées, de retour dans le civil. Un frisson lui parcourut l’échine quand l’ancienne actrice se tourna vers elle, dévoilant le moindre détail de sa silhouette élancée. Sa peau basanée, ses formes délicates et le rose clair de ses mamelons lui rappelaient la première femme avec qui elle s’était ouverte à d’autres horizons durant ses années sur le Nouveau Continent. Une camarade de sa compagnie d’infanterie, plus âgée qu’elle et techniquement sa supérieure. Elle ne l’avait jamais oublié, même s’il était assez rare qu’elle pense consciemment à elle.
Et alors que les souvenirs affluaient, Dina Achour, qui n’avait cure de sa propre nudité, se pencha et étudia d’un œil attentif les parties de la robe qui l’intéressaient. Elle s’arrêta sur les motifs qui ornaient le bas de la tenue, qu’elle souleva légèrement afin de les présenter à Miĥaela.
— Regardez. Ce genre de chose. C’est magnifique, n’est-ce pas ? Tout le reste est cousu à la machine, mais ça, c’est fait à la main. Ça a sûrement pris la journée, juste pour quelques centimètres, mais le résultat est bluffant.
— Ouais ? (Troublée, elle ne savait pas si elle devait être en colère ou tout du moins outrée par cette mise en scène qui excitait ses penchants bisexuels longuement refoulés.) Madame Achour, vous êtes beaucoup trop tape-à-l’œil.
Dina Achour se mit à ricaner.
— Merci pour le compliment. Vous aimez ce que vous voyez ?
— Je vous demande pardon ?
— Tournez-vous, je vous prie.
Elle s’exécuta et fit face à Zmitro, qui lui adressa une grimace désolée. Derrière elle, la réalisatrice continuait son inspection. Elle était comme paralysée, honteuse de devoir supporter ce supplice, mais surtout de ne pas pouvoir répliquer comme elle le souhaiterait.
— Les yeux ne mentent pas, vous savez. Vous aimez les femmes ? Ou vous les avez aimées, fut un temps. (Elle marqua une pause, une nouvelle fois pour observer les touches personnelles de monsieur Vero.) J’ai moi-même appris à apprécier la compagnie d’une femme, de temps à autre. Déformation professionnelle, je suppose.
— Cette discussion est très intéressante, mais je pense que vous dérivez du sujet, commenta précipitamment Zmitro. Si vous en avez fini avec ma collègue…
— J’ai une question pour vous.
Miĥaela fit quelques pas dans la direction de son coéquipier et se tourna de nouveau vers Dina Achour, qui avait pris une posture très sévère sur sa chaise, bras et jambes croisées, les sourcils froncés. Elle avait changé d’humeur en un claquement de doigts.
— Vous n’êtes pas vraiment des employés de monsieur Vero, n’est-ce pas ?
Le duo échangea un nouveau regard. Il était désormais inutile de jouer la comédie, cela ne les avancerait pas plus. D’autant plus que la situation était très malaisante. La vétérane poussa un long soupir, durant lequel elle regagna rapidement son sang-froid. Puis elle laissa éclater une partie de sa fureur, en s’adressant à Zmitro.
— Cet enfoiré nous a balancés !
— Non, pas du tout, la corrigea Dina Achour. Vous n’avez juste pas les manières de représentants commerciaux. La plupart se plient en quatre pour essayer de me vendre leurs produits, peut-être par peur de décevoir leur employeur. De plus, vous avez beaucoup trop de patience face à mes travers hédonistes, ce qui vous rend tout aussi bizarre que moi. Mais je suis attristée à l’idée de savoir qu’un coup monté ait été organisé à l’insu de ma personne. Surtout de la part de monsieur Vero. À moins… À moins que l’histoire ne soit plus compliquée que ça. (Elle haussa les épaules, visiblement déçue par la tournure des évènements.) Je vous laisse une chance vous expliquer avant d’appeler la sécurité. Je suppose que vous n’êtes pas là pour me faire du mal, vous aviez tout le temps du monde pour le faire quand j’étais sous la douche. Je me trompe ?
— Non, effectivement, nous n’allons rien vous faire, lui concéda Zmitro dans un hochement de tête. Nous avons forcé Vero à organiser cette rencontre afin de pouvoir vous poser quelques questions à propos de votre futur mari. C’est important, prenez le temps de nous écouter, s’il vous plaît.
La réalisatrice haussa un sourcil, puis se positionna de nouveau face au miroir et continua de démêler ses cheveux désormais presque séchés.
— Vous devriez lui demander directement, dans ce cas. Je ne suis pas sa secrétaire.
— Il est là, le problème, expliqua Miĥaela. Nous n’avons aucun moyen de l’atteindre, actuellement.
— Vous dites ça comme s’il avait commis un crime de quelque sorte…
— C’est le cas. (Zmitro tira rapidement sur sa cigarette avant de reprendre.) Le décès dans la famille des Vero ? C’était leur fille. Martins l’a tuée parce qu’elle a refusé le mariage arrangé par leurs parents et quitté les districts supérieurs. Les Vero n’étaient pas au courant, jusqu’à maintenant. Nous enquêtons là-dessus à la demande d’un ami de la victime.
Dina Achour afficha des yeux ronds. Elle semblait choquée pour la première fois depuis leur arrivée dans la pièce.
— Vous avez des preuves de ce que vous avancez ?
— Pas assez pour le déclarer coupable dans un tribunal, malheureusement, en convint la vétérane. Seulement une sorte d’aveu lors d’une rencontre qui s’est mal terminée et un enregistrement effectué quelques semaines plus tard, qui dénonce en partie sa culpabilité dans cette affaire et autre chose. Vous voulez l’écouter ?
— Cette rencontre dont vous parlez… Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Il a gravement blessé un des nôtres, qui a failli y rester, lui expliqua calmement Zmitro. Martins est un homme dangereux, instable, il ne s’arrêtera probablement pas à une pauvre étudiante qui lui a refusé un contrat de mariage.
— Non. (Elle raffermit sa poigne sur sa brosse.) Ce sont des conneries, ce n’est pas…
— Je vous arrête tout de suite, Dina, reprit Miĥaela, l’empêchant de s’enfoncer plus loin dans son déni. On s’est donné un mal fou pour s’infiltrer à votre petite soirée. Et ouais, on n’est pas des enfants de chœur. Vero a sûrement eu la peur de sa vie, peut-être sera-t-il traumatisé pendant quelques mois, mais si ça lui a permis de retrouver un semblant de bon sens, c’est déjà une bonne chose. (Elle s’approcha de la chaise et força la réalisatrice à lui faire face de nouveau.) Croyez-vous réellement, après avoir fait tout ça, que nous avons le temps de venir dans votre loge, tout ça pour vous raconter des conneries ? Votre contrat de mariage ne peut pas être plus important que ce que nous essayons de faire.
Dina Achour eut soudainement le regard fuyant.
— J’ai besoin de ce mariage. Cela ne me plaît pas plus qu’à vous, vous savez. J’ai des projets et cet homme se trouve être ma rampe de lancement. Il va devenir président de l’une des branches principales de VisioCorp Europo. Le réseau qu’il y a derrière est énorme.
— Ouais, d’accord. (Miĥaela secoua lentement la tête, consternée.) Et qu’est-ce qu’il vous demande, en échange de ça ? Il n’a rien à y gagner, vu comme ça.
— Il désire avoir un enfant. Un garçon, plus précisément. Un héritier…
— Oh, génial ! s’exclama Zmitro. Ce sociopathe veut se reproduire. Il ne manquait plus que ça, tiens !
— Vous avez accepté ses termes ? reprit la vétérane.
— Bien sûr. Mais ça se fera in vitro. Ou avec une mère porteuse. Je n’ai pas encore décidé. Une chose est sûre, néanmoins, c’est hors de question qu’il me…
— Attendez… Il est au courant pour cette partie du marché ?
— Rien n’a été mentionné à ce propos. J’ai trouvé une faille et je l’ai exploitée. Il ne pourra pas revenir là-dessus, maintenant que les papiers sont signés.
— Putain, vous m’avez écouté à l’instant ? (Zmitro tira avec humeur sur sa cigarette électronique.) Vous allez devenir sa femme. Vous pensez qu’il acceptera gentiment de ne pas pouvoir vous baiser ? Surtout qu’il n’a pas l’air du genre qui fréquente les maisons closes. Il vous a dans le viseur et si vous ne vous pliez pas à ses règles, c’est votre nom qu’on retrouvera dans la partie nécrologie des journaux dans quelques mois.
La réalisatrice plaqua sa brosse contre le meuble de la coiffeuse. Puis elle laissa flotter un silence glacial. Après une longue minute à s’observer dans le miroir, elle décala légèrement ses cheveux et dévoila un implant très discret sur sa nuque. Un deuxième, derrière son oreille, émettait la même lueur bleutée que la plupart des implants du marché. Miĥaela comprit très vite qu’il s’agissait d’un système à conduction osseuse. Un second appareil identique se cachait très certainement dans le creux de son autre son lobe, à la base de l’os temporal, ce genre de technologie fonctionnant par paire. Dans ce cas précis, cela semblait être un dispositif auditif très discret, mais surtout très efficace, qui permettait d’écouter un fichier audio sans pour autant être sourd à une conversation ou aux bruits alentours. Une variante militaire évitait aux soldats équipés d’être victimes d’acouphènes provoqués par les détonations multiples de leurs armes à feu. Un programme accompagné d’une intelligence artificielle captait et isolait instantanément certaines fréquences, rendant leur écoute impossible.
Dina Achour pointa le premier minuscule spot lumineux de son pouce avant de faire signe à Zmitro.
— Envoyez votre enregistrement à mon implant, lui demanda-t-elle alors, la mine très sérieuse.
Il s’exécuta. Le transfert fut quasi immédiat. Ils l’observèrent ensuite silencieusement depuis les fauteuils. Ses réactions retransmises dans le miroir marquaient chaque étape de la discussion non tronquée entre Joakìm et le sans visage. Il y eut d’abord de l’étonnement, puis une vague de choc traversa son regard. Ses doigts se crispèrent. Elle laissa échapper un juron. Ses yeux se fermèrent et ses index frottèrent lentement ses tempes, comme pour calmer le début d’une céphalée. Finalement, elle poussa un long soupir et appuya délicatement sur son implant pour stopper l’enregistrement.
Après un court instant d’introspection, son propre reflet sondant son regard, elle reprit la parole.
— C’était sa voix. C’était lui.
— Vous comprenez, maintenant ? lui demanda Zmitro.
— Il n’était pas comme ça durant nos rencontres. Je ne pensais pas que…
— Ce n’est pas votre faute, la rassura Miĥaela. Mais maintenant que tout ça est réglé, Dina, vous voulez bien échanger avec nous ? Et possiblement enfiler quelque chose, s’il vous plaît ?
— Je vais reprendre ma robe. Pourriez-vous me la donner, si cela ne vous gêne pas ?
La vétérane hocha la tête et se chargea de sa demande, l’aidant à remettre correctement son habit. Puis la réalisatrice partit en direction de la grande armoire. Elle était désormais agenouillée face aux tiroirs les plus bas, à la recherche de sous-vêtements. Son choix se faisait lentement, ses mouvements étaient incertains.
— Je pensais vraiment avoir eu un coup de chance, vous savez. Ce genre de chose n’arrive jamais deux fois. Il faut que je m’adapte, que je me fasse connaître du monde si je souhaite réaliser mon rêve. Jamais je n’aurai cru être tombée sur un fou pareil.
Miĥaela songea soudainement à la conversation qu’elle avait eue avec monsieur North, ainsi qu’à sa situation, et celle de la femme qui se tenait devant elle. Elle eut alors une idée. Elle se releva du fauteuil et s’approcha de Dina Achour, qui avait maintenant entre ses mains une fine culotte en dentelle.
— Je connais quelqu’un qui pourrait peut-être vous aider. Je vous le présente, si vous acceptez de nous donner les informations dont nous avons besoin.
— De qui parlez-vous ?
— Un certain monsieur North. Vous le connaissez, n’est-ce pas ?
La morosité passagère de leur hôte laissa place à un sourire béat, comme celui d’un enfant surexcité à l’idée de rencontrer son idole de toujours. Zmitro afficha une mine satisfaite, quelques mètres plus loin, encore installé dans le fauteuil.
— Non ?! (Elle s’agita, puis reprit rapidement son calme après quelques raclements de gorge.) Est-ce qu’il… Est-il présent, ce soir ? Je lui ai envoyé une invitation, mais je n’ai jamais eu de réponse.
— Il est là, effectivement, lui affirma la vétérane. Il est impatient de voir votre film, d’ailleurs.
— Oh, parfait. C’est génial. Vraiment.
— Je pense que je peux vous organiser une petite rencontre avant la séance et vous pourriez en parler plus amplement après tout ça.
— C’est une très bonne idée, oui. Mais…
Dina Achour tira soudainement la grimace.
— C’est un vieil homme. Malgré tout le respect et l’admiration que je lui porte, je ne sais pas si je pourrai.
— Ma pauvre, vous n’avez que le cul en tête, lui fit remarquer Zmitro. Moi qui pensais être un cas désespéré.
— Personne n’a parlé de ce genre de chose, reprit Miĥaela. Ni même de mariage. Vous verrez, ça vaut le coup.
— Vraiment ? (Elle les jaugea à tour de rôle, puis retourna s’installer à sa coiffeuse. Dos à eux, elle enfila rapidement sa culotte et s’attaqua enfin à son maquillage.) Très bien, dans ce cas. Je vous écoute. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
— Il faut impérativement qu’on sache où il travaille en ce moment. Europo-3 ?
— Non. Son poste actuel lui demande de passer ses journées à Europo-5. Dans le 502. Si tout se déroule comme il le souhaite, il sera muté en Europo-3 dans quelques mois, selon lui.
— Vous êtes sûre de ça ? s’enquît Zmitro, un soupçon de doute dans la voix.
— Certaine. Nous en avons discuté lors d’un repas. Pas la meilleure soirée de ma vie, si vous voulez tout savoir.
— Et vous connaissez son emploi du temps, peut-être ? continua-t-il. C’est quoi son poste, exactement ?
— Oh, bien sûr. Monsieur est le directeur des ressources humaines de sa branche. Il passe ses journées là-bas et il travaille jusqu’à tard le soir. Nous nous voyons chaque fois pendant le weekend. Aucune disponibilité le reste de la semaine.
Zmitro garda le silence quelques instants. Son implant indiquait qu’il effectuait une manipulation de quelque sorte. Très certainement une recherche pour vérifier les dires de Dina Achour, en convenait Miĥaela, qui le connaissait que trop bien. Il hocha la tête après coup, d’un air satisfait.
— J’ai retrouvé son nom sur un réseau social professionnel. C’est inscrit dans son profil. Tout colle, pour le moment.
— Vous doutiez de moi ? (La réalisatrice afficha une mine boudeuse.) C’est blessant.
— Il était accompagné d’une milice privée, lors de notre première rencontre, lui fit savoir la vétérane. C’est aussi le cas, là où il travaille ?
— C’est affolant, cette histoire. Mais outre ce détail… Non, pas que je sache. Nous n’avons pas vraiment discuté de ce genre de chose.
— D’autres informations que vous aimeriez partager avec nous ? lui demanda une dernière fois Zmitro.
— Vous savez, je ne le connais pas plus que ça pour l’instant. Et vu ce que je viens d’entendre, je n’ai pas l’intention d’en apprendre plus. À part des détails sans importance, je ne sais pas ce que je pourrai vous dire de plus.
— C’est souvent ce genre de chose qui change la donne, lui dit Miĥaela. Parlez-nous du premier truc qui vous passe par la tête en pensant à lui.
— Eh bien… Il semble toujours être très sûr de lui. Il est très stratège dans son approche du business. Lors de notre dernière rencontre, il avait l’air un peu nerveux par moment, mais je ne pense pas que ça soit en rapport avec notre contrat. Et nous n’avons pas vraiment discuté de ses problèmes personnels. Ça ne m’intéresse pas vraiment, vous savez. (Elle marqua une courte pause, avant d’afficher une mine étonnée, comme soudainement éclairée par une révélation.) Oh, vous croyez que ça peut avoir un rapport avec vous, peut-être ? Il vous cherche, lui aussi ?
Miĥaela hocha la tête à l’attention de Zmitro, qui se leva et s’éloigna en direction de la porte de la loge.
— Je ramène la voiture, dit-il alors.
— Déjà ? Vous ne pouvez pas rester pour l’avant-première ? Ça me ferait extrêmement plaisir d’avoir votre avis, après la séance.
— Ça risque d’être compliqué. Il faut qu’on s’organise pour la suite. Mais merci quand même. Faites attention à vous, d’accord ?
— Dommage. Mais qu’il en soit ainsi. Et ne vous inquiétez pas pour moi, ça va aller.
Elle lui fit signe de la main en regardant dans son miroir, avant qu’il ne quitte la pièce. Les deux femmes se retrouvèrent alors seules dans la loge.
— Vous comptez réellement vous attaquer à un corpo ? demanda soudainement la réalisatrice, qui appliquait avec parcimonie du fond de teint sur son décolleté.
— Il faut croire.
— Vous devez être extrêmement courageux. Ou totalement stupides.
— Un peu des deux. (Miĥaela marqua une courte pause.) Ne lui parlez pas de cette conversation, d’accord ? Faites comme d’habitude, s’il vous invite quelque part. Essayez de ne pas paraître suspecte. Lorsque le danger sera écarté, vous serez mise au courant, d’une manière ou d’une autre.
Dina Achour fouilla les tiroirs de la coiffeuse. Elle en sortit un post-it blanc ainsi qu’un stylo, sur lequel elle nota un numéro.
— Appelez-moi à ce moment-là. Et peut-être un soir, aussi, si vous vous sentez seule.
La vétérane se saisit du morceau de papier, qu’elle plia en quatre avant de le glisser sous l’une des bretelles de sa robe.
— Nous recroisons rarement les personnes que nous rencontrons, Dina. Sauf s’ils ont fait une grosse connerie.
— Oh, mais, je sais être très vilaine quand je le veux, croyez-moi.
— D’accord. (Elle haussa les épaules tout en ricanant.) Vous avez terminé ? Je vous raccompagne à la salle de réception, dans ce cas. On va essayer de trouver monsieur North, au passage.
— Après vous.
Elles quittèrent à leur tour la loge, laissant derrière elles cette discussion aux prémices étranges.
De retour à la salle de réception, elles ne mirent pas longtemps avant de croiser le chemin de monsieur North et Ashley. Ces derniers saluèrent chaleureusement la réalisatrice qui, à la grande surprise de Miĥaela, s’était découvert une timidité nouvelle face au sexagénaire. Après de courtes présentations de courtoisie, elle s’excusa auprès d’eux et leur annonça son départ, les abandonnant à un échange qui s’avérait de premier abord très positif.
Zmitro l’attendait dehors, leur véhicule de location garé devant la porte du studio. Le ciel nocturne très chargé agissait en guise d’avertissement concernant la nuit très froide qui pointait déjà le bout de son nez. Elle s’installa rapidement dans la voiture, côté passager, et parcourut les menus de l’écran holographique à la recherche du chauffage. Son coéquipier enclencha la conduite autonome tandis qu’une voix robotique les notifier du début du trajet. La voiture roula ensuite lentement en direction du district.
Sun-Ja abattit une paire de cartes sur la table, finalisant sa combinaison. Joakìm fixa sa propre main d’un air dubitatif, plus perdu qu’un grand cadre de mégacorporation dans les bas districts.
Tous deux installés sur le canapé de la petite planque du groupe de Zmitro, ils s’étaient lancés trente minutes auparavant dans une partie endiablée d’un jeu de cartes eish. Il avait fallu une dizaine de minutes à l’étudiante pour expliquer les règles de base à son compagnon de jeu, avant de lui transférer un document depuis son Odeka pour lui faire découvrir les différentes combinaisons possibles. Ce dernier faisait cinq pages et le jeune homme n’avait pas eu le courage de parcourir la liste au-delà de la deuxième. Terrible erreur de sa part.
Délicatement, il déposa ses cartes sur la table. Puis il s’enfonça dans le canapé en se grattant la tête.
— Je ne comprends pas, avoua-t-il finalement.
— Tu aurais pu gagner avec ta main, si tu avais pris cette carte-là.
Elle pointa de l’index l’une de celles qui étaient placées au-dessus d’un tas, celui de gauche parmi trois au centre de la table. Joakìm lâcha s’échapper un rire partagé entre impatience et désespoir.
— C’est une combinaison valide, ça ?!
— Oui, bien sûr.
— Bon sang, ça ne s’arrête jamais. Pourquoi y en a-t-il autant ?
— Eh bien… (Elle pencha sa tête, pensive.) Je suppose que l’on aime les jeux compliqués ?
— Mais c’est pire que le mah-jong, enfin !
Sun-Ja se mit à ricaner. Elle l’emporta dans son euphorie pendant quelques secondes, puis une fois calmés, ils remirent de l’ordre dans les cartes, prêts à entamer une nouvelle partie. Après un court instant, elle le fixa et découvrit sans surprise que son expression était revenue à celle qu’il avait l’habitude d’arborer depuis qu’elle l’avait rencontré : cet air absent, dur, en permanence à la frontière de la tristesse et de la colère. Elle n’en avait plus peur, désormais, et elle comprenait aussi pourquoi il était toujours dans cet état.
L’étudiante avait passé plus d’une semaine en compagnie de ce groupe étrange. Progressivement, elle avait appris à les connaître, et tout aussi naturellement, elle avait peu à peu dévié ses pensées vers quelque chose de plus positif. Son flux s’était fait plus silencieux quelques jours après, avant de finalement se taire pour de bon. Grâce aux précieux conseils de Tadeo, elle avait désactivé temporairement ses comptes qu’elle utilisait sur divers réseaux sociaux. Miĥaela, elle, lui enseignait quelques phrases d’espéranto lorsqu’elle avait quelques minutes devant elle afin de compléter son vocabulaire plus que maigre. Sun-Ja avait néanmoins toujours du mal à cerner le personnage de Zmitro, même s’ils avaient longuement discuté un soir, notamment de philosophie et de sociologie, ses sujets de prédilection. Il était trop intimidant à son goût.
Engagée sur le bon chemin pour reprendre goût à la vie, elle s’était inconsciemment fixé comme objectif d’essayer de redonner le sourire à Joakìm, même si ce n’était que quelques secondes par jour ; et même si c’était une tâche futile. Elle était bien placée pour le savoir. Ce n’était pas plus différent que ce qu’elle traversait : un travail sur soi, qui ne pouvait être efficace que si l’effort était sincère et conséquent. La présence d’autres personnes autour de soi était un plus, mais malheureusement pas un remède. Le cas du jeune homme l’avait amené à comprendre que c’était plus difficile pour certains.
Les cartes nouvellement rangées, elle se leva du canapé et partit à la recherche de boissons fraîches dans le réfrigérateur. En revenant dans le salon, elle remarqua que Joakìm fixait l’écran holographique de son Odeka, diffusé depuis sa prothèse de bras.
— Il en met du temps, Tadeo…
Le ton de sa voix trahissait une profonde inquiétude. Sun-Ja s’installa de nouveau à côté de lui et décapsula les bouteilles. Elle en plaça une devant lui.
— Il discute probablement avec une personne qu’il connaît, suggéra-t-elle. Il ne devrait pas tarder.
— Ah ? (Il marqua une courte pause, hésitant.) Oui, t’as sûrement raison.
Elle mélangea les cartes, puis lui tendit le paquet, qu’il coupa en deux comme le voulaient les règles, avant de le reposer au centre de la table. Ils commencèrent une nouvelle partie. Après seulement quelques minutes, la voix d’ILDA se fit entendre.
— Appel entrant de la part de Tadeo.
— Décroche, s’il te plaît, lui demanda Joakìm.
Il se leva du canapé et se plaça à côté d’une des fenêtres de l’appartement. L’étudiante le regarda faire, sa boisson en main.
— Allô ? Tu t’es perdu en chemin ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
Lui répondit une voix criarde, à des années-lumière du ton posé et grave de Tadeo.
— Je t’ai enfin retrouvé, petit con. C’est toi, hein ?
Sun-Ja reconnut des relents d’accent sudiste d’Eishaya. L’homme parlait en espéranto. Un silence flotta dans le salon. Elle lut de la confusion sur le visage de Joakìm.
— Tadeo, si c’est une blague, ce n’est pas drôle du tout.
— Est-ce que j’ai l’air de rigoler, Joakìm ?
La voix insista sur son prénom, comme si celui-ci était d’une quelconque importance. Joakìm arbora soudainement une expression mauvaise. Sun-Ja se leva à son tour et le fixa, troublée. Il se mit alors à hurler sur l’autre personne.
— Qu’est-ce que tu lui as fait, Dong-Bak ?!
— Oh, il va bien, t’inquiète donc pas. Il fait un petit dodo.
— T’es censé être en prison, bordel !
— Quelqu’un m’a fait sortir. On m’a offert une seconde chance. Tout juste ce qu’il me fallait pour vous retrouver et vous étriper, bande de chiens !
De lourds reniflements et quelques toux induites par le tabac se firent entendre à travers le haut-parleur de l’Odeka de Joakìm, ainsi que des rires gras. Sun-Ja le regarda ensuite remonter lentement les volets qui lui barraient la vue sur l’extérieur et observer depuis un petit interstice, comme à la recherche de son interlocuteur. Tremblante, elle s’approcha de lui, oubliant au passage l’usage habituel qu’elle faisait des honorifiques :
— Joakìm, j’ai peur… Qu’est-ce qu’il se passe ?
Il lui lança un regard paniqué. Et alors qu’il s’apprêtait à dire quelque chose, la voix criarde le coupa dans son élan.
— Vous allez faire ce que je vous dis si vous voulez le récupérer.
— Écoute-moi bien, fils de pute. (D’abord hésitant, Joakìm fut comme soudainement possédé par une colère nouvelle, en réponse aux exigences du ravisseur.) Je sais que t’es pas loin. Dans une minute, j’ai les pieds dehors. OK ? T’entends ça, sac à merde ?! T’as intérêt à courir et bien te cacher, parce que si je t’attrape, je te jure que tu souhaiteras n’être jamais sorti de…
Il y eut un comme un déchirement aigu au loin, étouffé par la distance. Puis la fenêtre face à laquelle le jeune homme se tenait vola en éclats, l’empêchant d’établir concrètement ses menaces. Une onde de choc le propulsa au sol, proche de Sun-Ja, qui laissa s’échapper un cri de terreur. Un bruit sourd se fit entendre peu après. Elle se rendit alors compte que son crâne avait heurté le parquet du salon. Rapidement, elle se pencha et tenta de le remettre sur pieds. En l’étudiant de plus près, elle n’observa aucune blessure apparente et comprit qu’il n’était que temporairement étourdi. Rassurée, elle redirigea son regard vers la fenêtre, les débris de verre au sol, puis le plafond. Une tache noire fumante enlaidissait désormais ce dernier, en contraste de la peinture blanche appliquée seulement quelques mois auparavant. Une légère odeur de brûlé commençait à flotter dans l’appartement.
Sans plus attendre, elle s’éloigna de la fenêtre en direction des ordinateurs. Elle entraîna difficilement Joakìm en le tirant par dessous les bras. Après quelques mètres, la voix criarde du ravisseur résonna de nouveau depuis l’Odeka.
— Ouvre encore ta gueule et je fais sauter tout l’immeuble ! Tu m’as bien compris, petite merde ?! Je déconne pas !
Par peur de se faire entendre, Sun-Ja désactiva le microphone de l’appareil. Elle se mit ensuite à genoux, maintenant Joakìm contre elle. Ce dernier lâcha un long gémissement de douleur.
— Joakìm, dis-moi que tu vas bien. Ouvre les yeux, s’il te plaît !
Il lui répondit dans un grognement et instinctivement, il plaqua sa main métallique contre son oreille droite, comme s’il ressentait une gêne.
Il y a un problème avec ses tympans. C’est à cause de l’onde de choc ?
Pas de sang qui coule. Des acouphènes, peut-être ?
Sun-Ja l’immobilisa ensuite contre un mur, à côté de l’une des unités centrales. Sous le coup du stress, elle effectua une recherche rapide sur Internet afin de trouver une solution pour la perte d’audition passagère de Joakìm. Elle le stimula aussi en secouant de temps à autre son bras valide.
— Rendez-vous dans deux heures au sous-sol, là où vous m’avez choppé, l’autre soir, continua Dong-Bak Kichu. Tous les trois et sans armes. Évitez d’être en retard si vous voulez revoir votre copain vivant. Compris ?
L’appel prit fin après cette dernière exigence. C’est à ce moment-là que Joakìm ouvrit difficilement les yeux. Sun-Ja se concentra de nouveau sur lui et laissa de côté sa recherche le temps de quelques secondes.
— Joakìm, tu m’entends ?!
Il hocha douloureusement la tête et grimaça. Puis il réussit à formuler une demande, entrecoupée par une toux et quelques gémissements plaintifs. Sa voix se faisait plus forte que d’habitude, signe clair qu’il ne s’entendait lui-même que très peu.
— Appelle Zmitro et Miĥaela. Il faut qu’ils reviennent immédiatement.