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Doutes/Préparations
Quatre jours après l’accident de la salle de jeux, et tout autant de soirées à débattre de la manière dont ils allaient s’occuper du cas de Kyle Martins, Joakìm et Sun-Ja se rendaient au district 308. Le ciel matinal était noir et les nuages chargés. Le brouillard qui flottait dans les rues avait du mal à se lever. De la bruine s’écoulait sur les manteaux sombres des deux jeunes, qui, après quelques minutes de marche, faisaient face au domicile Sean et Sofìa Telesca.
— C’est une belle maison, commenta Sun-Ja, dont les paroles furent immédiatement traduites par l’Odeka de Joakìm. Celle de mes parents est vraiment différente.
— Ouais. Une très belle maison. (Il marqua une courte pause.) J’ai mis trop de temps à m’en rendre compte, malheureusement.
Elle lui jeta un regard interrogateur et pencha légèrement la tête, visiblement curieuse. Ne souhaitant pas entrer dans les détails à ce moment précis, il se contenta d’un haussement d’épaules et se dirigea simplement vers la porte, avant de sonner. Après quelques secondes, elle s’ouvrit sur la mère du jeune homme, qui lui adressa un sourire radieux. Elle portait une tenue chaude, composée d’un pull tricot à col long et un pantalon à carreaux, tous deux issus de la collection hivernale la plus récente d’un styliste très connu en Europo-3. Elle prit la parole d’une voix attendrissante.
— Bonjour, fils.
— Comment ça va, maman ?
— Oh, je fais aller. Je suis contente de te voir, je commençais à m’ennuyer. (Elle sourit de la même manière à Sun-Ja, qui se mit à rougir.) Tu es venu accompagné ?
— C’est une amie. Elle reste en Europo le temps de ses études.
— Bonjour, madame, se présenta l’étudiante dans une courbette traditionnellement eish. Je m’appelle Sun-Ja Baek. Votre fils a pris soin de moi, ces dernières semaines. Enchantée de faire votre connaissance.
— De même, mademoiselle. Entrez, il fait meilleur à l’intérieur.
Elle referma la porte derrière eux. Joakìm se débarrassa de ses chaussures qu’il posa dans un coin, près du paillasson, ainsi que de son manteau. La jeune femme l’imita. Puis ils se dirigèrent tous les trois vers le salon.
— Sean est au travail ? demanda-t-il à sa mère, en chemin.
— Oui, il ne rentrera qu’après 19 h.
— Ah… (Il se frotta la nuque, comme gêné.) Il va bien ? Il semblait fatigué, l’autre jour.
— Il pète la forme ! Je ne sais pas comment il fait, d’ailleurs, avec tout le boulot qu’il a. (Elle se mit à rire.) C’est gentil de ta part de t’inquiéter, dans tous les cas. Vous avez discuté de plein de choses, n’est-ce pas ? Je suis heureuse de voir que vous vous entendez bien, maintenant.
Le jeune homme se contenta d’un simple hochement de tête. Le malentendu avait été dissipé lors de leur dernière conversation, mais il ne se sentait pas encore totalement à l’aise au point d’en parler avec sa mère. Il ne ressentait plus cette haine vis-à-vis de son beau-père et sa mère semblait n’en tirer qu’une bonne impression de toute cette affaire. C’était ce qu’il lui importait le plus.
— Il a laissé ça pour toi, au fait.
Elle lui tendit une enveloppe, avec son prénom écrit dessus. Joakìm savait déjà ce qu’il y avait dedans et décida de l’ouvrir au moment de partir. Il la remercia et la glissa d’une de ses poches, après l’avoir pliée.
Ils prirent place dans le salon, les deux jeunes sur le canapé et Sofìa dans son fauteuil, qui se trouve juste en face.
— Je vous sers quelque chose à boire ? (Elle se tourna vers Sun-Ja.) Tu aimes le thé ?
Celle-ci hocha la tête avec énormément d’enthousiasme.
— Du thé, alors, lui répondit Joakìm, un brin amusé.
— Je reviens, ne bougez pas !
La mère de Joakìm se leva et se rendit dans la cuisine. Il prit ses aises sur le canapé, tandis que Sun-Ja scrutait la pièce avec beaucoup d’intérêt.
Sa consommation de morphine devenait un réel problème. Il l’avait malheureusement anticipé le jour de sa rechute, mais une discussion très sérieuse avec Zmitro la veille l’avait mis le dos au mur. Plus les semaines passaient, plus l’accoutumance était marquée et plus le manque se faisait ressentir. Il y aurait un soir où il ne tiendrait plus et il devrait alors augmenter la dose qu’il prenait habituellement. Il ne pouvait pas se résoudre à ça.
Je l’ai promis à maman et Ana. Il faut que je me sorte de cette merde, d’une manière ou d’une autre. C’était juste…
J’en avais besoin, je n’ai pas eu le choix.
Je vais y arriver.
N’est-ce pas… ?
La voix de Sun-Ja le tira brutalement de ses songes. Il chassa une goutte de sueur de son front, avant de se tourner vers elle.
— Tu disais ?
— J’aime beaucoup la déco europoéenne, répéta-t-elle, un fin sourire sur les lèvres. C’est différent de ce qu’on a l’habitude de voir en Eishaya.
— C’est un aménagement brit. On emprunte beaucoup aux autres nations. D’une maison à une autre, ce n’est jamais la même chose.
— Ah, vraiment ? Et c’est ta maison d’enfance, ici ?
— Non, c’est celle de mon beau-père. (Il marqua une courte pause, le temps d’écouter les bruits en provenance de la cuisine.) Ma mère est née dans les districts médians. Elle a rencontré mon père là-bas, aussi. Quelques années plus tard, ils ont eu un garçon. Moi. Puis elle s’est remariée il y a quatre ans, après la mort de mon père.
— Oh… (Elle afficha soudainement une certaine gêne.) C’était indélicat de ma part, j’en suis désolée.
— Ce n’est pas grave, ne t’inquiète pas pour ça.
Le bruit de la bouilloire électronique leur parvint aux oreilles. Sofìa fit une nouvelle courte apparition, le temps de leur présenter une boîte en bois, qu’elle posa sur la table basse face à eux, grande ouverte.
— J’ai plein d’infusions différentes, expliqua-t-elle surtout à l’attention de la jeune femme. Les thés qui viennent d’Eishaya sont à gauche. Je vous laisse choisir, je vais faire chauffer l’eau.
Puis elle repartit tout aussi vite. Joakìm se pencha vers les sachets, prit automatiquement la seule variété qui l’intéressait et la posa devant lui. Sun-Ja mit quelque temps avant de se décider, visiblement déchirée entre deux marques aux couleurs sombres sur lesquelles apparaissaient des caractères eish.
— Ta mère a l’air aussi gentille qu’elle est belle, commenta-t-elle timidement.
— Tu devrais lui dire. Ça lui ferait plaisir, je pense.
Les joues de l’étudiante s’empourprèrent, ce qui lui arracha un faible rire. Puis après plusieurs minutes à discuter de tout et rien, la mère de Joakìm revint de nouveau, un plateau entre les mains, des tasses et la bouilloire posés dessus. Elle disposa le tout sur la table et se rassit dans son fauteuil. Elle prit aussi le temps de les servir, avant de s’occuper de son propre thé. Ils la remercièrent chacun leur tour.
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, mon chat ? (Sofìa versa lentement du sucre dans sa tasse.) Tu avais l’air préoccupé, hier, au téléphone.
— J’ai rendez-vous avec une connaissance dans les districts supérieurs d’Europo-5 cet après-midi, lui dit-il, prenant soin de ne pas entrer dans les détails. J’aurais aimé que Sun-Ja nous accompagne, mais son permis de séjour étudiant ne lui autorise pas ce genre de chose.
Sa mère s’enfonça un peu plus dans son fauteuil et prit une gorgée de thé. Elle croisa les jambes, les yeux rivés sur lui. Elle dégageait toujours cette aura positive, mais semblait tout de même suspicieuse. Il continua, malgré tout.
— Elle a eu quelques problèmes, dernièrement. Une longue histoire de harcèlement qui l’empêche d’aller à l’université. (Il coula un regard vers Sun-Ja, pesa le pour et le contre et décida finalement d’omettre sa tentative de suicide.) On essaye de l’aider à sortir de cette mauvaise passe, mes amis et moi. Elle aurait besoin d’être en bonne compagnie durant notre absence. Et j’ai tout de suite pensé à toi.
— Je vois. (Sofìa adressa un regard attendrissant à Sun-Ja, avant de reprendre.) C’est tout ?
— Rien que ça. On pourrait manger tous ensemble ce soir, après ça. Si vous voulez bien de nous.
— Oh, Joakìm. Quelle mère ferais-je si je refusais un repas à mon fils ?
Il se força à lui retourner son sourire. Il n’avait jamais eu du mal à s’ouvrir émotionnellement à sa mère, mais à cet instant, son esprit était ailleurs. Trop préoccupé par la suite des évènements, des wagons de pensées négatives circulaient dans sa tête et l’empêchaient d’être ressentir autre chose qu’une morosité profonde. De plus, le comportement de sa mère lui semblait de plus en plus étrange.
Sun-Ja reposa sa tasse sur la table basse.
— Je suis désolée de m’imposer à vous de cette manière, dit-elle à Sofìa.
— Ne t’inquiète pas pour ça, lui répondit-elle d’une voix pleine d’empathie.
— Puis-je emprunter vos toilettes ?
— Bien sûr. C’est la première porte à droite, en haut des escaliers.
La demoiselle la remercia et se dirigea lentement vers l’étage. Après un court silence, la mère de Joakìm reprit la parole.
— Qu’est-ce qu’elle est polie !
— Et intelligente, en plus de ça, lui répondit-il, les yeux perdus dans le vague.
Elle hocha la tête à plusieurs reprises, but une autre gorgée de thé puis reposa sa tasse sur la soucoupe face à elle. Son regard se fit alors plus sérieux, sévère. Joakìm l’avait déjà bravé à plusieurs occasions. Il savait que ce n’était rien de plus qu’une façade. Elle s’inquiétait pour lui, mais elle était incapable de le montrer, la grande majorité du temps. Dans cet état, seuls ses mots laissaient transparaître ses véritables émotions. Il en était ainsi depuis la mort de son père. Pendant toutes ces années, excepté lors de son réveil à la clinique SanoKorp, il n’avait pas vu sa mère pleurer une seule fois. Elle n’avait pas cédé à la colère non plus. Et il savait pourtant à quel point il avait pu, sans réellement le vouloir, la pousser à bout durant les mois qui avaient suivi les obsèques.
Elle serait dévastée si elle apprenait que j’ai rechuté. Je ne peux pas lui dire.
— Tu es pâle, Joakìm. Tu as l’air fatigué, aussi. Tu as attrapé un rhume ? Ou la grippe, peut-être ?
— Je dors mal en ce moment, c’est vrai. C’est peut-être…
— Tu n’oserais pas me mentir, n’est-ce pas ?
Son estomac tomba dans ses talons. Il fut attaqué par une violente nausée, induite par le manque et la suspicion soudaine de sa mère. Il peina à la combattre. De la sueur coula lentement le long de son dos. Il esquissa un faux sourire et se frotta les bras, comme à la recherche de chaleur.
Ce n’est rien qu’un mensonge de plus. Un tout petit mensonge de rien du tout, qui plus est. Tu sais comment ça fonctionne, à force.
Ferme-la, par pitié. Ce n’est pas le moment.
Dépêche-toi de régler ces histoires.
Il inspira profondément. Puis but une nouvelle gorgée de thé.
— Bien sûr que non. Enfin, tu sais très bien que…
— Qu’est-ce que tu vas faire, là-bas ?
Le jeune homme se détourna, prit d’une toux grasse.
— Rien de particulier. Tu ne devrais pas t’inquiéter de ça.
— C’est mon boulot en tant que mère, que ça te plaise ou non. (Elle poussa un long soupir, se leva puis s’assit à ses côtés.) Je vois bien qu’il y a quelque chose qui te tracasse. Je peux t’aider si tu m’en parles.
— Je sais…
— Est-ce que tout va bien avec ta prothèse ? Tu ne ressens aucun symptôme de rejet, j’espère ? Peut-être que tu devrais…
— Non, maman. Mon bras est en parfait état.
Il prit le temps de réfléchir. Une courte introspection, mais qui sembla durer une éternité. Par la suite, il fixa le fond de sa tasse, comme à la recherche d’une réponse.
— Je n’ai jamais été aussi perdu. J’ai une colère au fond de moi et je ne sais pas quoi faire. Elle me bouffe les tripes. J’ai l’impression d’en vouloir au monde entier et qu’au moindre pet de travers, je serais capable du pire.
Sofìa l’enlaça soudainement, ce qui lui arracha à peine une réaction. Une main chaude et attentionnée lui caressa lentement les cheveux. Ces derniers désormais coupés très courts, ce n’était plus comme avant, mais il savait que l’intention était là et c’est tout ce qui comptait pour lui.
— Depuis que papa n’est plus là, depuis que Ana est morte… J’ai l’impression d’avoir perdu une partie de moi que je ne retrouverai plus jamais. J’ai décidé de ce que je voulais faire, mais chaque fois que je m’approche de mon but, il se passe quelque chose de terrible. Et mentalement, c’est pire qu’avant. Il y a cette hésitation, cette putain d’anxiété qui m’attend à chaque tournant, encore et toujours, prête à me coller son poing dans la gueule. J’encaisse, mais j’ai l’impression que je suis à ça de craquer. (Rire sourd de son flux au creux de son estomac, le forçant à serrer les dents.) Je suis faible, bon sang. Et je ne sais pas si je suis encore quelqu’un de bien. Je ne sais pas si papa serait fier de moi, s’il me voyait là, maintenant. Ni même si Ana est réellement d’accord avec ce que je m’apprête à faire. Ou si j’ai vraiment le droit d’en demander autant aux personnes qui m’accompagnent depuis que je suis revenu à la réalité.
Une myriade d’images se formèrent dans sa tête. Des souvenirs récents comme des évènements plus anciens. Il fit face à ses excès de morphine et ses coups de sang ; se remémora avec une exactitude rigoureuse l’échange avec le sans visage ; fut de nouveau déçu par l’indécision de ses amis à la clinique SanoKorp ; se trouva encore secoué par la tristesse qui se dégageait du regard de Miĥaela à la fin de l’un de leurs entraînements dans la matrice. Il cligna des yeux et fut transporté dans la cave de jeux qu’ils avaient visitée par deux fois. Il ne ressentait toujours rien face aux restes de Marko, éparpillés sur les murs et le plafond. Ces images sanguinolentes furent balayées par une nouvelle apparition de Kyle Martins, qui semblait le narguer. Retour en arrière. Le dégoût sur le visage de son beau-père qui n’arrivait plus à supporter son attitude. Puis le fantôme d’Ana dans le Purgatoire. Le corporate sur l’écran cathodique, qui l’obsédait et revenait sans cesse, autant dans ses pensées que ses rêves.
Au beau milieu de tout cela se tenait Sofìa. Une vague de remords le traversa lorsqu’il réalisa qu’il avait sûrement été absent durant plus de 9 mois, perdu dans une fausse réalité, totalement détaché du monde qui l’entourait. Il s’imagina l’inquiétude de sa mère, à quel point il était en train de lui faire de la peine.
— Je suis un fils indigne, n’est-ce pas… ?
— Joakìm, ne dis pas ça, enfin.
— J’ai été absent un bon moment, je crois. Je ne sais même pas si je suis venu te voir, pendant tout ce temps. Ni même si je t’ai appelé. Je ne me souviens de rien ! J’étais juste plongé dans mon délire, comme si j’étais la seule personne au monde qui souffrait à ce moment-là.
— Tout va bien, poussin.
— Non, tu ne comprends pas. Je… (Il se rendit compte que l’anse de sa tasse était sur le point de se fêler, à cause de la pression exercée par sa prothèse. Il la reposa.) Je n’ai pas le droit de te faire autant de peine, pas après tout ça.
— Mais tu es là, maintenant. Le reste n’a pas d’importance. (Elle marqua une pause, puis reprit d’une voix sérieuse.) Joakìm.
Elle prit sa tête entre ses mains et le força à la regarder. Il ne décela chez elle aucune tristesse, seulement un puits intarissable d’empathie et d’amour. Sa mère, telle qu’il l’avait toujours connue.
— Ana comptait beaucoup pour toi, n’est-ce pas ? Je n’ai pas eu la chance de la rencontrer, mais je pense savoir pourquoi tu l’aimais tant. Et je suis certaine que c’était réciproque. (Elle lui adressa un fin sourire.) Ces doutes dont tu parles, toutes ces questions que tu te poses, rien de tout ça n’a d’importance. Et tu sais pourquoi ?
Joakìm secoua lentement la tête, confus.
— Parce que je sais que tu es encore le gentil garçon que j’ai vu grandir pendant toutes ces années. Celui qui aide toujours les autres et ne pense jamais qu’à soi. Le même qui ne supporte pas que quelqu’un abuse de son autorité ou sa position. C’est le genre de personne que tu es. Ton père le savait aussi, parce que tu as pris ça de lui. Et voir que c’est l’une des choses qu’il t’a laissées… Ça me rend heureuse. (Des larmes se formèrent aux coins de ses yeux.) Je l’aimais pour la personne qu’il était, sa morale, ses ambitions, ses convictions. Quand je te regarde, je vois exactement la même chose.
Son cœur se serra dans sa poitrine et sa gorge se noua. Il se retint de dire quoi que ce soit, au risque de se mettre à pleurer à son tour. Sa mère chassa l’humidité de son regard et reprit, toujours un sourire aux lèvres.
— Nous sommes tous amenés à arpenter ce chemin difficile sur lequel tu marches actuellement, mon fils. Je comprends que tu souhaites garder certaines choses pour toi. À chacun de choisir la solution à ses propres problèmes. Mais je suis tout de même soulagée de savoir que tu as des amis sur lesquels tu peux compter. J’avais tellement peur que tu te sentes seul, pendant tout ce temps…
— Ils m’ont beaucoup aidé.
— Bien évidemment. Et je suis sûre que tu en as fait autant ou que tu le feras. Alors, pourquoi cette fois-ci serait-elle celle de trop ?
Et ainsi, il se retrouva comme débarrassé d’une partie de ses doutes. Elle avait toujours eu cet effet sur lui. Un ton juste et un discours développé qui terminaient systématiquement sur quelque chose de positif. Désormais plus léger, résolu de ne plus se faire emporter par l’incertitude, il lui retourna son sourire.
— C’est vrai. Tu as raison.
— C’est bien, Joakìm. Je préfère te voir comme ça. Et n’oublie pas : peu importe ce que tu dois faire, sois prudent, d’accord ?
Le jeune homme adressa un hochement de tête à sa mère en guise de réponse. Sun-Ja revint dans le salon à ce moment précis. Elle semblait hésiter à s’installer de nouveau sur le canapé, l’espace d’un instant. Sofìa lui fit signe de prendre sa place et retourna à son fauteuil.
Après avoir vérifié l’heure sur son Odeka, Joakìm annonça l’heure de son départ pour Europo-5.
— Le trisonique quitte l’aéroport dans deux heures. Je dois rejoindre les autres une heure avant le décollage, à peu près.
— Parfait, lui répondit sa mère. (Puis elle regarda son fils et son amie à tour de rôle, avant de soulever la théière, d’un air interrogateur.) Une autre tasse ?
Joakìm enfila son manteau et ramassa ses chaussures. Derrière lui, Sun-Ja fouillait ses poches à la recherche de quelque chose. Elle lui tendit finalement une sorte de petite amulette blanche en tissu, une inscription en eish cousue à la main dessus. Il en avait déjà vu dans des films et des séries. C’était rudimentaire, la finition laissant à désirer par rapport à celles que l’on pouvait trouver dans les commerces locaux, mais c’était le geste qui comptait. La religion était extrêmement importante dans les mégadistricts d’Eishaya et il savait à quel point cela comptait aussi pour la jeune femme.
— Prends-la, s’il te plaît, lui demanda-t-elle d’une voix timide.
— C’est toi qui l’as faite, n’est-ce pas ?
— Oui. Il faut que tu la gardes près de toi, en toute circonstance. Cela te portera chance, tant que tu ne regarderas pas le message écrit à l’intérieur. Et celles-ci… (Elle lui en tendit trois autres, toutes d’une couleur différente.) J’en ai fait pour tout le monde.
— Merci, Sun-Ja. Je suis sûr qu’ils seront contents d’avoir ça avec eux.
— Soyez prudents, d’accord ?
— Bien sûr. (Puis il se mit à réfléchir quelques secondes. Il reprit à voix basse.) Si tu pouvais faire en sorte que ma mère ne regarde pas la télévision cet après-midi… Du moins, évitez les chaînes d’informations.
Elle lui adressa d’abord une moue désapprobatrice, puis accepta finalement et hocha lentement la tête. Il la gratifia d’une tape amicale sur l’épaule, avant de se chausser. Puis il ouvrit l’enveloppe que lui avait donnée Sofìa un peu plus tôt. Dedans, une lettre, ainsi qu’un jeton de stockage sans contact. Il reconnut l’écriture de Sean.
Les laissez-passer que tu m’as demandés sont dans le jeton. Active-le avec ton Odeka. C’est la dernière fois, néanmoins. Fais attention à toi.
Il glissa le papier et le jeton dans une de ses poches. Puis il adressa un signe de la main à sa mère, en se penchant dans l’entrebâillement de la porte qui menait au salon. Elle lui retourna le geste avec un sourire radieux sur le visage.
Il se décida finalement à quitter la maison. En chemin pour la sortie, il rencontra le miroir accroché au mur, à côté du porte-manteau. Il se rendit compte qu’il ne lui avait pas fallu longtemps pour se vêtir de nouveau de son masque de colère, celui-là même qu’il avait désespérément essayé de cacher à sa mère. Combiné à la pâleur due au manque de morphine, il reconnut enfin qu’il avait une sale tête.
Fin de l’interlude. Concentre-toi sur ton objectif maintenant, tu veux bien ?
Il haussa les épaules.
Dehors, la pluie avait redoublé d’intensité.
L’avion fusait à une vitesse constante de 3200 km/h, dans la basse stratosphère. Depuis les hublots, il était possible de voir une mer laiteuse de nuages et du bleu, rien que du bleu. Le soleil, toujours plus aveuglant, dardait l’appareil de ses rayons, créant un halo de lumière aux alentours de la coque.
Joakìm, Miĥaela, Tadeo et Zmitro étaient installés dans un box de réunion. Entre la première classe et l’économique, la petite pièce pouvait accueillir jusqu’à six personnes. Au centre de celle-ci, une table et des chaises ; un projecteur holographique était aussi accroché à un l’un des murs.
Des dizaines de documents étaient dispersés sur la table, dont notamment des cartes du siège social de VisioCorp Europo-5. Y apparaissaient les étages les plus intéressants de la structure ainsi que les salles qui proposaient un avantage stratégique par rapport au plan de Zmitro. Sur une vue satellite du district 540 était tracée une croix ; c’était un bâtiment qui, au premier coup d’œil, n’avait rien de particulier. Au-dessus d’un tas de papiers, la carte de visite d’une entreprise de nettoyage mettait en avant leur numéro de téléphone ; y était rattachée une feuille où étaient gribouillés quelques noms fictifs. D’autres fiches qu’ils consultaient sans cesse depuis plusieurs jours se trouvaient aussi dans ce désordre d’informations.
C’était la dernière ligne droite de leurs préparatifs. Ils ne devaient rien laisser au hasard.
— J’aimerais revoir le déroulement de nos actions pendant le temps qu’il nous reste avant l’atterrissage, annonça Zmitro, les mains en prise.
Il se saisit de la carte du district 540 et la mit au centre de la table, tandis que Tadeo se chargeait de pousser l’ensemble des documents afin de faire de la place.
— Notre équipement nous attend dans un casier sécurisé, géré par un petit commerce du coin qui marche moyennement, une bonne chose pour la discrétion.
— Vu que les valises et les sacs sont passés et inspectés à la radio dans les aéroports, c’était impossible qu’on se balade avec des flingues dans nos affaires, expliqua de nouveau Miĥaela. J’ai fait en sorte que notre matériel soit livré par une personne pas trop curieuse et qui connaît son job. Un gars des chemins alternatifs de la matrice, qui a apparemment une bonne réputation. Ses clients sont plutôt satisfaits de ses services, d’après les commentaires.
— Je sais que je t’ai déjà demandé, mais t’es vraiment sûre de ton coup ? (Tadeo ne semblait pas convaincu. Il parlait visiblement d’expérience.) C’est certainement un branleur comme un autre qui cherche à se faire un peu de blé. C’est pas dur d’écrire des fausses appréciations. Peut-être qu’il n’a même pas déposé le paquet.
— Il y a eu une transaction, Tadeo, lui répondit-elle. Sécurisée ou pas, ça ne change rien. Si jamais il a essayé de me niquer, je le retrouverai. Il doit le savoir, aussi. C’est ce genre d’accord tacite qui permet à tout le monde de ne pas perdre de temps.
— D’accord, si tu le dis… Mais, et c’est juste une hypothèse, qu’est-ce qu’on fait s’il n’y a pas les sacs ?
— Ça va le faire, souffla Joakìm d’une voix fatiguée.
Miĥaela leva son pouce à l’attention du jeune homme. Visiblement inquiet par son état, Tadeo se contenta d’un long soupir et acquiesça d’un simple hochement de tête avant d’enchaîner.
— Continue, Zmitro.
— Une fois l’équipement récupéré, chacun assumera le rôle qui lui a été attribué. Tour de table !
Ils se saisirent un à un de petites fiches sur lesquelles était écrit leur prénom, ainsi qu’une description très vague de leur fausse identité.
— Employé de la société de nettoyage, lut Joakìm, avant de se tourner vers la vétérane.
— Je suis l’associée de monsieur connard.
— La même que Joakìm, dit Tadeo.
— Et je suis monsieur connard, qui pense avoir rendez-vous avec Martins, termina Zmitro, d’un air satisfait.
Ils balancèrent les fiches sur les tas de papiers, aux bords de la table. Le fumeur continua, après quelques bouffées de cigarette électronique.
— Voilà pour la base. Pour ce qui est de la suite… Joakìm et Tadeo entreront en premiers. Nous serons juste derrière. (Il regarda l’étudiant.) Normalement, ils reconnaîtront les tenues que tu auras créées et vous laisseront passer sans poser de questions. Ils traitent avec cette société depuis des années, leurs employés circulent là-dedans tous les jours comme si c’était un marché. Pas d’inquiétude à ce niveau-là, donc.
Il s’enfonça dans son siège avant de reprendre.
— C’est après qu’il faudra faire vite. Il y aura des vigiles près des portes, deux ou trois. Miĥaela et moi entrons. Je m’adresse à la secrétaire de l’accueil, expliquant ce que je fais là. Ils vont alors comprendre qu’il y a un souci. Peut-être vont-ils appeler un responsable, histoire d’en savoir plus. Ou peut-être même le reste de la sécurité. Il faudra agir avant ça.
Le hall d’entrée du siège social de VisioCorp Europo-5 était un monstre d’architecture. Des colonnes massives en marbre s’alignaient et semblaient supporter le poids de la structure entière, de la porte-tambour par laquelle entraient Joakìm et Tadeo jusqu’aux ascenseurs qui se trouvaient à une centaine de mètres de là. Au centre de la pièce, un bureau d’accueil qui était minuscule en comparaison du reste. Derrière celui-ci, plusieurs barrières qui n’autorisaient le passage qu’au personnel dont l’identité avait été au préalable vérifiée par un test biométrique. Quelques mètres plus loin, une porte blindée barrait l’accès à la salle de sécurité et de vidéosurveillance.
Deux vigiles gardaient activement l’entrée du bâtiment. Habillé de la tenue verte de la société de nettoyage, un sac à l’épaule, le duo se présenta auprès du premier vigile. Après avoir communiqué quelques informations à son collègue via son oreillette, ce dernier les jaugea d’un regard neutre, l’air impassible. Tadeo lui adressa un salut courtois avec sa casquette. Ils portaient tous les deux des masques jetables, cachant une partie de leur visage aux caméras.
— Salut les gars. Nouvelles têtes, hein ?
En guise de réponse, Joakìm se mit à tousser. L’employé de VisioCorp recula de quelques pas, pris de surprise. Le jeune homme lui indiqua d’un signe de la main que tout allait bien. Et c’était effectivement le cas. Ce n’était rien de plus qu’une mise en scène. Ou tout du moins, il profitait de son teint blafard et de sa sueur abondante pour faire croire à autre chose.
— C’est contagieux ? s’enquît le vigile, une once d’inquiétude dans le regard.
— C’est notre premier jour, oui, lui expliqua Tadeo d’une voix très sérieuse. Et mon binôme a attrapé la grippe. D’où les masques. C’est bête, hein ?
— Ah. Pas de bol. (D’un geste du bras, il indiqua à son collègue qu’il s’éclipsait une minute.) Venez, je vous montre où se trouve le local.
Ils s’avancèrent tous les trois vers les barrières. L’homme échangea un court instant avec la secrétaire qui occupait le bureau de l’accueil, assise sur un fauteuil à roues. Elle leur autorisa l’accès au reste du bâtiment, comme le voulait le protocole. Puis au détour d’un couloir, ils s’arrêtèrent devant une porte sur laquelle figurait l’inscription « Maintenance ». Il l’ouvrit grâce à une carte magnétique ; derrière, une grande pièce contenant tout le matériel nécessaire au bon entretien des étages, que ce soit des balais ou même une machine autonome pour cirer le carrelage. Les murs gris contrastaient avec l’ambiance chic du hall principal.
— Voilà. Je vous laisse vous occuper du reste. Vous savez à quels étages vous bossez ?
— J’ai reçu nos instructions avant notre départ, oui, lui expliqua Tadeo.
— Parfait. Prenez une carte parmi celles qui sont accrochées près du casier à votre droite. Je ne suis pas censé vous ouvrir la porte toutes les heures, si vous oubliez quelque chose là-dedans.
— Entendu. Merci.
Le vigile quitta ensuite la pièce, non sans jeter un regard curieux à Joakìm qui n’avait pas dit un seul mot depuis leur arrivée. Puis les deux s’enfermèrent dans la salle de maintenance. Tadeo s’adossa contre un mur, souleva la veste de sa tenue et sortit un pistolet tranquillisant hypodermique depuis tout ce temps caché dans le creux de son dos, maintenu en place par sa ceinture. Joakìm en fit de même, après avoir posé son sac par terre. Ce dernier, tout comme celui-ci de son équipier, contenait des affaires de rechange pour lui, ainsi que de l’équipement pour Miĥaela et Zmitro. Ils vérifièrent ensuite si les armes en leur possession fonctionnaient parfaitement, avant de se mettre en position devant la porte. Ils en profitèrent pour se séparer momentanément de leur masque, pendant le temps qu’il leur restait.
— Deux minutes, précisa le psychique, dans un murmure.
Le jeune homme hocha la tête. Puis ils patientèrent, à l’affut du moindre bruit. La voix de Zmitro se fit entendre dans le vestibule, quelques instants plus tard. Il criait, comme excédé par la situation. Ils quittèrent la pièce et se mirent en position dans un coin du couloir, tout en ayant vérifié que personne ne les attendait à l’autre bout, afin de ne pas se faire surprendre. Joakìm prêta attention à l’échange, pour savoir à quel moment ils devaient procéder à l’élimination des vigiles et le reste des employés.
— Mais enfin, regardez votre foutu agenda et voyez que monsieur Martins a un rendez-vous de prévu avec nous ! vociférait Zmitro, avec un accent hautain comme jamais l’étudiant n’en avait entendu.
— Monsieur… bafouilla la secrétaire, prise au dépourvu.
— Quel accueil ! (C’était la voix de Miĥaela, qui suivait robotiquement son binôme dans sa démarche.) On dirait bien que VisioCorp ne s’embarrasse pas de bonnes relations avec ses partenaires commerciaux.
L’employée de VisioCorp continua d’apaiser la situation comme elle le pouvait. Une voix d’homme, certainement l’autre vigile, s’éleva depuis le brouhaha.
— Monsieur, madame, cette jeune femme n’y est pour rien.
— Bien sûr que si, protesta Zmitro. Son incompétence nous fait perdre un temps précieux. (Il haussa le ton.) Je veux voir un responsable. Quels genres d’incapables engagez-vous ici, hein ?!
— Je vais devoir vous demander de partir si vous prenez ce ton.
— Pas avant d’avoir rencontré monsieur Martins, rétorqua Miĥaela.
Un tintement, comme une bille de fer qui tombait sur le carrelage. Tadeo fit un signe de main à Joakìm lui indiquant qu’il était temps pour eux d’y aller. Ils s’approchèrent de la scène d’une manière plutôt innocente, leur pistolet caché dans leur dos, comme attirés par le grabuge. Le premier vigile s’avança aussi vers le bureau d’accueil pour prêter assistance à son collègue.
Soudainement, Miĥaela agrippa l’un des deux hommes et le propulsa au sol avec une facilité déconcertante, sous le regard ébahi de l’autre, qui subit à peu près le même sort grâce à une intervention éclair de Zmitro et l’effet de surprise. Prise de panique, la secrétaire semblait à la recherche de quelque chose sous son espace de travail. Joakìm passa par-dessus les barrières ainsi que le bureau, dans une course rapide, puis posa le canon de son arme sur l’arrière de son crâne, ce qui lui arracha un hoquet de stupeur.
— Debout, lui ordonna-t-il. Ne touchez à rien. On n’est pas là pour vous, je ne vais pas vous faire de mal.
La femme s’exécuta, tremblante, les mains en l’air. En parallèle, Tadeo tira deux fléchettes hypodermiques dans la nuque des vigiles qui se débattaient toujours à terre. Ils finirent par succomber au produit après seulement quelques secondes. Alors que la secrétaire s’éloignait de son bureau sous les ordres de Joakìm, ce dernier en profita pour lui infliger le même sort. Il la prit néanmoins dans ses bras lorsqu’elle se mit à vaciller, pour éviter que sa tête ne heurte le sol.
Conformément au plan de Zmitro, la porte de la salle de sécurité s’ouvrit dans un grincement strident. Un homme visiblement énervé, habillé comme les deux autres vigiles, sortait de la pièce. D’une voix portante, il se lança dans un monologue agressif à l’encontre du matériel de surveillance.
— Foutues caméras de merde qui…
Tadeo utilisa sa télékinésie et projeta la lampe du bureau d’accueil sur le visage du nouveau venu. Dans un fracas, l’employé de VisioCorp se tut et tomba lourdement à terre, parmi des débris de verre et de bois. Cela avait sûrement été plus douloureux que pour les trois autres personnes.
Miĥaela balança l’un des vigiles sur son épaule droite, tout en tenant une mallette de sa main gauche, puis se tourna vers Joakìm. Les habits qu’elle et Zmitro portaient étaient des uniformes typiques du parfait corporate ; un ensemble deux-pièces sans cravate pour le fumeur et une tunique boutonnée et un pantalon dans les mêmes tons pour la vétérane. Il y avait cette rigueur dans la ressemblance qui donnait l’impression qu’ils étaient associés. Un travail avait été fait aussi au niveau du maquillage, ainsi que de leurs coiffures. Pour Zmitro, une moustache factice distinguée, ainsi qu’une peau plus claire et des cernes prononcés. Ses cheveux étaient plaqués dans un style nouveau-riche, très en vogue dans les districts supérieurs. Pour Miĥaela, un petit chapeau stylisé proprement posé sur sa tête et une paire de lunettes du plus bel effet ; la monture noire et fine lui donnait un air très sérieux. Des boucles d’oreilles et du fond de teint qu’elle ne portait pas habituellement la changeaient totalement.
— Le brouillage de la bille va encore durer 8 minutes, je pense, expliqua-t-elle à l’intention du groupe. On va devoir s’occuper des caméras avant qu’elle ne s’éteigne. Un endroit où on pourrait installer nos nouveaux amis pour leur sieste, avant ça ?
— Le local de maintenance, lui répondit Joakìm. Nos affaires sont là-bas. On a gardé une carte pour y entrer.
Zmitro traîna le second vigile jusqu’au couloir, avec une motivation débordante. Il haussa la voix à l’attention de Tadeo.
— Cherche les commandes pour arrêter les portes ! Personne ne rentre après nous.
Le psychique se précipita vers l’entrée du bâtiment. Il y trouva un panneau qui gérait les composantes électroniques des portes-tambours. Il actionna un bouton après une courte réflexion. Un crissement lui indiqua que le mécanisme s’était stoppé. Mais pour en être totalement sûr, il poussa férocement l’un des battants. Il rejoignit ensuite le reste du groupe afin de les aider à déplacer deux par deux les employés inconscients jusqu’au local de maintenance.
Zmitro étala un plan sur la table de réunion, celui du rez-de-chaussée du siège social de VisioCorp. De l’index, il pointa la salle de sécurité. Puis il s’expliqua.
— Tadeo, je veux que tu t’enfermes là-dedans. Changement de dernière minute, tu iras dans la matrice et tu seras accompagné de l’IA de Joakìm, qui te donnera son Odeka le temps de l’opération.
L’intéressé leva un sourcil, ainsi que Joakìm. Ils étaient tous les deux très surpris par ce revirement soudain.
— ILDA ? (Tadeo se redressa sur sa chaise.) Pourquoi ?
— Pendant que tu seras occupé à naviguer l’intranet de VisioCorp pour nous débarrasser des possibles obstacles électroniques qui nous barreraient la route, l’IA se chargera de surveiller les caméras qui filment le hall. Si jamais quelqu’un s’approche de la salle, elle pourra t’avertir.
— C’est pas bête, ça, commenta Joakìm d’un ton enthousiaste. Et puis, elle pourra certainement t’aider dans la matrice, aussi. Elle est capable de se connecter à un ordinateur et une interface matricielle en même temps. Et donc de t’accompagner et regarder les enregistrements.
Le psychique se frotta le menton, joua lentement avec sa barbe. Il était visiblement en train de faire chauffer ses méninges et étudiait en détail les possibilités de ce plan.
— Je vois, reprit-il après quelques secondes. Et pendant ce temps-là, vous montez tous les trois à l’étage de Martins. Ça, ça ne change pas.
— Il y aura sûrement un panneau qui indique où se trouve son département, quelque part, près des ascenseurs, assura Miĥaela entre deux gorgées d’eau. Ou carrément son bureau, si on a de la chance.
— D’accord. Et pour ce qui est de se débarrasser de la foule, dans les étages ? T’as tranché sur ce sujet, Zmitro ?
— Vos trois idées se valent. (Le fumeur croisa les bras, l’air pensif.) Mais celle de l’alarme incendie me paraît la plus simple à mettre en place. L’un de nous s’en occupera discrètement à l’étage, par exemple, si jamais on voit un déclencheur sur le chemin. Sinon, tu pourras très certainement le faire depuis la matrice.
— C’est la meilleure option, soutint Joakìm dans un hochement de tête. Les employés partiront d’eux-mêmes et ne se soucieront pas de notre présence. Et…
Il se tut soudainement. Les autres fixèrent leur regard sur lui, soudainement inquiets. Il avait eu une réalisation. Quelque chose lui échappait ; un détail s’était dérobé de sa mémoire des dernières semaines. Il se plongea dans ses pensées à la recherche de ce fragment perdu. Le moment exact était celui de sa rencontre avec le sans visage dans le bar du district 321. Il se remémora leur discussion plusieurs fois. Et finalement, il sut.
Il retrouve toujours ceux qu’il cherche grâce aux caméras…
Mais pourquoi il semblait autant intéressé par ILDA, sur l’instant ? Il avait l’air d’en connaître un rayon sur les IA, aussi.
Pourquoi je me suis défoncé ce soir-là ? Pourquoi il fallait que ça arrive ce soir-là, bordel ?!
Ce détail qui m’échappe… Il a avoué, n’est-ce pas ? Il…
Son poing rencontra la table, ce qui fit sursauter Tadeo. Il s’enfonça dans son siège et se mit à se mordre la lèvre inférieure.
— Putain ! Quel con !
— Un problème ? lui demanda calmement Zmitro.
— La dernière fois qu’on s’est vu, Martins et moi, il disait utiliser une IA afin de reconnaître facilement les visages sur les enregistrements VisioCorp. Je pensais qu’il parlait du fonctionnement même de leur logiciel de surveillance ; un programme basique, entraîné seulement dans ce but. Mais il y a de fortes chances qu’il détourne celle du district 502 à des usages personnels, l’IA principale de cette branche de VisioCorp. Normalement, ces IA sont créées dans un cadre fermé et ne développent aucun intérêt en dehors des besoins de la mégacorporation. J’entends par là qu’il a peut-être réussi à la libérer de sa fonction première. C’est un long processus, certes, mais pas une tâche impossible. S’il sait qu’on arrive…
Le psychique laissa s’échapper un rire nerveux. Il les regarda un à un, avant de prendre la parole.
— Ça craint, non ?
— Joakìm. (La vétérane affichait sa mine des mauvais jours.) Merde, enfin ! Tu ne peux pas garder ce genre d’hypothèse pour toi. On a tous écouté ton enregistrement, on en a parlé toute la soirée. Tu te souviens ?
— Écoute…
— Non, pas la peine de revenir là-dessus, le coupa Zmitro dans un geste du bras. On va trouver une solution, d’accord ? (Il regarda l’heure sur l’horloge incrustée dans le mur. Elle affichait 12 h 30.) L’atterrissage est prévu dans 50 minutes. Il sera presque 14 h quand on se sera occupé de la paperasse de l’aéroport. Ça nous laisse du temps pour parfaire nos costumes, une fois dans le district. Et aussi cette histoire d’IA. (Il prit une longue bouffée de sa cigarette électronique.) N’oubliez pas de bien mettre vos capuches dans les rues.
Miĥaela soupira et se leva. Elle fit craquer sa nuque, puis se dirigea vers la porte de la salle de réunion.
— Je vais chercher du café. Qui en veut ?
Enfermés dans le local d’entretien, tandis que Tadeo montait la garde dans le hall complètement désert, Joakìm, Miĥaela et Zmitro vidaient les deux sacs à la recherche d’un change de vêtements et de leur équipement.
Le jeune homme troqua sa tenue de technicien de surface avec un costume bleu deux-pièces. Il décida de garder le masque afin de gagner encore quelques minutes face aux caméras des étages. C’était certes suspect, mais toujours moins que des lunettes de soleil en intérieur.
Miĥaela et Zmitro se saisirent chacun d’une arme de poing, des Hydr, ainsi que de cache-flammes qu’ils vissèrent directement sur le canon. La vétérane glissa dans sa mallette une paire de fumigènes, une grenade incapacitante, un nécessaire de soin et quelques chargeurs supplémentaires au cas où cela tournerait mal.
Quatre petites oreillettes à grande portée attendaient au fond du deuxième sac. Joakìm en prit une, en donna deux à ses équipiers et garda la dernière pour Tadeo. Ils quittèrent tous les trois la pièce une fois leurs préparatifs terminés. Ils se rejoignirent au centre du hall, derrière les barrières et autres détecteurs de métaux.
— On décolle, annonça Zmitro. (Il se tourna vers Tadeo. Joakìm lui tendit son oreillette à ce moment-là.) Tu peux y aller. Demande à l’IA de créer une boucle pour toutes les caméras du rez-de-chaussée, le temps de notre passage. Le brouillage durera assez longtemps pour qu’elle s’en charge sans problème, je pense.
Le psychique hocha la tête et partit s’enfermer dans la salle de surveillance. Les trois autres se dirigèrent vers les ascenseurs du fond. Celui le plus à gauche détecta leur présence et une flèche pointant vers le bas leur indiqua qu’il était en route. Dans leur dos, sur une plaque de marbre accrochée à un mur était inscrite la liste des différents départements du bâtiment. Joakìm remarqua tout de suite l’étage de la salle des serveurs et ceux alloués aux ressources humaines. De la quinzaine qui composait le siège social de VisioCorp, une poignée était utilisée par les équipes de développement, très certainement en charge de l’entretien des serveurs ainsi que de du bon fonctionnement des algorithmes du système de surveillance, en convenait le jeune homme, et tout un tas de tâches dont il ne soupçonnait même pas l’existence.
— Le bureau de Martins est au 12e ou au 13e étage, annonça-t-il.
— Monsieur se vantait d’avoir un poste important, commenta Miĥaela, qui faisait craquer ses poings.
— Il est sûrement à part des autres, alors, en conclut Zmitro.
— C’est ce que je pensais aussi, reprit Joakìm.
— Et si on demandait au premier clampin qu’on croise ? (La vétérane les regarda à tour de rôle. L’ascenseur arriva à ce moment-là.) Au 12e, par exemple.
Il n’y avait personne dans l’ascenseur. Une fois dedans, elle annonça de vive voix l’étage auquel ils comptaient se rendre. Après quelques secondes d’ascension, les portes s’ouvrirent de nouveau sur un service open space où travaillaient une trentaine de personnes, toutes postées devant des écrans, rangées dans des sortes de bureaux séparés par des fines cloisons colorées. Des sonneries de téléphone se faisaient entendre ici et là. Non loin de l’ascenseur, une fontaine à eau. Un des employés était en train de se servir. Elle se tourna vers eux, interloquée. Zmitro prit la parole.
— Le bureau de monsieur Martins, s’il vous plaît ?
— Euh… (Elle haussa un sourcil.) C’est juste au-dessus. Vous êtes ?
— Son rendez-vous de 16 h. Merci.
Les portes se refermèrent sur la moue perplexe de la femme. Puis l’étage suivant se présenta à eux, cette fois-ci sous la forme d’un long couloir. Un tapis rouge au sol formait comme un chemin jusqu’à un bureau, identique à celui du rez-de-chaussée. Un peu plus loin sur la gauche, une salle de réunion remplie de monde à ce moment-là. Elle semblait insonorisée. Des vitres permettaient de voir ce qu’il se passait à l’intérieur. Sur la droite, trois autres portes : des toilettes, une salle de pause et une issue de secours. Puis tout au bout, un seul et unique bureau. Une plaque en or présentait la personne qui l’occupait : K. Martins.
D’un pas décidé, ils se dirigèrent vers le secrétaire du sans visage. L’homme les accueillit d’un simple bonjour. Il semblait ailleurs. Joakìm vit Zmitro se tourner vers la porte du fond, qu’il fixait du regard. Un faisceau vert très discret se baladait le long des poignées et du mur. Il savait ce qu’il faisait et acquiesça silencieusement.
Un coup rapide à travers pour vérifier. Bien joué.
— Je peux faire quelque chose pour vous, messieurs-dames ? leur demanda alors le secrétaire.
— Ce n’est pas le département de recherche et développement, n’est-ce pas ? lui dit Zmitro, le regard toujours tourné vers le bureau de Martins.
L’homme cligna lentement des yeux, comme si on lui avait posé la question dans une langue qu’il ne comprenait pas. Puis après une courte absence, très certainement arrivé à une conclusion, il répondit :
— Effectivement, vous n’êtes pas au bon étage.
— Mince, alors, siffla Miĥaela, qui peinait à cacher l’ironie dans sa voix.
Ils lui tournèrent tous les trois le dos et s’éloignèrent en direction de l’ascenseur. Il leur indiqua tout de même à quel étage ils devaient se rendre. Joakìm s’en fichait royalement. À voix basse, Zmitro leur annonça sa découverte.
— Il est dans son bureau. Là, maintenant.
— On y va ? proposa le jeune homme, prêt à en découdre, regardant tout autour de lui.
Au fil de son observation, il n’aperçut aucun boîtier contre les murs qui déclencherait l’alarme incendie. Il remarqua néanmoins un haut-parleur dans un angle du plafond. Il l’indiqua à Miĥaela qui murmura quelques informations à Tadeo, grâce à son oreillette. Puis après quelques secondes d’attente, un chant strident envahit l’étage. Les occupants de la salle de réunion commencèrent à s’agiter, ainsi que le secrétaire derrière son bureau. Afin de ne pas attirer l’attention, ils firent mine de suivre le mouvement de la foule, qui se dirigeait vers l’issue de secours en file indienne. Ils s’arrêtèrent à quelques mètres de la sortie, après s’être assuré que la dernière personne avait bien évacué les lieux.
La vétérane se saisit de son arme de poing, vérifia s’il était correctement chargé et fit signe de la tête aux deux autres pour leur indiquer qu’elle était prête. Ils s’avancèrent rapidement vers le bureau du sans visage. Brusquement, elle enfonça d’un coup de talon la double porte qui s’ouvrit dans un fracas démoniaque. Le geste, précis, avait fait craquer le bois.
Kyle Martins était installé dans son fauteuil, les pieds sur son bureau, un verre de whisky à la main. Il les fixait intensément, comme s’il s’était attendu à leur arrivée. Il laissait apparaître un sourire mauvais au travers de son masque d’anonymat. Puis il y eut soudainement de l’agitation dans les oreillettes du groupe : Tadeo semblait avoir remarqué quelque chose sur les images des caméras. Joakìm échangea un regard surpris avec ses aînés. Le corporate se mit alors à rire et s’installa correctement dans son fauteuil. Après avoir glissé son verre sur le côté, il posa ses coudes sur son bureau et secoua lentement sa tête.
— Vous êtes une belle bande d’abrutis. Vous le savez, ça ?
Joakìm vomit pour la troisième fois depuis son réveil. Son petit-déjeuner était parti dans les toilettes de son appartement la première fois. Désormais, il ne faisait que cracher de la bile. Son estomac était vide, mais il savait pertinemment qu’avaler quelque chose n’y changerait rien.
Il avait besoin de morphine. C’était vital. Mais il ne pouvait pas laisser son addiction gagner du terrain. Il devait avoir l’esprit clair pour ce qu’ils s’apprêtaient à faire, avoir la pleine capacité de son corps.
Lessivé, il actionna la chasse d’eau, fit quelques pas en direction de la sortie et se laissa finalement glisser le long de la porte, le temps de reprendre son souffle. Assis, il fouilla dans ses poches à la recherche de la solution miracle à ses problèmes. Il en sortit quatre injecteurs médicaux de premier prix, tous rempli d’un liquide transparent s’apparentant à du sérum physiologique. De ses doigts tremblants, il plaça l’un d’eux devant ses yeux et l’observa attentivement. C’était des doses artisanales de nanomachines qu’il avait pris le temps de concevoir, quelques jours avant leur voyage vers Europo-5. Ces dernières avaient été programmées, grâce à l’aide d’ILDA, pour prévenir les coups et soigner ceux qui pourraient passer au travers de leur vigilance. Mais elles pouvaient aussi être utilisées tout autrement ; en l’espace de quelques instants, elles pouvaient faire disparaître momentanément les symptômes d’un sevrage. À défaut de pouvoir obtenir un traitement à temps, il avait opté pour cette méthode peu conventionnelle et fortement déconseillé par la plupart des médecins.
— Je ne cautionne pas votre usage des nanomachines à cet effet, Joakìm, l’avait averti ILDA quelques minutes auparavant, au détour d’une conversation sur ce sujet.
— Tu n’es plus à une déception près me concernant, hein… ?
— S’il vous plaît, réfléchissez quelques instants avant de passer à l’acte. Qui sait quelles conséquences cela pourrait avoir sur votre organisme ? Aucun test n’appuie les effets bénéfiques à long terme des nanomachines pour les problèmes de dépendance.
— Pardon, ILDA. Je t’ai créé il y a de ça deux ans pour que tu puisses apprendre la médecine, inventer un nouveau remède pour la maladie d’Ana, pas pour que tu te poses des questions concernant… ça. Putain. (Son poing rencontra le mur le plus proche.) Je n’ai pas le choix. C’est ça ou je suis incapable de rien. Regarde comme je tremble !
— Non, c’est moi qui suis désolée. Pourquoi ne puis-je point vous aider davantage ? J’ai accès à toutes ces connaissances, mais nous voilà malgré tout dans une impasse. J’aurais dû prévoir ce scénario.
Il poussa un long soupir, chassant par la même occasion cette discussion de sa tête, plaça la seringue au niveau de sa nuque et s’injecta la dose. Il sentit les nanomachines parcourir son corps, à la recherche de ses muscles, ses organes les plus fragiles et l’entièreté de son squelette, comme son foie et sa colonne vertébrale. Son cerveau lui délivra une montée d’adrénaline, tel un coup de fouet. Ses yeux se révulsèrent et un sentiment d’apaisement l’envahit soudainement, comme une douche glacée à l’intérieur de son crâne. Il poussa un grognement de satisfaction. En à peine dix secondes, il avait été débarrassé de ses sueurs froides, ses tremblements, et les nausées qui lui retournaient l’estomac depuis qu’il avait quitté son district. Jamais il ne s’était senti aussi bien.
Quelqu’un frappa à la porte. À travers, il entendit la voix de Zmitro, qui s’inquiétait de son absence prolongée.
— Tout va bien, petit gars ?
Il se leva et jeta l’injecteur dans la poubelle sous l’évier. Puis il se passa rapidement un filet d’eau sur le visage avant de déverrouiller la porte. Il afficha son plus beau sourire à l’intention du fumeur.
— Ça va mieux, maintenant.
— Ouais ? (Zmitro plissa les yeux, le poussa gentiment à l’intérieur des toilettes et referma de nouveau la porte derrière eux.) T’as vu ta gueule ? Sérieusement, Joakìm. Tu commences à me foutre la trouille. T’es blanc comme un linge, t’as le regard vitreux… Il faut que tu fasses quelque chose.
— Je m’en suis occupé, ça va aller.
— Dis-tu. Putain de merde… T’es sûr que tu vas tenir le coup, à VisioCorp ? Je te jure qu’après ça, tu files en cure de désintox. Je peux pas te laisser dans cet état. Cette merde te bouffe petit à petit.
— Je sais, Zmitro. Tu as raison. Je m’en occupe, justement. Je ne peux pas retomber là-dedans. Je crois que… (Il était ailleurs, l’espace d’un instant. Il repensa à sa dernière conversation avec Sofìa.) Je crois que ma mère se doute de quelque chose, aussi. Je ne veux pas l’inquiéter. Pas elle.
— Tu as pris quelque chose, alors ?
— Ouais. Et j’ai de quoi faire pour les prochaines heures. Ça ira.
— De la morphine ?
— Non. Je ne touche plus à ça.
Zmitro posa une main amicale sur son épaule et lui assena quelques tapes. Puis il soupira à son tour, avant de se frotter les yeux à l’aide de son pouce et son index.
— T’as du bol que ce soit moi et pas Miĥaela. Elle t’aurait sûrement cassé une jambe ou deux, crois-moi.
— Elle sait maintenant, à cause de Marko. Et peut-être même Tadeo…
— Peut-être, oui. Mais ce n’est pas important. Ils veulent juste te voir en sécurité, comme moi, comme ta mère. Donc par pitié, arrête tes conneries après tout ça, d’accord ? S’il te plaît.
Joakìm hocha lentement la tête.
— Pour ma mère. Pour vous.
Puis il fixa son reflet dans le miroir.
— Pour Ana.
— Pour Ana, répéta Zmitro.
Kyle Martins vida son verre d’une traite et le posa avec force sur son bureau. Au même moment, Tadeo se mit à crier dans leur canal de communication.
— Quatre véhicules remplis de soldats ont débarqué sur le toit ! Ils sont au moins une vingtaine !
Miĥaela lança un regard noir au sans visage, avant de balancer sa serviette à Zmitro, qu’il l’attrapa au vol. De son index, elle appuya sur son oreillette.
— Essaye de les rediriger vers un endroit dégagé. Un open space comme l’étage du dessous. On s’en charge tous les deux.
— Je vais voir ce qu’on peut faire, reprit-il d’une voix incertaine. Faites attention à vous.
Joakìm fit un pas en direction du bureau du corporate. Zmitro l’arrêta dans son élan, d’une main sur son épaule.
— Reste prudent, d’accord ?
Le jeune homme se retourna et lui adressa un hochement de tête. Après un bref échange, les deux autres prirent de nouveau l’ascenseur afin de se rendre à l’étage du dessous. Joakìm s’arrêta au pas de la porte et foudroya sa némésis du regard, après s’être débarrassé de son masque jetable. Kyle Martins se leva et fit face à l’unique fenêtre de son bureau, lui tournant le dos. À quelques mètres de là, un verrou se fit entendre. L’issue de secours était désormais fermée. Et le flux du jeune homme gronda.
Tue-le.
Il y eut un long silence. Puis un soupir étiré. Comme dépité par la situation, le sans visage s’adressa directement à lui.
— As-tu la moindre idée de ce que vous êtes en train de faire… ?
— Bien sûr. Je suis en train de contempler un lâche qui essaye de gagner du temps parce qu’il sait très bien ce qu’il va lui arriver.
Tue-le.
— Très drôle, Joakìm. Oh, je n’ai pas peur, crois-moi ! J’aurais pu te tuer une fois, je n’hésiterais pas à recommencer. Non, je ne parlais pas de ça.
— Quoi donc, alors ? J’en ai rien à foutre des retombées médiatiques, si c’est de ça qu’il est question.
— Bien évidemment. (Il marqua une pause et se retourna. Il y avait une tension nouvelle dans sa voix.) Tout ça a assez duré. Il est temps de mettre fin à cette histoire. Je vais vous enterrer, vous et votre putain de sens de la justice. Et enfin, je serai tranquille.
Kyle Martins abandonna la veste de son costume trois-pièces, la déposa délicatement sur la chaise de bureau et commença à défaire les boutons de manchettes de sa chemise. Puis il retroussa lentement ses manches jusqu’aux coudes de ses prothèses, toujours en fixant Joakìm de son visage plat inexpressif. Soudainement, il lâcha s’échapper un rire fatigué. Les moteurs de ses lames rétractables se firent entendre. Il se permit une dernière remarque nauséabonde.
— Tout ça pour une catin…
Un jet d’adrénaline fit frémir les muscles du jeune homme. Les directives de son flux résonnèrent avec lourdeur dans sa boîte crânienne, au point de lui vriller les tympans.
TUE. LE.