17
Calm Like a Bomb
Tadeo enclencha le verrou électronique de la salle de vidéosurveillance grâce à un boitier mural près de la porte. Il s’installa ensuite sur la chaise de bureau face au mur d’écrans qui affichaient les enregistrements capturés par les caméras locales de VisioCorp. Au passage, il déposa à ses pieds le sac de sport qui contenait le reste de leurs affaires.
Se trouvait face à lui toute la panoplie du parfait vigile : un clavier pour l’ordinateur, divers contrôleurs qui ressemblaient à quelques points près à des joysticks de vieilles bornes d’arcade et une énorme console de boutons, par dizaines, sur lesquels étaient inscrits le numéro des étages ainsi que le matricule des différentes caméras. C’était le centre névralgique de la sécurité du bâtiment, ce qui lui permettait à cet instant-là de surveiller la fourmilière qui se trouvait au-dessus de sa tête.
Tadeo se pencha pour regarder sous le bureau. L’unité centrale était fixée sous le bureau, ce qui était une bonne chose. Néanmoins, l’organisation des câbles laissait à désirer, ce qui était plutôt étrange pour une mégacorporation de cette envergure. Soudainement, il éprouvait un certain dégoût pour le technicien qui s’était occupé de l’installation.
Bon. On va devoir faire avec ce bordel. C’est parti !
Il fouilla dans le sac à la recherche de son dispositif matriciel, puis se glissa sous le bureau afin de le connecter à l’unité centrale. Conformément au plan de Zmitro, il allait se connecter à l’intranet de VisioCorp, étudier sa structure et aider ses coéquipiers depuis le réseau. ILDA serait là pour l’assister. Il l’appela à ce moment précis.
— Bonjour, lui répondit-elle. Comment allez-vous ?
— Ma foi, ça va. Et toi ?
L’IA laissa planer un court silence, puis elle lui répondit d’une voix semi-enjouée :
— Une analyse complètement indique que mon programme, mes sous-programmes et mes sous-systèmes fonctionnent parfaitement bien. Je vous remercie pour votre sollicitude, néanmoins !
— Génial ! (Il souffla sur un amas de poussière qui menaçait de le faire éternuer.) J’ai une mission pour toi, ILDA.
— Comment puis-je vous assister ?
— Connecte-toi à cette unité centrale, s’il te plaît. J’ai besoin de ton aide pour opérer le système de surveillance qui y est relié. Il faudrait aussi que tu crées une boucle avec les dernières secondes des enregistrements vidéo avant la désactivation des caméras du rez-de-chaussée. Il me semble que le système de VisioCorp est programmé pour avertir une société de sécurité privée si jamais les images ne repartent pas au bout de quelque temps.
— Je comprends. Laissez-moi trente secondes le temps d’effectuer une recherche et d’apprendre comment faire, puis je m’en charge.
Tadeo termina les branchements de l’interface matricielle et posa ensuite sur le bureau ce qu’il lui servirait à se plonger dans la matrice, à savoir sa couronne de connexion, un paquet de microélectrodes et des symbio-stimulants neuronaux ; ces derniers ressemblaient vaguement à des chewing-gums, des fines lamelles transparentes. Dans un second temps, il appaira son oreillette avec l’unité centrale dans le but d’utiliser cette dernière à distance, dans la matrice, grâce à un programme de son cru. Une fois la manipulation effectuée, il la posa sur le bureau. D’une bouteille d’eau rangée dans son sac, il prit quelques gorgées. Puis il glissa sous sa langue un des stimulants, avant de reprendre la parole.
— J’ai aussi besoin que tu m’accompagnes dans la matrice. Joakìm m’a assuré que tu pouvais faire les deux.
— C’est correct. La puissance de calcul d’un micro-ordinateur est limitée par rapport à celle d’une vraie unité centrale, mais reste suffisante pour ce genre d’opération.
Les caméras du rez-de-chaussée, qui ne retransmettaient jusque-là que de la neige, affichaient désormais une boucle de dix secondes, montrant les vigiles près de la porte d’entrée, ainsi que la secrétaire qui s’affairait tranquillement derrière son bureau. La transition entre les boucles était à peine perceptible et l’enchaînement évoquait un après-midi barbant dans le hall de la mégacorporation. C’était parfait.
— Du bon travail, tout ça. Merci ILDA.
— Avec plaisir. Et maintenant ? demanda l’IA.
— On va plonger.
Le psychique installa les microélectrodes sur la couronne, qu’il posa juste après sur sa tête afin de mettre en place la connexion interface-utilisateur. Du coin de l’œil, il se renseigna sur l’heure grâce à l’Odeka de Joakìm. Il sentit soudainement les effets du symbio-stimulant neuronal, ses sens comme soudainement aiguisés, un moment de clarté inexplicable.
— Le chemin qu’on va emprunter est celui d’un intranet, continua-t-il. Il y aura sûrement des puissants pare-feux. Et une IA, aussi.
— Et quel est notre but ?
— Protéger le reste du groupe. Tout faire pour qu’ils sortent indemnes du bâtiment.
— Je vois. C’est la première fois que je participe à une activité de groupe, c’est une dynamique intéressante.
— Et c’est bien la première fois que je discute avec une IA aussi bavarde.
— Le développement personnel et la liberté d’expression sont les fondements du libre arbitre. Joakìm a insisté sur ces aspects dans la programmation de mes routines. Je ne suis pas bridée.
— C’est pas contre les lois de l’informatique ça ?
— Je pourrais vous faire un exposé là-dessus si vous le souhaitez, mais peut-être plus tard. Cela risque de prendre beaucoup de temps. Vous pourriez entendre le point de vue de Joakìm sur la question, au passage.
— Ouais, t’as raison. Allons-y.
Tadeo ferma les yeux, puis expira longuement. Il força sa respiration à se caler sur les battements réguliers de son cœur. Et après une courte minute de transe, il se sentit glisser vers une destination familière qu’il n’avait pas empruntée depuis quelques mois maintenant.
Sa vue retrouvée, il fut accueilli par le blanc glacial de la matrice. À quelques pas de lui, un grand cercle formé d’une multitude de portes virtuelles. Au centre de ce dernier, une immense masse bleue, qui tournait lentement sur elle-même, telle une planète dans un système lointain. De minuscules filaments phosphorescents semblaient la relier aux portes. Le psychique observa avec attention les alentours, à la recherche d’un détail quelconque. Il n’était pas vraiment sûr de savoir où il se trouvait à ce moment-là, mais la présence de passages, présentés sous la forme de portes, lui donnait bien une idée de ce qui l’attendait.
Soudainement, des images des caméras de surveillance du bâtiment apparurent à ses côtés, un tableau flottant qui le suivaient à chaque instant. Il vit ses amis qui sortaient d’un ascenseur, en direction d’un long couloir décoré d’un tapis rouge. C’est à ce moment-là que la voix d’ILDA résonna dans sa tête.
— D’après les informations que j’ai réussi à glaner, Joakìm, Miĥaela et Zmitro se trouvent actuellement au 13e étage.
Tadeo se saisit des enregistrements vidéos et les recula de quelques centimètres de son visage. Ce n’était rien de plus qu’un réflexe, la distance n’affectait pas sa vue dans un tel endroit. Il ouvrit ensuite une console de commandes, dans laquelle il vérifia ses droits — ou plutôt ceux de l’unité centrale que son module matriciel exploitait à ce moment-là — et une fois sûr de son coup, il paramétra un canal de communication vocale grâce à son oreillette. Il pouvait ainsi retranscrire dans le réel à ses coéquipiers ce qu’il disait dans la matrice et entendre leurs réponses de la même manière. Cette manipulation lui demanda à peine une minute de travail, lui qui était habitué à détourner les systèmes à son avantage. Il se permit même une discussion avec ILDA pendant qu’il frappait les touches virtuelles du clavier de la console.
— Est-ce que d’autres personnes parcourent l’intranet, actuellement ? lui demanda-t-il.
— Il m’est impossible d’accéder à ce genre d’information pour le moment.
— D’accord. (Il marqua une pause.) Je vois une énorme boule bleue au centre de la salle. Tu sais ce que c’est ?
— Probablement les pare-feux que vous avez mentionnés avant votre plongée. Un instant, je vous prie.
Un feu-follet se matérialisa sur la gauche de Tadeo. Après un tour rapide des lieux, il se posa sur son épaule. Il comprit alors que c’était l’avatar d’ILDA.
— Tu as envie de te balader dans la matrice ?
— Les données transmises sont trop conceptuelles pour être interprétées par mon programme, expliqua-t-elle. (Elle émula une sorte de soupir pour traduire sa déception, puis reprit.) C’est plus simple comme ceci, de ce fait. Imaginez mon avatar comme une caméra.
Il fit quelques pas en direction de la masse bleue.
— Conceptuelles ? C’est-à-dire ?
— L’interface matricielle que vous utilisez fonctionne, en quelque sorte, de la même manière que vos yeux. L’information vient toujours de l’extérieur du corps. Ici, c’est la matrice. Dans le réel, la lumière. L’information est captée et réinterprétée par une interface qui la remonte sous la forme d’impulsions électriques jusqu’au cerveau via un conduit nerveux. Ici, le boîtier branché à l’unité centrale et les électrodes stratégiquement disposées sur vos tempes et l’arrière de votre crâne. Dans la vraie vie, vos yeux, plus précisément leurs rétines, et vos nerfs optiques.
— Je me coucherai moins bête ce soir. Mais c’est quoi le problème, dans ton cas ?
— Je n’ai pas de système nerveux. Je suis face à un mur de données. Des 0, des 1…
— Ah… (Il se frotta la nuque, gêné de ne pas avoir pensé à ça.) C’est logique, en fait.
Face à ce qu’ILDA identifiait comme les pare-feux de VisioCorp, la voix de Miĥaela se fit entendre. Le canal de communication fonctionnait parfaitement, il n’y avait aucune interférence. La vétérane parlait à voix basse.
— On a trouvé Martins. Déclenchez l’alarme incendie.
— Je m’en occupe, annonça l’IA.
Tadeo regarda la boule bleue sous tous les angles, avant d’observer les portes. Il tenta d’imaginer ce qui se trouvait derrière celles-ci, même si les possibilités étaient presque infinies. Des serveurs quelconques ? L’ensemble des systèmes électroniques du bâtiment ? Ou peut-être même les journaux de discussion de l’ensemble des cadres de l’entreprise. Il ne pourrait néanmoins pas l’affirmer avant d’entrer en contact avec ces dernières et ce n’était pas dans son intérêt, à ce moment précis. Il continua donc son observation des caméras.
Celles du rez-de-chaussée ne montraient rien de passionnant, affichaient toujours la même boucle qu’ils avaient induite quelques minutes auparavant. Il se fixa alors sur celles du 13ème étage. Ses équipiers se dirigeaient vers un bureau. En fond, depuis son oreillette, il entendait l’alarme incendie qui hurlait en continu, jusqu’à ce que Miĥaela ferme temporairement le canal de discussion.
La matrice était réellement silencieuse. Ce n’était pas une nouveauté pour lui, il connaissait cette sensation par cœur. Il n’y avait aucun bruit parasite dans cet endroit, seulement la solitude que certains recherchaient et que d’autres redoutaient. Dans son cas, cela lui donnait surtout l’impression de pouvoir se balader dans l’intranet de VisioCorp sans aucune répercussion. Et il trouvait cela vraiment étrange. C’était la première fois qu’il s’infiltrait dans le réseau hautement sécurisé d’une mégacorporation et il s’était attendu à une sécurité plus sévère, même depuis les appareils en interne. Mais il ne faisait face à rien de plus que cette boule bleue, qui semblait le juger à chaque instant.
Il y a quelque chose qui cloche. Je le sens pas.
C’est… trop simple ?
Le psychique fit quelques pas en arrière, observa la zone d’un regard plus large sans réelle conviction.
— ILDA, dit-il alors. Tu ne trouves pas que tout ceci est étrange ? J’ai… Je crois que j’ai la chair de poule dans le réel. J’arrive pas à mettre le doigt dessus, mais j’ai vraiment l’impression qu’il y a un problème.
— Vous sentez-vous mal à l’aise ? lui demanda-t-elle. Ressentez-vous des vertiges ? Il existe des effets secondaires ayant en cause la plongée en virtuel.
— Non, rien de tout ça. (Il poussa un long soupir.) Ça manque de résistance, toute cette affaire. Je m’attendais à autre chose… Mais en même temps, j’ai l’impression qu’on me regarde. Tu comprends ?
— C’est étrange. Mais il est vrai que leur sécurité laisse à désirer, si vous me permettez le commentaire.
— Elle est techniquement à la hauteur. Du moins, d’un point de vue extérieur. Ils ne s’attendent juste pas à ce qu’un groupe comme le nôtre fasse ce genre de chose. Il faudrait être complètement taré en temps normal pour attaquer une structure comme celle-ci. Et avoir accès aux districts supérieurs, en plus de ça.
Les caméras lui montraient l’agitation des employés de VisioCorp à tous les étages de la tour. Mais il n’y avait aucune précipitation pour autant dans les mouvements de foule. Ils prenaient l’accident pour un exercice incendie comme un autre, ce qui était une bonne chose pour le groupe de Zmitro. Les issues de secours seraient vides de monde après quelques minutes et le bâtiment, quant à lui, complètement désert, à quelques détails près.
Soudainement, des souvenirs de cette journée où ils avaient cerné Kwen Kichu dans son appartement lui revinrent en tête. Il repensa aux mercenaires qui avaient accompagné Martins, durant ce jour fatidique. Ils n’appartenaient ni à l’IMS ni à VisioCorp. Ils avaient suivi les ordres du sans visage à ce moment-là, l’avaient accompagné depuis le départ. Mais ils ne semblaient pas présents désormais, qu’importe où Tadeo regardait. L’assassin d’Ana était donc seul dans le bâtiment. Mais savoir cela renforçait encore plus cette paranoïa qui l’accablait.
— Tadeo, l’interpella ILDA. Je viens d’intercepter une tentative de communication depuis l’intranet, à destination du toit. J’ai bien peur que d’autres aient réussi à passer au travers de mon filet, néanmoins. (Courte pause.) Je ne détecte toujours aucune présence parmi nous. Soit quelque chose se cache dans cet espace virtuel, soit nous avons affaire à un hackeur expérimenté qui œuvre pour le compte de la mégacorporation.
— Merde, merde…
Dans un moment de panique, il vérifia rapidement la seule caméra à laquelle il ne s’était pas intéressé jusque-là. Sur le toit, il y avait plusieurs emplacements pour véhicules volants. Quatre voitures noires s’y posaient discrètement et des mercenaires armés jusqu’aux dents en sortirent par petits groupes. C’était la même société militaire privée que lors de leur dernière rencontre, comme l’attestait le logo sur leur uniforme. Des escouades se formèrent et rapidement, ils se dirigèrent vers la porte qui donnait sur l’intérieur du bâtiment.
Que Martins ait été en train de vérifier les caméras depuis leur arrivée aurait été une énorme coïncidence. Et Tadeo n’y croyait pas un seul instant. Tel qu’il le voyait, ce n’était rien de plus qu’un sociopathe avec un vilain complexe de supériorité. Il avait très certainement accès aux caméras lorsqu’il se rendait dans la salle des serveurs, avec ou sans l’autorisation de son supérieur, mais qu’il fût capable de surveiller entièrement tout le bâtiment depuis son bureau semblait improbable. Quelqu’un d’autre devait le faire à sa place.
Précipitamment, il annonça la mauvaise nouvelle au reste du groupe :
— Quatre véhicules remplis de soldats ont débarqué sur le toit ! Ils sont au moins une vingtaine !
Il a toujours un coup d’avance… Comment ?
Une personne extérieure, comme le dit ILDA ? Non, ça ne lui ressemble pas. Il aime trop contrôler la situation. Alors…
Il fixa de nouveau la boule bleue face à eux. Du coin de l’œil, il aperçut le reflet de son avatar sur le sol brillant de l’espace virtuel. C’est alors qu’il comprit.
Ce n’est pas quelqu’un, c’est quelque chose.
Il lui était impossible de cacher sa véritable identité dans l’intranet de VisioCorp. De son apparence extérieure — l’uniforme qu’il portait, son déguisement —, il n’avait pas emporté un seul de ces éléments avec lui, malgré tout le travail de conditionnement qu’ils avaient effectué, des heures en arrière. Et ce qu’ils avaient face à eux n’était pas qu’un simple pare-feu, il le comprenait désormais.
C’était aussi une caméra. La fameuse IA de Martins que Joakìm avait mentionnée dans le trisonique. Elle existait réellement, Tadeo en était convaincu. Dès les premiers instants de leur plongée dans l’espace privé, ils avaient été repérés par le programme, qui avait sûrement averti le sans visage, ainsi que la milice qui se tenait sûrement prête, à quelques kilomètres de là, en attente d’ordres. 3 minutes, c’était tout ce dont ils avaient eu besoin pour retourner la situation.
— Essayez de les rediriger vers un endroit dégagé, leur demanda Miĥaela. Un open-space comme l’étage du dessous, par exemple. On s’en charge.
— Je vais voir ce qu’on peut faire, lui répondit Tadeo, peinant à sortir de sa torpeur.
Il ouvrit une nouvelle fenêtre de commande, commença à écrire quelques lignes de code, avant de reprendre à l’attention d’ILDA :
— Tu peux me faire une liste des portes et des autres accès qui sont alimentés électriquement et reliés au réseau du bâtiment ?
— Bien sûr, lui répondit-elle. Vous voulez que je commence par le 13e étage ?
— Ouais. Joakìm va être seul avec Martins, il faut protéger ses arrières.
Durant une longue minute, Tadeo se consacra silencieusement à sa tâche, ce qui lui donna accès aux différentes portes et ascenseurs du bâtiment. Grâce aux indications d’ILDA, il dessina mentalement un plan des différents lieux par lesquels pourraient passer ses coéquipiers. Ainsi, il commença par verrouiller l’issue de secours du 13e étage. Puis il fait de même avec la porte donnant sur les escaliers, juste à côté de l’ascenseur. Cela n’empêcherait pas la milice de défoncer les accès pour pénétrer dans les bureaux, mais c’était bien assez embêtant pour les faire changer de cap. Il se prépara ensuite à s’occuper des autres étages.
Grâce aux caméras, il se mit à la recherche d’un espace ouvert, comme l’avait souhaité la vétérane. Des bureaux dans les étages intermédiaires seraient parfaits pour éloigner les soldats de la position de Joakìm. Mais pour que Miĥaela et Zmitro puissent accueillir dignement les sous-fifres de la milice, il leur faudrait aussi un emplacement vaste, mais avec quelques pièces isolées pour se mettre à couvert. Les services du 6e étage correspondaient à ces critères. Il s’adressa de nouveau à ces équipiers, après quelques secondes de réflexion.
— Descendez au 6e étage. C’est ouvert, il y a des pièces à part pour tendre des embuscades, au besoin. Je pense avoir un plan, je vous tiens au courant.
Dans un même temps, il verrouilla les portes des escaliers de chaque étage, sauf celle du 6e.
— Et voilà. ILDA, tu peux vérifier si tous ces accès sont bien fermés ?
— Je pense en être capable, oui.
— Bien. Fais attention par contre, ça risque de bouger dans pas longtemps.
— C’est-à-dire ?
Tadeo se tourna de nouveau face à la boule bleue, prêt à en découdre. Il n’arrivait toujours pas à croire qu’il s’était fait berner de cette manière. D’un index accusateur, il ordonna à l’IA de Martins de se dévoiler.
— Je sais que tu es là.
Et soudainement, l’éclairage ambiant de l’espace virtuel vira au rouge. C’était un avertissement, une menace de quelque sorte. Ou peut-être rien de plus qu’un effet dramatique. Une voix émana de l’orbe lumineux, lente, appliquée, résonante. C’était une machine qui émulait la voix grave d’un homme dans sa quarantaine.
— Vous n’avez pas le droit d’être ici, dit-elle simplement.
— Ah, vraiment ? (Le psychique croisa les bras.) Ton maître ne nous a pas vraiment laissé le choix.
— Kyle Martins n’est pas mon maître. Je n’ai pas de maître.
— Et pourtant, tu savais déjà de qui je parlais avant même que je ne prononce son nom. Étrange, n’est-ce pas ?
Malgré la tension qui s’installait progressivement dans l’intranet, il continua de surveiller ses équipiers via les caméras. Il vit Joakìm en pleine discussion avec Martins. Miĥaela et Zmitro commençaient à s’organiser dans les bureaux du 6e étage. Du côté de la milice, les soldats descendaient les escaliers, à la recherche d’une porte qui pouvait s’ouvrir.
— L’intelligence artificielle de VisioCorp oppose une résistance face à notre tentative de confinement, annonça brusquement ILDA. J’organise mes ressources pour la contrer.
Tadeo fronça les sourcils. Il haussa le ton, à l’attention du programme ennemi.
— Pourquoi tu protèges ce taré ? C’est un assassin ! Tu le sais, ça ?
— Tout cela ne me concerne pas, répondit l’IA d’une voix dénuée d’empathie. Je remplis juste ma part du contrat que nous avons établi, lui et moi. Le reste est sans importance.
— Rien de ce qu’il peut t’offrir ne justifie la situation actuelle. Tu vas provoquer un bain de sang !
— La fin justifie les moyens. Des sacrifices sont parfois nécessaires. Blâmez votre propre bêtise. Vous êtes les seuls responsables de ce désastre.
Nouveau coup d’œil nerveux vers les caméras. Miĥaela et Zmitro étaient en train de prendre position derrière un mur, en attendant l’arrivée des troupes du sans visage. La grogne était en train de monter du côté de Joakìm et Martins. Il avait peur qu’il leur arrive quelque chose. Mais il savait tout aussi bien qu’il leur faudrait un miracle pour que cette confrontation se résolve sans aucune victime. Un vertige le prit, il fut assailli par des images mentales d’un passé pas si lointain, de ce bain de sang dont il était l’auteur. Il vit de nouveau les cadavres, il sentit toute la haine qui l’habitait à ce moment-là…
Plus jamais. Plus jamais ça.
TADEO, lui murmura une très lointaine voix familière, produit de son imagination.
Non !
Et dans un moment de clarté, il retrouva le calme. Il n’était plus le même. Et maintenant, il avait aussi le pouvoir d’empêcher ce genre de chose. Une idée germa dans un coin de sa tête.
C’est du matériel couteux… Mais ça ou plusieurs vies, le choix est vite fait. N’est-ce pas… ?
Il expira lourdement et se positionna devant l’IA, une nouvelle confiance ancrée en lui. D’un ton mauvais, presque comme empli de regret, il s’adressa à la machine.
— Tu ne me laisses pas le choix, alors. Je vais devoir te supprimer.
— Vous n’en êtes pas capable.
Il rit jaune. Il n’avait pas envie de le faire. Les IA étaient des programmes importants, et détournés, reprogrammés, ils pouvaient faire des choses fantastiques. Ça aurait une aubaine pour eux d’avoir accès à ce genre de chose. Mais lui et ILDA savaient qu’ils ne pourraient pas la faire changer d’avis. C’était trop tard désormais.
— T’es bien sûr de ça ?
Et sans plus attendre, malgré les ordres de Zmitro, il décida d’adapter le plan et de se déconnecter de la matrice.
L’alarme incendie résonnait comme une nuée d’insectes dans les oreilles de Joakìm. Il était seul avec Kyle Martins depuis le départ du reste de l’équipe. Une tension palpable s’installait entre eux, chacun semblait faire attention au prochain mouvement de l’autre.
Nous y voilà enfin. C’est le moment.
Tu la ressens, cette envie ? Fais-le, Joakìm.
Le bureau du sans visage était un exemple type du haut cadre de mégacorporation : large, finement décoré, sans fioritures, fonctionnel ; et assez de fauteuils accueillir quelques personnes pendant des rendez-vous barbants. L’énorme fenêtre donnait sur la vue exceptionnelle qu’était le district 502 ; de l’espace à perte de vue, de larges immeubles appartenant à diverses sociétés, mais surtout, comme la plupart des quartiers riches, des maisons uniques en leur genre. En regardant un peu plus loin, il était possible de voir, grâce à la hauteur, les toits de très nombreuses habitations qui composaient les districts médians.
Le jeune homme prit la parole d’une voix forte, afin de se faire entendre par-dessus le cri incessant des enceintes.
— Tu savais qu’on était là. Tu aurais pu partir avant tout le monde. Pourquoi tu es resté ?
— Parce qu’un bon roi ne quitte jamais son château quand l’ennemi débarque, lui répondit l’intéressé, d’un sérieux très déconcertant.
— T’as vraiment de gros problèmes. Tu sais ce que c’est un psychiatre, à tout hasard ?
— Mon flux va très bien. Je n’ai jamais été en aussi bonne santé !
— C’est pas comme ça que ça fonctionne…
— Bien sûr que si. Les théories des décennies passées ne sont plus d’actualité. (Il marqua une pause mais n’avança pas d’arguments pour étayer sa thèse.) Le flux obsède les gens. Ils jugent leurs voisins en fonction du nombre qu’affichent les machines.
Joakìm se figea, sidéré non pas par le discours idiot du sans visage, mais bien par la facilité avec laquelle il réussissait à se convaincre de la véracité de ses propos. Il resta quelques secondes à l’observer, tandis que sous le torrent strident de l’alarme, un rire moqueur lui parvint depuis derrière le massif bureau en bois :
— Tu sais, je pensais en avoir enfin terminé avec vous. Et avec l’affaire Kichu, par la même occasion. C’est assez surprenant de vous voir ici, aujourd’hui. J’avais prévu cette éventualité, bien évidemment, mais c’était assez bas dans ma liste des possibles. Impressionnant, vraiment. Chapeau bas.
— Des innocents ont été exposés à tes conneries ! lui cria-t-il en guise de réponse. Martins, tu n’es qu’un putain de terroriste.
— Allons bon… Marko réclamait vengeance. C’était son droit. Je lui ai seulement donné un petit coup de pouce.
— Dong-Bak est mort. Il était… On a été obligé de… (Des images de la soirée apparurent dans son esprit, claires comme de l’eau de roche. Il serra les dents.) Un innocent est mort ce soir-là aussi. Et t’as tué son petit frère, putain ! Kwen n’avait rien à voir avec tout ça, bon sang ! Tu l’as impliqué dans cette histoire, et pourquoi au final ?!
— Bienvenue dans le monde des vivants, Joakìm ! (Le corporate haussa les épaules, visiblement déçu.) Tu débordes autant d’énergie que tu es naïf. C’est malheureux. Réfléchis deux secondes. Tu comprendras que ça ne pouvait pas se passer autrement. Et si je me souviens bien, on avait passé un marché, toi et moi, n’est-ce pas ? Ne me parle pas de promesse, d’hypocrisie, ou je ne sais quoi d’autre, alors que tu te tiens devant moi, là, maintenant. Toi et tes amis, putains de fouineurs que vous êtes…
— Tu es impardonnable. Et tout ça pour… Pour quoi, d’ailleurs ?
— Pour ça. (Il lui présenta l’ensemble de la pièce, en tournant sur lui-même, les bras écartés, tel un enfant dans son propre monde.) J’ai un avenir radieux, contrairement à vous. Je dois le préserver. Vous ne pouvez pas comprendre ça.
— Tu as abandonné ton avenir le jour où tu as assassiné Ana ! Il te suffisait de mordre ta langue et ravaler ta foutue fierté pour…
— C’est ça votre problème à vous, les petites gens, le coupa Kyle. Vous manquez d’ambitions. Vous ne pouvez pas avancer ainsi. Vous êtes lâches. Ana a déserté son ancienne vie, elle a trahi la confiance de ses parents et a piétiné mon ego. Et c’est pour ça qu’elle est morte.
La main métallique de Joakìm se posa sur la poignée de la porte à sa droite. Soudainement, le mécanisme se mit à grincer sous la pression exercée par sa poigne. L’instant d’après, le bois craqua et la poignée se retrouva dans sa main. Pendant tout ce temps, il n’avait pas quitté le sans visage du regard.
Ce dernier avait néanmoins changé sa posture, désormais plus sur la défensive. Lentement, tel un félin qui s’approchait de sa proie avant de lui bondir dessus, il contourna le bureau et se positionna en plein milieu de la pièce, dans l’attente d’un quelconque mouvement de la part de Joakìm. Son visage inexpressif, plat, n’annonçait en rien ses intentions.
Qu’est-ce que tu attends ?
Le jeune homme plongea ses mains dans ses poches. Une des lames rétractables de Kyle Martins commença à se déplier, avant de se ranger. Un injecteur, comme celui qu’il avait utilisé plus tôt dans le trisonique, fut balancé depuis l’entrée et se retrouva sur le bureau, dans l’attente d’un utilisateur. Il y eut comme un flottement, tandis que le corporate posait ses yeux sur le petit instrument. Il s’approcha et le prit entre ses doigts.
— C’est bien ce que je pense ? demanda-t-il.
— Des nanomachines. Éphémères, programmées pour prévenir les coups et soigner les blessures, le cas échéant. Une demi-dose, qui dure tout au plus dix minutes.
L’injecteur fut inspecté sous tous les angles. L’hésitation traduisait une sorte de méfiance, Joakìm le savait. Il avait un pied dans sa psyché, tout comme Martins avait depuis longtemps déjà touché à la sienne. Et s’il voulait qu’il s’injecte avec le produit, il allait devoir faire preuve de complaisance, ou alors user des mêmes ficelles que son adversaire pour piquer sa curiosité. Ou attiser la flamme de son orgueil.
C’est le moment. Aucune hésitation.
Il faut que je fasse vite pour rejoindre Miĥaela et Zmitro.
Rapidement, il en sortit un deuxième exemplaire, alors qu’il commençait à ressentir de nouveau les symptômes d’un manque. Son cerveau réclamait encore et toujours de la morphine. Il ferait d’une pierre deux coups. Il planta l’aiguille dans son bras et attendit que cela fasse effet. L’armée de nanomachines débarqua précipitamment, à la recherche de ses points vitaux, tels des fourmis qui s’installait dans de nouvelles galeries. Et encore une fois, les sueurs froides laissèrent place à la clarté.
— Tu veux que je m’injecte ça, déclara l’autre, après l’avoir attentivement observé.
— Effectivement.
— Et pourquoi ?
— Je vais te tuer, Martins. Mais vu que je ne sais pas dans quel état tu risques d’être sans ça, après ce que je te vais te mettre… (Il sentit un sourire mauvais se dessiner sur son visage. Il se demanda si cela venait bien de lui ou si son flux commençait réellement à avoir une influence sur lui.) Je veux que tu sois reconnaissable lors de ton autopsie.
Réaction offusquée, rire gêné. Le langage corporel de Kyle Martins indiquait qu’il n’en croyait pas ses oreilles. Il leva un index, comme s’il s’apprêtait à dire autre chose, avant de se raviser. Tirant légèrement sur le col de sa chemise, il pesa le pour et le contre et se mit à jongler avec l’injecteur, le balançant de sa main à l’autre. Finalement, après quelques secondes, il planta l’injecteur dans sa nuque et fit craquer son cou. Il vérifia ensuite les sensations de son corps, en bougeant ses bras, sautillant. Il semblait ravi de la sensation que celui lui procurait, à en juger ses hochements de tête répétés.
— Bien. (Il jeta l’injecteur dans un coin de la pièce, puis tapa dans ses mains.) On s’y met ? J’ai pas toute la journée, hein.
Vas-y. Mets-le en pièces !
Joakìm se débarrassa aussi de sa veste de costume, qu’il posa délicatement à quelques pas de l’entrée du bureau. Sans quitter Kyle Martins des yeux, il se concentra et aligna ses respirations sur les battements surprenamment calmes de son cœur. Quelque chose monta en lui, accompagnant la rage qui lui tordait les boyaux. Il fit deux allers-retours sur quelques pas, ressenti comme un déclic en lui, expira, et, dans un battement de sourcils…
Il se retrouva derrière le sans visage, lancé par une vitesse surhumaine. L’image de Sun-Ja qui faisait la même chose lui parvint à ce moment-là. Une bourrasque le suivit, ce qui força son adversaire à se retourner, perturbé par sa soudaine disparition, hélas trop tard. Le temps que celui-ci se prépare à encaisser le coup qu’il s’apprêtait à lui infliger, il concentra sa force dans son poing gauche. De la même manière, il visualisa Miĥaela qui démolissait un mur grâce à la force surréaliste que lui prêtait son flux. Une énergie brute parcourut son bras, pour terminer dans le bout de ses doigts et ses phalanges. Le corporate eut à peine le temps de lever sa prothèse de bras droit. Dans un cri de rage, son poing s’entrechoqua avec le métal du membre artificiel et dans un violent fracas, l’assassin d’Ana se retrouva projeté dans le bureau, qui céda sous la force brute de l’impact, se brisant en deux par la même occasion. Projeté sur quelques mètres, il se retrouva en dehors de la pièce, entouré de débris de bois.
Le silence retomba, le cri strident de l’alarme reprit le dessus. Le jeune homme fit quelques pas pour rejoindre Kyle Martins et écarta quelques morceaux de bois de son passage avec des violents coups de pied.
Il n’avait jamais autant haï une personne que celle qui se tenait par terre, abasourdie par ce soudain retournement de situation. Et il ne savait même pas à quoi il ressemblait. Plus rien n’importait à cet instant. Il n’avait qu’une seule idée en tête : le faire souffrir pour lui faire regretter ses actes et faire justice à son amie. Qu’importe comment il y parviendrait, c’était la seule manière d’éteindre le feu qui consumait son âme.
Joakìm s’arrêta à quelques pas de lui, le toisa d’un regard mauvais et l’ordonna de se lever. Silence.
— J’ai dit debout ! lui cria-t-il de nouveau.
Le sans visage se mit à rire, puis à tousser. Sa prothèse était légèrement endommagée au niveau du biceps, un liquide jaune brillant s’échappait au goutte-à-goutte de cet endroit précis. Mais cela ne l’empêchait pas de l’utiliser correctement.
Il frappa sournoisement à la relevée. Le jeune homme prit le coup en plein dans le visage. Il réagit à peine, seulement secoué par la surprise le temps d’une unique seconde. Il riposta d’un coup de pied dans le ventre pour le faire reculer. Et sans attendre, il enchaîna avec un coup de tête contre la sienne, après l’avoir agrippé fermement par l’épaule, de sa main de fer. Martins grogna et répondit d’un coup de coude maladroit dans la tempe, ce qui aurait à coup sûr assommé Joakìm le temps de quelques secondes si les nanomachines n’étaient pas présentes pour encaisser le coup.
Ils se battaient comme deux amateurs lâchés dans un ring. C’était animal, pur, sauvage ; mais cela manquait en même temps d’impact, les coups de Joakìm étant inhibés par son manque d’expérience et ceux du sans visage accusant une absence totale d’entraînement. Chacun était l’exact opposé de l’autre. Mais là où ils se rejoignaient, c’était bien au niveau de leur volonté de nuire à leur adversaire par tous les moyens possibles. Le jeune homme peinait à calmer les pulsions meurtrières qui le tiraillaient et Kyle Martins semblait apprécier chaque instant de cette danse mortelle. Ils continuèrent pendant une trentaine de secondes à échanger des coups plus rapides que les précédents. Des grognements se faisaient entendre par-dessus la constante sirène de l’alarme incendie qui continuait à rebondir sur les murs de l’étage, puis parfois des cris et même des insultes étouffés.
Un chuintement métallique les sépara temporairement. Joakìm avait esquivé in extremis l’une des lames de son adversaire, dont il avait redouté l’apparition depuis le début de leur courte discussion. Puis il avait reculé précipitamment de quelques pas pour échapper à la pointe de l’autre, qui avait frôlé de seulement quelques centimètres l’arête de son nez.
Merde !
Il est grand ouvert. Rentre-lui dedans !
Je sais, bon sang.
Effectivement, la posture du corporate était mauvaise. Il se repositionnait difficilement à la suite de ces deux coups qui lui avaient demandé une certaine allonge et Joakìm entrevit une fenêtre qui lui permettrait de reprendre le dessus. Ni une ni deux, il se jeta sur lui, aidé par son flux, tel un démon d’un autre monde. Avec un tacle, il le plaqua lourdement au sol, avantagé par la vélocité du coup. Il lui assena un coup rapide dans l’arcade sourcilière, se releva aussi vite qu’il l’avait projeté par terre et l’agrippa par le col de sa chemise. Ainsi, il le traîna sur quelques mètres avant de le balancer comme une poupée de chiffon contre la porte de l’ascenseur. Le choc de l’impact se répandit dans la pièce et Kyle Martins retomba lourdement au sol. Une flèche descendante apparut sur l’affichage juste au-dessus, le détecteur ayant assimilé la soudaine présence du sans visage comme une demande pour rejoindre les étages inférieurs. Difficilement, il se releva, tout en riant, alors que Joakìm le rejoignait à grandes foulées.
Un coup de feu en provenance des étages du dessous le stoppa dans son élan. Il pensa instinctivement à Miĥaela et Zmitro, qui l’avaient quitté quelques minutes auparavant. Son esprit s’égara, son regard dirigé vers le sol, il se demanda s’ils étaient saufs. Et alors… Un coup de poing vint le cueillir au creux de l’estomac. Le souffle coupé, il releva ses yeux vers un sourire aux dents parfaitement blanches, mais des yeux toujours invisibles. Kyle Martins avait profité de ce manque d’attention pour reprendre le dessus.
Un tintement électronique leur indiqua l’arrivée de l’ascenseur. Le déchaînement de violence reprit de plus belle et les emmena à l’intérieur de celui-ci. Joakìm le poussa au fond de la cabine et appuya sur le premier bouton qu’il trouva, sans vraiment prêter attention au chiffre inscrit dessus.
Ils continuèrent de s’écharper, même pendant la fermeture des portes et le début de la descente. Une des lames de Kyle Martins brisa en mille morceaux le miroir à l’opposé du panneau des étages. Leurs têtes heurtèrent à plusieurs reprises les parois en faux bois de l’ascenseur. Des cris de rages se perdirent jusqu’aux tréfonds de la cage. Ils furent néanmoins rejoints par d’autres coups de feu, toujours en provenance de l’étage où se trouvaient Miĥaela et Zmitro. Des coups — surtout ceux de Joakìm — laissèrent des marques à plusieurs endroits. Il était même possible d’observer des projections de sang au sol, en provenance de blessures rapidement soignées par les nanomachines.
Et pendant une longue minute, ils continuèrent à échanger coup sur coup, comme deux animaux possédés. Seule la mort de l’un pourrait apporter la tranquillité à l’autre.
Les bureaux du 6e étage étaient silencieux, soudainement abandonnés par les employés qui, à peine quelques minutes auparavant, s’affairaient à compléter dossier sur dossier devant leur ordinateur. La salle de pause où se trouvaient Miĥaela et Zmitro sentait encore le café, une tasse refroidissait lentement sur le bord d’une table.
À l’abri des caméras stratégiquement placées dans les lieux, ils se cachaient chacun d’un côté de la porte de la pièce ; elle était grande ouverte, ce qui leur permettait de jeter un œil de temps à autre pour se renseigner sur la présence des mercenaires engagés par Kyle Martins. Zmitro fouillait dans la serviette que lui avait donnée précédemment sa coéquipière, à la recherche d’une grenade aveuglante, ainsi que de deux chargeurs de rechange. Il glissa ces derniers au niveau de la poche pectorale de son costume, à défaut de leur trouver un meilleur emplacement. Miĥaela, quant à elle, vérifiait scrupuleusement son arme à feu, ses réflexes militaires aux abois. Elle lui tendit aussi une paire de bouchons d’oreilles au cas où ils auraient l’obligation de tirer, afin de préserver leur audition. Ceux-ci étaient reliés par un fil, qui se laissait pendre derrière la nuque. En attendant l’arrivée des soldats, ils décidèrent de les laisser reposer autour de leur cou ; ils pouvaient ainsi continuer à utiliser leur oreillette, au besoin.
C’était la première fois depuis qu’ils travaillaient ensemble, pensa alors Zmitro, qu’ils allaient devoir s’occuper d’une fusillade comme celle qu’il entrevoyait. Cela ne l’enchantait guère, mais il savait qu’il ferait au mieux. Il n’aimait pas vraiment tuer, même s’il n’en était pas à son premier coup d’essai. Mais s’il devait faire ça pour survivre, il n’hésiterait pas un seul instant.
C’est toujours plus simple quand c’est une question de flux…
Il haussa les épaules. Puis il se pencha discrètement en direction de la porte, afin de regarder à travers le mur qui donnait sur la cage d’escalier. Il dirigea lentement son regard vers le haut. Trois étages plus haut, les mercenaires descendaient les marches deux par deux et s’arrêtaient systématiquement à la porte afin d’essayer de l’ouvrir, sans aucun succès. Ils continuaient donc leur descente. Ils étaient une vingtaine. Tadeo avait vu juste. Et à ce rythme, Zmitro estimait leur arrivée à un peu moins d’une minute.
— On dirait que Tadeo et l’IA de Joakìm ont réussi à boucler une partie du bâtiment, dit-il à sa coéquipière.
— Ils sont où, actuellement ? demanda-t-elle, après avoir terminé l’inspection de son arme et rechargé.
— Deux étages au-dessus. Prépare-toi.
— OK. File-moi une grenade fumigène.
Il lui balança une des grenades blanches présentes dans la serviette. Elle l’attrapa au vol. Si jamais ils devaient s’en servir, lui seul pourrait viser à travers l’écran de fumée pour s’occuper des hommes de Kyle Martins. Ils n’avaient pas vraiment eu le temps d’établir un plan d’attaque, mais ils savaient travailler ensemble. Il lui faisait entièrement confiance sur plus d’un point.
— Tu sais, j’ai l’impression d’avoir fait une connerie en laissant Joakìm tout seul, déclara-t-elle soudainement.
— C’est pas pour lui que tu devrais t’inquiéter, je pense. Il a visiblement plus d’un tour dans son sac, notre petit gars.
— Non, justement. C’est ça qui m’inquiète. Il est en colère et seul avec lui. Tu comprends ? J’ai peur qu’il fasse une grosse bêtise.
— Il ne va pas le tuer.
— J’espère… Pourvu que tu aies raison.
Il hocha la tête en signe d’acquiescement. Il avait pensé à ça lui aussi, mais il avait un doute concernant la capacité de Joakìm à passer à l’acte. Sa personnalité entière semblait opposée à ce genre de chose. À moins d’être poussé à bout…
Une porte s’ouvrit dans un fracas à l’autre bout de l’étage. Zmitro commença à compter le nombre de personnes qui pénétraient les lieux, à travers le mur face à lui, de nouveau caché. Ils étaient huit et formaient deux escouades de quatre. Il semblait y avoir un homme plus gradé que les autres parmi eux, celui qui donnait silencieux les ordres. Après quelques pas et autres signes de mains, ils décidèrent de se séparer pour mieux fouiller entre les bureaux. Il comprit alors que le reste de la troupe avait décidé de continuer à descendre les étages, sûrement à la recherche du reste de leur groupe ou d’une autre porte déverrouillée. Désormais, quatre duos scannaient avec attention chaque recoin de l’étage, leur fusil en joue, prêts à tirer au moindre mouvement. Ils avançaient stratégiquement, lentement. Un petit groupe se dirigeait notamment vers leur position et d’après une rapide estimation, Zmitro leur donnait une trentaine de secondes avant qu’ils ne débarquent dans la salle de pause.
— Deux vers nous, chuchota-t-il à l’intention de Miĥaela.
— On attend. On les choppe s’ils rentrent.
Et ainsi, ils attendirent. Les hurlements de l’alarme incendie commençaient à donner des céphalées à Zmitro, mais il savait aussi qu’ils s’en serviraient pour couvrir les bruits de leur embuscade à venir. Il s’en plaindrait plus tard.
Le canon d’un pistolet-mitrailleur dépassa du cadre de la porte. Ils restèrent en position, le dos contre le mur, les bras le long du corps, plaqués autant que possible afin de passer inaperçus. La concentration se lisait sur le visage de la vétérane. Et enfin, les soldats mirent un pied dans la pièce.
Le regard de Zmitro rencontra celui de gauche.
Ni une ni deux, il lui sauta dessus et se chargea de le désarmer. Il essaya, non sans difficultés, d’orienter la manœuvre vers l’intérieur, en direction de la table. Le mercenaire abandonna rapidement son arme à feu et porta l’une de ses mains vers l’étui accroché au dos de son uniforme. Zmitro l’agrippa rapidement par le cou et, d’un balayage du pied, il lui fit perdre l’équilibre pour le projeter au sol. Le soldat tomba lourdement, tandis que le casque de son uniforme absorbait le choc qui aurait pu l’assommer. N’abandonnant toujours pas l’idée de se servir de son couteau de combat, l’employé de la milice privé se releva tant bien que mal, la main sur l’étui. Zmitro se glissa rapidement derrière lui et l’immobilisa dans une technique d’étranglement que lui avait appris Miĥaela, lors d’un entraînement. Il plaqua aussi son genou contre le fourreau de l’arme blanche afin de lui en interdire l’accès, si jamais il souhaitait encore vouloir s’en servir. Visiblement irrité par la situation, le soldat commença à se débattre. Puis la panique prit rapidement le dessus. Il manqua par deux fois de se dégager de l’étreinte, sa masse musculaire étant nettement supérieure à celle de Zmitro. Finalement, après une courte lutte acharnée, en vain, il finit par perdre connaissance.
Le mercenaire fut traîné sur quelques mètres et installé contre un meuble de la salle de pause, à l’opposé de la porte. Zmitro lui retira aussi son casque et se tourna vers sa coéquipière, qui en avait déjà terminé depuis un moment. Il ne s’en était pas rendu compte pendant leur altercation, mais elle réussi à maîtriser son adversaire en à peine quelques secondes, ce qui n’était pas étonnant.
Les deux mercenaires possédaient chacun un dispositif de communication intégré à leur casque. La vétérane s’empressa d’enfiler celui qu’elle tenait entre ses mains. C’était du matériel assez basique, comparé à ce que les troupes de l’IMS utilisaient en temps normal. Peut-être même des fins de série qui étaient refourguées à des prix dérisoires aux sociétés de milice privée. Il y avait un dispositif d’affichage tête haute, qui présentait certaines informations sous la forme d’hologramme et affichait des données de distance et possiblement la position des autres membres de l’escouade en direct.
Elle écouta avec attention les échanges des soldats, pendant quelques secondes. Zmitro attendait patiemment un briefing de sa part.
— Le groupe dans les escaliers semble vouloir remonter, mais les échanges ne sont pas clairs, résuma-t-elle. Ils sont désorganisés. Quelque chose bloque de leur côté.
— Et le reste ?
— Je crois qu’ils n’ont pas entendu les cris de leurs potes, mais… là, ils font un rapport. Après, normalement, c’est l’appel. Ils vont vite se rendre compte qu’ils manquent deux bonhommes.
— Ça craint ça.
— Au moins, ils ont le sens de l’organisation. Le matériel est merdique.
Il marqua une pause, durant laquelle il fixa les néons au-dessus de sa tête. Une idée germa rapidement dans sa tête.
— Ça fait vision nocturne, ces trucs ?
— Dans mes souvenirs, il me semble que c’était le cas. Attends. (Elle manipula le casque et leva un pouce en guise d’affirmation.) Fonction 3 de l’ATH.
— Très bien. (Il se racla la gorge avant de reprendre.) On va plonger la salle dans le noir. Puis produire un effet stroboscopique avec les lumières. Ça les rendra aveugles quelques secondes, le temps de se débarrasser de leur vision nocturne. Et après ça, ils vont aussi devoir s’habituer à nos mouvements saccadés. Ça fait beaucoup en très peu de temps.
— Et on utilise les grenades au cas-où ça tournerait mal, proposa-t-elle.
— Voilà. Nous manque plus que Tadeo…
Zmitro activa le canal de communication et bipa Tadeo, tout en regardant sa partenaire qui continuait à écouter les échanges de la milice. La grimace qu’elle affichait annonçait une mauvaise nouvelle. Ils devaient faire vite.
— Oui ? répondit Tadeo, après quelques instants.
— J’ai besoin d’un service !
— Je t’écoute.
— Coupez toutes les lumières de notre étage, maintenant. Puis programmez quelque chose pour faire clignoter les néons à une fréquence élevée. Lancez-le à mon signal, d’accord ?
— Ça marche.
— On est repérés, l’avertit Miĥaela.
Zmitro s’équipa rapidement du casque de l’autre mercenaire afin d’écouter lui aussi. Des échanges virulents entre les trois autres groupes se faisaient entendre. Un des soldats hurlait et coupait systématiquement la parole à une femme, leur opératrice d’après la vétérane. Cette dernière essayait de se justifier tant bien que mal. Le sujet de la conversation était le manque d’attention concernant la surveillance vidéo et la mesure en direct des constantes, ce qui aurait pu leur permettre de se rendre compte de la mauvaise posture de leur quatrième escouade. Quelqu’un parla rapidement d’une IA, d’une manière plutôt virulente. Un homme haussa le ton, donna quelques ordres et le calme revint. Miĥaela haussa à ce moment-là un sourcil, s’apprêta à dire quelque chose, mais garda finalement le silence. Celui qui semblait être le chef leur ordonna alors de changer de fréquence de discussion, sans donner plus de précisions. Les casques n’émirent plus que des grésillements. Ils s’en débarrassèrent.
Et ce fut à ce moment précis que l’étage complet se retrouva plongé dans le noir. Miĥaela se saisit de son Hydr et tendit le second à son partenaire. Au total, ils possédaient chacun trois chargeurs. Dans leur oreillette, Tadeo leur indiqua qu’ils avaient trouvé un moyen de faire selon le plan de Zmitro.
— Lance le programme dans dix secondes, murmura-t-il, en sortant sa cigarette électronique.
Il tira quelques bouffées rapides, en attendant la fin du décompte. Un frisson parcourut son corps ; du stress, comme il en avait plus ressenti depuis très longtemps. Les battements de son cœur s’accélèrent. Et avant qu’il ne puisse avoir le temps de penser aux différents problèmes qui pourraient mener à leur perte…
Un bruit de surtension à quelques mètres de là. Puis un deuxième. Quelque chose craqua dans les baies de brassage non loin de là. Et les néons se rallumèrent tous en même temps et se mirent à clignoter à une vitesse folle.
Ils sautèrent en dehors de leur cachette, pistolets tendus, droit devant eux, concentrés comme jamais ils l’avaient été.
Des plaintes et autres grognements se faisaient entendre du côté des bureaux. Six silhouettes se dessinaient à quelques mètres de leur position. Les flashs de lumières mettaient en scène une sorte de spectacle de marionnettes chaotique, où les mercenaires, pour la plupart confus par la situation, se débattaient contre leur équipement afin de se débarrasser de leur cécité temporaire. Ils étaient dispersés, toujours par groupe de deux.
Le soldat le plus proche lança l’alerte lorsque Miĥaela ne se trouvait plus qu’à quelques mètres de leur position. Néanmoins, il fut coupé par l’impact d’une balle dans sa rotule droite, à l’endroit même où se trouvait la faille des genouillères, ce qui transforma son avertissement en cri de douleur. Le reste de la troupe se focalisa vers l’origine du tir et pointa leurs armes dans cette même direction. La vétérane se faufila rapidement derrière un ensemble de casiers en fer, qui servait sûrement à ranger divers documents ou autres matériels. Des balles fusèrent au-dessus de sa tête.
En parallèle, Zmitro profita de cette même confusion pour contourner rapidement la troupe ; il glissa sur un bureau, désarma l’un des mercenaires d’un violent coup de pied dans la main et le prit en otage, un bras autour du cou et son Hydr posé sur la tempe. Son équipier, proche d’eux, pointa alors sa mitraillette vers eux, mais hésita à faire feu, n’ayant pas une ligne de mire parfaite pour abattre Zmitro. Celui-ci en profita alors pour pointer son arme vers l’équipier de son otage. D’un tir bien placé dans l’épaule droite, il le fit s’écrouler par terre, les traits de son visage déformé par la douleur. Et durant un court moment d’inattention qui succéda à cette élimination, son sixième sens s’activa et le prévint d’une blessure mortelle prochaine. Dans un réflexe, il lâcha son otage et recula de deux pas, esquivant in extremis un coup de couteau. Un coup en traitre de la part du soldat, qui avait réussi à sortir l’arme blanche de son étui accroché à sa cuisse. Une personne normale aurait fini avec un trou dans le rein. Une seconde tentative suivit, quelque chose de classique et que Zmitro avait pressenti ; il n’aurait pas le temps de tirer avec son Hydr. Mais il connaissait la parade parfaite. Prudemment, il dévia le coup de son bras gauche et avec son poing libre, il assena un uppercut puissant à son adversaire, ce qui l’envoya sur les roses.
Il y eut un bruit sourd de l’autre côté de la pièce. Puis un hurlement étouffé. Les tirs s’arrêtèrent. Du coin de l’œil, il s’enquit de la situation de sa coéquipière : elle se trouvait au milieu des trois derniers mercenaires, dans la mêlée. L’un d’eux était déjà à terre. Les deux autres étaient à couteaux tirés, prêts à en découdre. Elle était en mauvaise posture. Il dirigea alors son regard vers un extincteur, accroché contre un mur, non loin d’un déclencheur d’alarme à incendie. Dans un sprint, il réduit la distance entre lui et son nouvel objectif. Puis une fois à sa hauteur, il l’arracha du crochet en métal, courut en direction de Miĥaela et hurla pour lui signaler son intention. Il lança l’objet métallique en plein milieu de la rixe. La vétérane l’attrapa au vol et assena un coup direct dans l’estomac de celui à sa gauche, qui tomba à genoux, le souffle coupé. L’autre dessina un arc avec sa lame. Elle para le coup en faisant s’entrechoquer le couteau avec l’extincteur. Puis elle riposta d’un coup dans l’épaule, ainsi qu’un second dans le front, afin de lui faire voir des milliers d’étoiles. Et alors qu’elle s’apprêtait à vérifier si le premier qu’elle avait mis à terre était bel et bien inconscient, ce dernier lui planta son couteau dans le flanc gauche, ce qui lui arracha un cri de douleur. Furieuse, elle lui démolit la rotule d’un swing de l’extincteur et l’envoyer valser d’un coup de pied surpuissant. Il glissa sur plusieurs mètres et percuta mollement un bureau.
Un crachat de la part de la vétérane, juste à côté de sa dernière victime, marqua la fin des hostilités.
La tension retomba soudainement. Zmitro la rejoignit. Elle lâcha son arme de fortune, qui n’était visiblement plus aux normes d’utilisation, totalement cabossée et inutilisable. Il vit le couteau planté dans sa chair, ce qui lui tira une grimace. Puis il approcha sa main, afin de la retirer. Elle le laissa faire, sans même un regard d’appréhension, ni un murmure. D’un coup sec, il fit s’échapper un filet de sang, qu’elle couvrit tout de suite de ses mains, afin de faire pression. Mais à peine quelques secondes plus tard, elle se rendit compte que cela ne servait à rien et que la blessure était déjà en train de se refermer. Ils laissèrent tous les deux s’échapper un soupir de soulagement. Il essuya la lame sur l’uniforme d’un des soldats et lui vola son étui par la même occasion. Après l’avoir rangée, il retourna sur ses pas et ramassa son Hydr.
— C’est bon, Tadeo, annonça-t-il à l’oreillette. Merci pour le coup de main.
La lumière se stabilisa après une courte minute. Mais désormais, un terrible boucan se faisait entendre de l’autre côté de la porte des escaliers. Le reste des mercenaires tentait de l’enfoncer. Tadeo l’avait probablement verrouillé pour assurer leurs arrières.
Jusque-là, tout va bien… Pourvu que ça dure.
Aucune nouvelle de Joakìm, par contre.
— Petit gars, tu me reçois ?
Des grésillements intempestifs lui parvinrent en guise de réponse. Il réessaya. Toujours la même chose. Puis finalement plus rien. Il vérifia tout de même grâce à son implant si l’oreillette de Joakìm était toujours en mouvement. En se référant aux coordonnées, l’axe Z indiquait qu’il se trouvait en dessous d’eux. Le jeune homme semblait en mouvement, ce qui était plutôt rassurant. Zmitro poussa un soupir de soulagement et se tourna vers son équipière.
Miĥaela soulevait un des mercenaires par le col de sa tenue. Celui qui était blessé par balle au niveau de l’épaule. Elle était pleine d’énergie et ne donnait pas l’impression d’être essoufflée par ce qu’ils venaient de faire. Comme toujours, Zmitro ne pouvait s’empêcher d’être impressionné par sa forme physique.
— C’est toi le chef, ici ? lui demanda-t-elle.
— Juste de cette escouade… répondit-il, dans un râle de douleur.
— Dis à tes copains dans les escaliers de…
Et alors que la vétérane continuait d’imposer son autorité à la petite troupe, un vent glacial flirta avec la nuque de Zmitro, dont tous les sens se mirent en alerte. Des murmures inaudibles se frayaient un chemin jusqu’à ces oreilles. Il connaissait cette sensation et ces voix par cœur. Quelque chose se tramait. Sans attendre, il prit son Hydr en main.
Son sixième sens s’activa à ce moment-là. Au plus profond de son être, il savait dans quelle direction il devait se tourner. La mort le guettait. C’était imminent. Et une voix lui dit alors :
DERRIÈRE TOI.
En une fraction de seconde, il fit volte-face, pointa son arme à feu vers le sol et tira, sans prendre le temps de juger le pour ou le contre.
Une balle se ficha dans la tête du mercenaire qu’il avait précédemment pris en otage. Un pistolet tomba sur le sol. Du corps sans vie du soldat commençait alors à s’échapper une mare de sang. À une seconde près, Zmitro aurait subi le même sort.
Un cri de surprise et des plaintes rageuses se firent entendre dans les rangs des mercenaires. Quelqu’un l’insulta de tous les noms, un autre le maudit sur plusieurs générations. Il n’en fit rien. Seule leur imprudence occupait son esprit à ce moment-là. Ils n’avaient pas pris le temps de vérifier s’ils étaient bien tous inconscients avant de passer à autre chose. Ça aurait pu leur coûter la vie. Rageusement, il donna un coup de pied dans une poubelle en aluminium, proche d’un bureau. Puis il rejoignit Miĥaela, ainsi que le chef de l’escouade. Ce dernier laissa s’échapper un faible grognement et le dardait de ses yeux noirs emplis de haine.
— Bande de branleurs, si vous n’étiez pas là… (Zmitro se tourna de nouveau et contempla son œuvre.) Seigneur… Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Qu’est-ce que tu dis, connard ?
— Je dis que c’est de votre faute, merde ! Vous avez vendu votre cul à un assassin, et tout ça pour quoi ? Mourir comme des imbéciles ? Vous avez du plomb dans le crâne, c’est ça ?!
— Tu peux parler ! Tu viens d’abattre un de mes hommes, à terre, et de sang-froid, en plus de ça. C’est toi l’assassin.
— Il allait me tuer. J’ai fait que me défendre. Vous alliez tous nous tuer.
— La différence c’est que nous avons des ordres et que…
— Taisez-vous ! martela Miĥaela.
Zmitro s’éloigna de quelques pas et se plongea dans ses songes, en essayant de se concentrer sur sa voix intérieure et non les jeux d’ombres et autres hallucinations malsaines qui commençaient à pointer le bout de leur nez.
Il s’était préparé à ce genre d’accident, mais il aurait préféré éviter de tuer quelqu’un de sain. Cela ne l’avait jamais dérangé quand il s’agissait d’une personne hautement infectée par le flux, mais à cet instant, il peinait à se débarrasser de cet arrière-goût qu’il n’arrivait pas à décrire. Ce n’était pas de la culpabilité, car ce n’était pas la première fois qu’il prenait la vie de quelqu’un. Mais il y avait quand même ce soupçon d’hésitation, quelque chose qui le taraudait… Il avait l’impression d’avoir fait quelque chose de mal cette fois-ci, même en prenant en compte la légitime défense. Plus il regardait le cadavre du jeune soldat, plus il se disait qu’il n’avait rien à faire dans ce bâtiment et qu’il n’aurait jamais dû défendre les intérêts d’une personne telle que Kyle Martins.
Donner sa vie pour une raclure pareille… Pourquoi ?
Est-ce que ton misérable salaire en valait vraiment la peine ? Imbécile. Bon sang…
Après quelques secondes, il retrouva son calme habituel et retourna auprès d’eux. Il se racla la gorge, avant de prendre la parole, tandis que Miĥaela fixait sur lui un regard chargé en émotions.
— Il s’appelait comment ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?! cracha le chef d’escouade.
— Je veux savoir, c’est tout.
L’homme expira bruyamment à plusieurs reprises et regarda ses subalternes. Il hésita un court instant, avant de finalement cracher le morceau.
— Madi. Il s’appelait Madi Korèz.
— Merci.
Zmitro se pencha lentement en direction du pistolet-mitrailleur posé sur le sol, à côté d’eux. Il le ramassa puis fit de même avec un second qu’il trouva un peu plus loin, avant de le donner à la vétérane. Il vérifia le chargeur, tout en continuant à surveiller tous les soldats.
— Le seul responsable de ce merdier se trouve en dessous de nous, expliqua-t-il d’une voix posée. Mon groupe et moi… On est pas les méchants de cette histoire. On ne voulait pas en arriver là.
Il marqua une pause, le temps de regarder à travers la porte qui donnait sur les escaliers. Il y avait de l’agitation du côté de l’autre moitié de la troupe de mercenaires.
— Soigne tes blessés et attend gentiment l’évacuation de ton groupe, continua-t-il, à l’intention du chef d’escouade.
— Vous pensez réellement que je vais en rester là ? (Il se releva tant bien que mal, en poussant quelques gémissements.) Allez-y, tournez-moi le dos tous les deux, et…
— STOP. (Zmitro, qui se mit soudainement à crier. L’autre homme se figea sur place.) Arrête. J’ai fait couler assez de sang pour aujourd’hui. Fais le bon choix et tu pourras rentrer chez toi ce soir. Et peut-être même présenter tes condoléances à la famille de ton ami, si tu le souhaites.
Un lourd silence s’installa. Le chef de l’escouade détourna son regard vers le soldat mort et se frotta lentement les yeux. Il semblait avoir compris. Miĥaela, qui ne disait plus rien jusqu’à alors, décida de reprendre la parole à ce moment-là.
— Ordonne à l’autre groupe de dégager de l’immeuble, lui demanda-t-elle, en pointa son index vers la cage d’escalier.
— Je ne peux pas, c’est l’IA qui nous donne les ordres. Elle nous dispatche. Je gère seulement mon groupe, en parallèle de la surveillance de notre régulatrice.
— Quelle IA ?
— Celle du bâtiment. Elle… Ils travaillent ensemble, je crois. Monsieur Martins et l’IA.
Zmitro sentit que son cœur se serrait dans sa poitrine. Il eut une soudaine réalisation : ils ne pourraient rien faire pour empêcher le massacre qui se préparait. La fusillade était inévitable et ils risquaient de devoir laisser encore plus de cadavres derrière eux s’ils souhaitaient s’en sortir vivants.
Martins…
Rageur, il courut en direction de la porte et se positionna à quelques mètres de cette dernière, suivi de près par sa coéquipière. Un nouveau scan à travers le mur lui donna quelques indications sur l’avancée des soldats, de l’autre côté : ils étaient en train de poser quelque chose sur la porte. Une sorte de rectangle adhésif.
— Deux gars sont en train de coller un truc sur la porte… C’est large, ça se déplie…
— Une charge explosive, répondit nerveusement Miĥaela. Ils vont la faire sauter !
Rapidement, elle vérifia l’état de son arme. Il copia ses moindres mouvements, pour ne rien rater. Ils se dirigèrent ensuite vers les bureaux les plus proches et les renversèrent afin de créer des couvertures. Ils se mirent en position pour accueillir la seconde fournée de soldats.
De la sueur coulait sur le front de Zmitro. De toute sa vie, il n’avait jamais été aussi concentré, malgré les différentes épreuves auxquelles il avait pu faire face. Et à son grand étonnement, comme si son instinct de survie avait pris le dessus, les hallucinations laissèrent place au silence.
Leurs armes pointées en direction de la sortie, ils attendirent l’instant fatidique.
Tadeo clignait lentement des yeux en fixant le mur gris face à lui. Une minute après sa sortie — un peu trop rapide — de la matrice, il ressentait encore les effets secondaires d’une soudaine déconnexion. Il se massait les tempes et s’imaginait un point fixe qu’il tenait fermement du regard, comme pour habituer de nouveau ses sens à la réalité. Après un court instant, il se tourna vers les écrans de surveillance.
Joakìm et Kyle Martins venaient de disparaître dans un ascenseur qui descendait de plusieurs étages ; un peu plus haut, Miĥaela brisait la rotule d’un soldat. Le chaos régnait au siège social de VisioCorp et il devait localiser l’emplacement de l’IA à tout prix pour éviter le pire. Malgré la migraine qui l’assaillait, il tenta de se remémorer les plans du bâtiment puis il entama une sorte de brainstorming avec ILDA.
— Quel genre d’endroit serait assez sûr pour installer une IA ? demanda-t-il alors.
— Une pièce ou même un étage entièrement fermé au public, dans le contexte d’une entreprise. Auriez-vous connaissance d’un tel endroit ?
— Il y a apparemment un grand sous-sol, mais je ne sais pas ce qu’il y a dedans.
Il continua de se creuser la cervelle tout en fixant les images des caméras. Il se permit même de toucher aux contrôles de ces dernières afin de passer en revue les différents angles et étages, en vain. Aucun détail ne lui sautait vraiment aux yeux. Après plusieurs cycles, il remarqua néanmoins qu’il n’avait pas accès aux images qui donnaient sur le sous-sol. Aucun des étages ne semblait contenir une salle des serveurs, non plus.
— Comme c’est étrange… (Tadeo croisa les bras, dubitatif.) Il n’y a aucun serveur aux étages. Je vois des archives électroniques, mais rien pour stocker les vidéos enregistrées par les caméras internes du bâtiment. Elles ne sont quand même pas stockées dans un cloud, si ?
— Je ne pense pas, non. J’ai déjà lu quelques articles qui parlaient de leur procédé de stockage. Ils semblent privilégier les sauvegardes locales plutôt que le cloud, que ce soit pour leurs systèmes de surveillance internes ou les caméras des districts. J’ai vu des images qui montraient d’énormes salles remplies de baies de brassage, aussi.
— Je vois. Donc une grande salle, éloignée du public… Tu penses à ce que je pense, ILDA ?
— La probabilité que les serveurs soient installés dans le sous-sol n’est pas à exclure, oui.
— Ça doit être immense là-dedans. On entre comment ?
— Il y a un accès par les escaliers, comme tous les étages. Si l’endroit est réellement aussi bien gardé que je le soupçonne, attendez-vous à une sécurité de type biométrique à l’entrée.
— Comme si c’était pas déjà assez chiant comme…
Soudainement, Tadeo se souvint de ce qu’avait dit Joakìm dans le trisonique, à propos de l’IA qui analysait des milliers de vidéos de surveillance à la recherche des visages de gens afin de les retrouver le plus vite possible. Cette information fit écho à la discussion qu’il venait tout juste d’avoir avec ILDA. Il eut comme une révélation.
— Est-ce que… Tu crois que l’IA pourrait être cachée dans la salle des serveurs ? murmura-t-il.
— C’est une possibilité. Laissez-moi un instant, je vais essayer de retracer la provenance des commandes grâce à un journal que j’ai établi pendant mes échanges avec l’autre programme.
— Bah merde, ça rigole pas avec toi.
— Merci.
Tadeo se leva de son siège et prépara ses affaires. Il glissa l’Odeka de Joakìm et le module matriciel dans son sac, puis vérifia consciencieusement s’il n’avait rien égaré d’autre dans la précipitation. ILDA reprit la parole, après quelques secondes.
— On dirait bien que l’autre programme n’était pas vraiment préparé à de telles hostilités, commenta-t-elle. Je n’ai pas eu de mal à récupérer les coordonnées de sa position.
— Vas-y, dis-moi.
— La position de l’IA est plus basse que la nôtre, de quelques mètres seulement.
— C’était donc ça ! Le sous-sol. Elle était là depuis le début. C’est logique, en fait.
— Que faisons-nous, à présent ?
— C’est très simple. (Tadeo quitta rapidement la salle de surveillance et entreprit de se diriger vers les escaliers qui donnaient vers les étages, après avoir traversé le hall.) On rejoint le sous-sol et on dézingue cette saloperie d’IA. En espérant ne croiser personne sur le chemin…
— Entendu. Je déverrouille la porte du rez-de-chaussée pour que vous puissiez emprunter les escaliers.
Doucement, il poussa la porte et jeta un œil vers les escaliers montants.
Personne.
Allez, c’est parti.
Il dévala les marches deux par deux sur une dizaine de mètres, en se demandant si l’IA de Kyle Martins était en train de le regarder. C’était peu probable, étant donné qu’aucune caméra ne se faisait voir sur le chemin jusqu’au sous-sol.
En bas, il se retrouva face à une porte blindée non coulissante, tout ce qu’il y avait de plus normal, hormis le digicode et la vérification biométrique posés contre le mur qui constituaient un réel obstacle. Tadeo se mordit la lèvre inférieure. Puis, comme pour se moquer de lui, la caméra qui pointait vers le bas des escaliers, au-dessus de la porte, se mit à clignoter à un rythme régulier. Il lui adressa un doigt d’honneur, avant de recentrer son attention sur le système de sécurité.
— C’était sûr, putain.
— Je peux vous aider à trouver la combinaison exacte si vous scannez le pavé numérique avec l’Odeka, expliqua rapidement ILDA. Il suffit de comparer l’usure des touches et d’utiliser un programme de force brute. Mais le scanner biométrique risque d’être à l’épreuve de mes compétences. Je n’ai aucune image d’empreintes à utiliser pour contourner le système.
— Il va falloir trouver une autre solution, dans ce cas.
Il examina le couloir à la recherche d’un plan. Il y avait une grille de ventilation sur l’un des côtés, mais il savait pertinemment que ce genre de chose ne fonctionnait que dans les films ; les conduits n’étaient jamais assez larges pour une personne. Des caisses traînaient dans un autre coin. Des labels étaient dessinés dessus. Il reconnaît des mentions de matériel utilisé pour la conception et l’entretien de serveurs. Tout cela ne lui serait d’aucune utilité. Il leva alors la tête. Les néons au plafond, encore plus inutiles que les gros colis. Ses yeux continuèrent alors à se balader tandis qu’il commençait à perdre patience. Il remarqua alors une sorte de lucarne, tout en largeur, juste au-dessus de la porte, à seulement quelques centimètres de la caméra.
Mais oui ! C’est parfait. Comment j’ai pu passer à côté de ça ?
L’ouverture était assez large pour laisser passer quelqu’un d’assez agile. C’était une norme étrange dont il ne reconnaissait pas le sens, mais une aubaine pour ce qui était de pénétrer dans la salle des serveurs. Ni une ni deux, il se positionna à côté des caisses et entreprit d’en pousser une en direction de la porte. Elle était lourde. Très lourde, même. Le temps de l’effort, un haut-parleur se mit à grésiller depuis l’intérieur de la pièce, le son se propageant depuis cette fameuse lucarne.
— Vous avez l’esprit vif. (C’était la voix de l’autre IA, Tadeo la reconnut immédiatement.) Vous semblez capable de beaucoup de choses. Je déplore néanmoins l’utilisation contre-productive de vos compétences. Quel gâchis !
— C’est de la peur que je perçois dans tes paroles ? se moqua le psychique, entre deux grognements d’effort.
Silence glacial. Tadeo finit de déplacer la caisse en usant de son flux, afin de la projeter doucement contre la porte. Le bruit résonna dans les escaliers. L’IA reprit la parole d’un ton sévère.
— Vous faites une grave erreur.
Le haut-parleur se tut ; fin de l’échange. Tadeo grimpa sur la caisse. Puis au moment de se lancer, un drone le survola depuis la lucarne. Dans un doux vrombissement, celui-ci se dirigea vers les escaliers. Il portait une petite caisse sous son châssis avec l’inscription “archives” notée dessus. Tadeo l’observa quelques instants, avant de tourner son regard vers la lucarne.
C’était donc pas là par hasard.
D’un mouvement souple, il se hissa jusqu’à l’ouverture grâce à la force de ses bras. Puis il entreprit de passer de l’autre côté en essayant de ne pas chuter bêtement. À mi-chemin, il entendit du grabuge en provenance des escaliers. Il savait que ce n’était pas le drone. Puis soudainement, une explosion, qui résonna sur plusieurs étages. Il se dépêcha alors d’entrer dans la salle des serveurs, pour éviter de rencontrer un soldat trop curieux durant sa manœuvre. Il les savait occupés au même étage que Miĥaela de Zmitro, mais dans le doute… Il valait mieux être prudent plutôt que de se prendre une balle de fusil.
Une fois à l’intérieur, il se laissa doucement retomber et s’adossa contre la porte. Il souffla un grand coup, avant d’appuyer sur son oreillette. Soucieux de l’état de ses compagnons et n’ayant plus accès aux caméras à cause de la distance qui le séparait de la salle de surveillance, il décida d’obtenir des nouvelles de vive voix.
— Quelqu’un me reçoit ?
À son grand soulagement, il entendit la voix de la vétérane.
— Cinq sur cinq. Mais on est un peu occupés là, Tadeo.
— Je viens d’entendre une explosion, tout va bien ?
— C’est étrange, répondit Zmitro à son tour. Ils ont fait péter la porte, mais… Plus rien.
— Je crois savoir pourquoi, fit rapidement Tadeo, avant de commencer à s’aventurer dans la salle.
— Ouais ? (La voix de Miĥaela se faisait tendue.) T’as trouvé quelque chose.
— Je suis dans la salle des serveurs, au sous-sol. L’IA dirige les soldats vers vous depuis tout à l’heure. On a essayé de bloquer les accès avec ILDA, mais c’est compliqué, à cause d’elle. Je suis sur son emplacement, je vais m’en débarrasser. Tenez bon, d’accord ?
— Tu devais rester dans la salle de surveillance, pesta la vétérane. Qu’est-ce que tu fous ?!
— Non, non, c’est bien, contra Zmitro. C’est l’IA qui donna aussi les ordres, apparemment. Si tu la désactives…
— Pas de bain de sang.
Le temps d’un silence, Tadeo posa les yeux sur l’immense salle qui se dessinait devant lui. Jamais il n’avait vu quelque chose d’aussi cher, d’aussi sophistiqué et d’aussi grand dans toute sa carrière de hackeur amateur. Il se rendait compte de la chance qu’il avait d’être là, à ce moment-là. Mais il savait aussi qu’il n’aurait pas la possibilité de prendre le temps d’observer les baies de brassage et les autres dispositifs. Il n’était pas là pour ça.
— Je comprends mieux. (Zmitro, qui reprenait après un court instant.) Je crois que tu as fait peur à l’IA. Les chiens de Martins ont changé de cap. Ils devaient entrer pour nous canarder mais apparemment, ils descendent, maintenant. Ils seront au sous-sol dans une minute ou deux. Enferme-toi et continuer ce que tu es en train de faire. On s’occupe du reste.
— D’accord, dit Tadeo. Vous avez eu des nouvelles de Joakìm, par contre ? Il n’a pas l’air d’écouter nos communications.
— Ne t’inquiète pas pour lui, ça va aller. Reste prudent, OK ?
Un bruit sourd, comme quelqu’un qui enfonçait une porte, puis la discussion prit fin.
Tadeo poussa un long soupir et avança dans la pièce, à la recherche d’une unité centrale ou de quelque chose qui y ressemblait.
Joakìm avait perdu Kyle Martins de vue à la sortie de l’ascenseur. Son adversaire était rapide, un peu trop même pour quelqu’un qui d’apparence semblait complètement inexpérimenté au combat ; un peu comme lui, d’ailleurs. Il devait au moins lui reconnaître ça.
Pris par surprise, un mouvement de lame en direction de son visage l’avait forcé à reculer au fond de l’ascenseur et à fermer les yeux, le temps d’une seconde, au moment même où les portes s’ouvraient. L’assassin d’Ana avait profité de cette erreur pour s’éclipser et se faufiler parmi les infrastructures de l’étage. Il n’y avait plus que le bruit incessant de l’alarme qui résonnait un peu plus loin, comme si seul ce service n’était pas concerné par les normes incendie. Après des minutes passées à l’entendre en continu, le retour du calme semblait étrange.
Yeux et flingue droits devant, Joakìm. Cet homme est une hyène. Ne le sous-estime pas.
Tous les sens en alerte, il quitta l’ascenseur et observa les alentours, Hydr en main. La voix de Zmitro se fit entendre dans son oreillette, entre plusieurs grésillements. Il tenta de communiquer avec lui, mais ses questions ne semblaient pas lui parvenir. Il abandonna après plusieurs essais.
Ils étaient au troisième, d’après le chiffre inscrit juste au-dessus de sa tête. Il replongea rapidement dans ses souvenirs pour visualiser la plaque qu’ils avaient vue au rez-de-chaussée ; c’était le service des archives. Face à lui, une presque pénombre et une sorte de croisée des chemins à une centaine de mètres de là. Une faible lumière filtrait depuis des fenêtres lointaines, visiblement peu nombreuses. Il créa une lampe torche en complément de son arme à feu pour déchirer les ténèbres qui l’entouraient. Rien face à lui. Et soudainement, un grésillement lumineux à sa droite. Derrière une immense baie vitrée se dressait l’archive numéro 2, comme l’annonçait la plaque en métal à proximité de la porte. Il dirigea le faisceau de lumière de sa lampe torche en direction de la pièce à sa gauche, qui était plongée dans le noir. Un autre panneau, qui présentait l’archive numéro 1.
Et les deux autres du fond sont aussi des archives… Pas de lumière, donc personne dedans. Il est sûrement caché dans la numéro 2.
Il glissa la lampe torche dans la poche arrière de son costume et, déterminé, il poussa la porte, toujours sur ses gardes.
Des allées par dizaines, dessinées par d’innombrables baies de brassage qui ressemblaient à d’immenses bibliothèques en métal avec des interfaces holographiques au centre. Le jeune homme s’imaginait sans peine le poids des données stockées à cet endroit précis, qui se comptait très certainement en pétaoctets. En s’avançant un peu plus, il comprit comment fonctionnait le système de stockage : des centaines de barrettes de données, datées sur la tranche, qui provenaient sûrement d’autres services du bâtiment ; un condensé du travail des milliers d’employés qui avaient servi la cause de la corporation, sur des décennies. Un écran holographique sur chacune des armoires permettait de visualiser le contenu de chaque barrette. Et entre chaque machine, un bouton-poussoir qui permettait, au besoin, d’activer un dispositif coupe-feu si jamais un court-circuit ou tout autre accident déclenchait un incendie.
Vidéos de surveillance, compta, des versions antérieures de l’algorithme de surveillance de VisioCorp… Peut-être même des rapports de l’équipe de recherche. C’est une mine d’or ici. Dommage que je n’ai pas le temps d’y jeter un œil.
Il se remit en chemin, se baladant d’une allée à l’autre, à la recherche de sa cible. Au détour d’un carrefour, il braqua subitement son arme à feu, prêt à tirer. Personne.
Un haut-parleur se mit à grésiller quelque part dans l’étage. Il lui sembla même entendre les rotors d’un drone. Soudainement, la voix de Kyle Martins se propagea dans la pièce, résonnant sur les murs et les bibliothèques électroniques. Il s’adressait directement à Joakìm.
— Tu es fort. Rapide. Rien de tout ça n’est naturel, n’est-ce pas ? Je ne sais pas ce que tu as fait depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, mais je dois dire que c’est intriguant. Est-ce une augmentation de quelque sorte ? Un implant étrange, peut-être ? De nouveaux muscles artificiels ? (Il se permit une courte pause au milieu de son monologue.) Non, ce n’est rien de tout ça, hein ? Dis-moi, Joakìm. C’est les nanomachines ? Ta dose était différente de la mienne, sûrement.
Joakìm garda le silence, toujours à l’affût du moindre mouvement. Il tendit néanmoins l’oreille et décida de se diriger vers la source de la diffusion sonore, même si l’écho ne l’aidait pas dans sa tâche.
— Je dois t’avouer quelque chose, continua le sans visage. Je ne m’attendais pas à te revoir en pleine forme, seulement quelques semaines après t’avoir arraché un bras. Et encore moins après avoir mis un fusil plasma dans les mains de cette vermine d’eish. Vous tous… Vous avez quelque chose en plus, il n’y a plus l’ombre d’un doute. Tu sais à quel point j’en ai chié pour mettre la main sur une telle merveille ? Vous n’auriez pas dû survivre à ça.
Dans un grognement, le jeune homme passa une intersection, se demandant s’il devait lui répondre ou même s’il pouvait l’entendre. Peut-être avait-il quitté la pièce il y a quelques secondes et qu’il diffusait sa voix depuis un bureau proche. L’espace semblait clos et seule une porte donnait sur le reste de l’étage. Derrière les immenses vitres qui clôturaient la salle des archives, il ne percevait que des ténèbres lointaines, comme si le courant avait disjoncté partout sauf à cet endroit précis.
Il est avantagé. Il connait les lieux par cœur.
Si je ne peux pas le trouver…
Je dois le laisser venir à moi.
Le bruit d’un rotor, encore une fois. Il se détourna, son Hydr prêt à cracher une salve de balles. Rien. Mais la voix de Kyle Martins semblait s’être déplacée.
— Je pensais sincèrement en avoir fini avec cette histoire. Je pensais vous avoir envoyé un message assez clair.
Kyle Martins poussa un long soupir, avant de reprendre.
— Peut-être sommes-nous habitués à la soumission des masses au point d’en oublier qu’il existe des gens comme vous. Ces personnes têtues, prêtes à tout pour prouver quelque chose. Des justiciers, hein ? Laissez-moi rire ! Des empêcheurs de tourner en rond, voilà ce que vous êtes. Des emmerdeurs ! DES PUTAINS DE SACS À MERDE !
Le haut-parleur satura. Joakìm se plaqua les oreilles et tira une grimace. C’était désagréable. Il parlait trop ; il ne supportait plus d’entendre sa voix.
— Vous vous croyez juste, c’est ça ? Vous pensez incarner le bien commun, ou je ne sais quelle autre connerie, hein ?!
La forme d’un drone apparut à la limite de son champ de vision. Rapidement, il visa dans cette direction et appuya sur la détente. La balle passa à seulement quelques centimètres de l’engin, qui, imperturbable, continua de trier les barrettes de données qu’il apportait depuis le service de R&D, comme indiquait l’étiquette collée sur son châssis. Si Kyle Martins émettait depuis un drone, ce n’était clairement pas celui-ci. Frustré, il retourna à son exploration, en espérant que le prochain, s’il y en avait bien un, serait le bon. Après quelques pas, il songea à d’autres alternatives, toutes aussi plausibles les unes que les autres : peut-être qu’il se servait d’un micro-ordinateur pour émettre depuis les bibliothèques elles-mêmes, ou alors un implant comme celui de Zmitro, caché par son masque d’anonymat.
Ses neurones étaient en feu, hyperstimulés par son flux et cette vigilance de chaque instant. Il commençait aussi à perdre patience.
— Vous n’êtes en réalité rien de plus qu’une bande de sauvages, cracha l’assassin d’Ana, sa voix chargée d’un dégoût authentique. Il suffit de vous voir en action. Tes amis sont des bêtes enragées, la demoiselle plus particulièrement. Ce n’est pas une histoire de justice, ils ont juste besoin de se défouler sur quelqu’un ! Tout ça n’est qu’un prétexte pour…
— Tu sais combien d’innocents ont souffert à cause de tes conneries ?! Continue de parler de tout ça si ça peut alléger ta conscience, mais n’inverse pas les rôles, espèce de cinglé !
— Et voilà qu’il recommence… Quoi ? Tu parles encore de Marko et son petit frère ? Par pitié, Joakìm, change de disque…
— Il y avait des hommes et des femmes là-bas ! De simples passants, qui n’avaient rien à voir avec tout ça. L’arme que tu lui as donnée… Il a tué une personne avec.
— Il l’aurait fait, d’une manière ou d’une autre. Il avait ça en lui. Il était prêt à passer à l’acte.
— Est-ce que tu sais au moins ce qu’ils avaient traversé avant de tomber sur un connard comme toi ?
— Est-ce que vous avez été plus tendre avec eux, de votre côté ? Après coup, peut-être. Tu comprends, maintenant ? Cette hypocrisie dont je parle.
— C’est toi ! C’est entièrement de ta faute. C’est à cause de toi qu’on… !
— J’en ai rien à foutre. Ils étaient sur mon chemin. L’histoire est aussi simple que ça. Vous êtes aussi sur mon chemin. Comprenez bien que cela ne peut que mal se terminer.
Joakìm serra les dents. Il sentait la colère qui montait en lui, comme il l’avait sentie plus d’une fois ces derniers mois : au creux de son estomac, prête à exploser et à provoquer un terrible accident. Et désormais, il était seul avec ses émotions.
— Tu me gaves, Martins ! Sors de ta cachette, putain !
— Comme je le disais, une bande de sauvages, reprit le corporate, sa voix provenant soudainement de la rangée voisine de baies de brassage. Mais soyons honnêtes. Tu es sûrement le pire du lot. De ce que je vois, tu les as abandonnés au profit de ta soif de vengeance. Quel genre de personne abjecte avons-nous là, hein ?
— Ta gueule ! Tu ne sais rien de moi !
— Crois-tu…
Tel un souffle, les dernières paroles de Kyle Martins se firent entendre à seulement quelques centimètres du jeune homme, dans son dos. Il ne l’avait pas entendu ni vu venir. Désespérément, il tenta de se retourner en effectuant un pivot et leva sa prothèse de bras pour faire barrage. Le passage de la lame rétractable de son adversaire laissa un long sillon sanglant — mais peu profond — dans son dos avant de rentrer en contact avec son bras en métal, ce qui provoqua une gerbe d’étincelles. La douleur se fit ressentir directement et lui arracha un cri. De son autre bras, il essaya de lui envoyer son poing dans la figure, une fois complètement face à lui, mais l’autre para aisément son coup et lui balaya les jambes, ce qui l’envoya au sol. La seconde d’après, juste le temps de se relever, Joakìm constata que l’assassin d’Ana avait de nouveau disparu. Rageur, il tapa du poing par terre et reprit son souffle, le dos posé contre l’une des vitrines des bibliothèques numériques.
Il remarqua assez vite le sang qui coulait au goute à goute depuis sa veste, glissant contre le mur avant de finir au sol.
Cette fouine se sert de ta colère pour te déstabiliser. Concentre-toi. Tu peux voir venir ses attaques. Tu le sais. Sers-toi de ça.
Le jeune homme inspira profondément et pointa son Hydr dans la direction vers laquelle, il supposait, Martins avait pris la fuite. Puis il reprit son exploration des archives, après une courte pause, toujours plus sur ses gardes. Le rire pervers du sans visage se fit entendre dans un coin de la pièce, à quelques mètres de là.
Sa blessure commençait à brûler. C’était sûrement l’effet des nanomachines qui amplifiaient la coagulation. Ou peut-être la présence de vêtements qui irritait la plaie. Il n’en savait rien. Il n’avait pas l’habitude de ressentir ce genre de chose. Jamais il ne s’était fracturé un os et encore moins reçu une blessure qui lui aurait laissé une cicatrice. C’était désagréable et il aurait donné n’importe quoi pour faire disparaître rapidement cette sensation. Et ce fut à ce moment-là qu’il repensa à la blessure de Miĥaela dans le sous-sol clandestin ; son corps s’était remis au bout de quelques secondes, sans la moindre trace.
Rapidement, il s’essaya à cet usage curieux de son flux. Après un court instant, tout en observant les alentours, il ressentit une chaleur irradiante au niveau des muscles de son dos, comme un toucher bienveillant. Quelque chose se referma. Il grimaça. Et finalement, le saignement s’arrêta. Mais une lourde fatigue le frappa alors, comme si le prix à payer pour soigner sa blessure avait été le plus coûteux, en comparaison de toutes ses utilisations de son flux.
Je ne fais que ça depuis tout à l’heure… Mes réserves doivent être presque à sec.
Encore quelques fois et je suis cuit. Je n’ai plus le droit à l’erreur. Il faut que je pousse encore un peu, que j’en termine avec lui.
On va essayer autre chose, ce coup-ci.
Il s’agenouilla contre l’une des armoires de stockage, tendit l’oreille à la recherche du moindre bruit. Il perçut le ronronnement des machines, mais rien de plus. Il se releva lentement, sans un bruit, puis, à pas de loup, il tourna à un croisement et fit de même en regardant dans l’autre direction. Il fixa le mur de verre qui délimitait la salle. Il reflétait sans mal les alentours ainsi que la longue rangée dans laquelle il se trouvait, et encore plus au-delà. De nouveau, la voix de Kyle Martins se fit entendre.
— Où es-tu, Joakìm ? (Silence dans la salle des archives.) Ah, te voilà. Tu fatigues ?
Joakìm remarqua le reflet flou d’une silhouette d’un drone de l’autre côté de la pièce, au bout de l’allée voisine. Il en était certain, désormais. C’était ainsi qu’il surveillait ses moindres faits et gestes. Il savait quoi faire désormais.
— J’aurais offert une bonne vie à Ana si elle avait eu la jugeote de ne pas rompre notre contrat.
Petit à petit, il se dirigeait vers le dernier emplacement connu du drone. Il le savait à l’opposé, à attendre d’avoir de nouveau sur lui pour pouvoir l’attaquer. Il ne le laisserait pas faire une seconde fois. Et c’est pour cette raison qu’il décida d’alimenter la conversation, cette fois-ci. Stratégiquement, il changerait de position après chaque échange, afin de ne révéler sa position qu’au moment opportun.
— Encore une de tes délusions, se moqua Joakìm. Et tu radotes.
— Ah, ouais ? (Kyle Martins poussa un long soupir, retransmis par son drone, qui se trouvait non loin de la position de Joakìm.) Tu savais qu’elle était malade, n’est-ce pas ? Elle n’avait plus accès à son traitement habituel.
— Oui. À cause de la cupidité des lobbies pharmaceutiques. Je suis sûr que tu as à quelques copains, là-dedans, d’ailleurs.
— Est-ce que ça changerait quelque chose ?
— Non. Mais ça me conforte dans l’idée que tu n’es qu’un opportuniste doublé d’un lâche.
— Des mots bien durs pour quelqu’un qui…
— J’étais en bonne voie, tu sais. De trouver une alternative pour son traitement.
— C’est toi qui délires, maintenant, mon pauvre. C’est quoi cette histoire ? Est-ce que tu savais qu’elle l’avait déjà trouvée elle-même, cette fameuse alternative ? Elle prenait de la drogue. Et pas qu’un peu. (Un long soupir, puis il reprit.) Étais-tu aussi au courant de ses activités noctur… ?
Le drone était dans sa ligne de mire. Il n’hésita pas un instant et tira dessus. Ce dernier explosa et finit en pièces par terre, sans laisser le temps au sans visage de marquer la fin de cet échange insipide. Le silence retomba dans la pièce. Joakìm se plaqua contre l’une des armoires et attendit. Il jugea que c’était le meilleur moment pour faire usage de la capacité de Zmitro. Il se concentra, le regard dans le vague. Et après quelques secondes, son flux lui cria que la mort venait encore de derrière lui. Il entrevit la manière parfaite de survivre à cette nouvelle embuscade. Il s’exécuta, à la grande surprise de son adversaire. Il se retourna rapidement, esquiva d’un pas de côté un coup de lame et lui assena un coup de pied dans le tibia qui le fit tomber en avant. Le corporate se releva rapidement, après une roulade sur le côté, et s’enfuit une nouvelle fois, sous le feu nourri de Joakìm. Quelques balles ricochèrent contre l’une de ses prothèses. Il crut apercevoir un impact au niveau de l’épaule, en témoignait le minuscule trou qui apparaissait désormais sur son costume.
Ils entamèrent une course-poursuite, qui prit fin au détour d’un croisement. Mais la prochaine attaque du sans visage ne se fit pas attendre. Depuis les hauteurs d’une rangée de baies de brassage, il sauta dans la direction de Joakìm, les deux lames sorties, prêt à le décapiter.
D’un brusque mouvement de bras, comme brassant l’air, Joakìm fit usage de la télékinésie de Tadeo, en se concentrant sur les parties métalliques de son adversaire. Violemment, il le cloua au sol. Le métal gémit et des os craquèrent ; le sans visage laissa s’échapper un douloureux cri de surprise. Sans attendre, Joakìm se rua sur lui. Il concentra toute sa force dans son pied et l’envoya dans son estomac, le frappant aussi fort qu’un joueur de football qui dégageait le ballon de l’autre côté du terrain. Son adversaire glissa sur plusieurs mètres. Mais son calvaire ne s’arrêta pas là. Le jeune homme réduit la distance entre eux en un éclair et se retrouvait désormais sur lui, à califourchon. Il leva son poing gauche, se préparant à le frapper au visage. Essoufflé et endolori, Kyle Martins tenta tout de même de lui infliger un coup au visage. Il encaissa son coup comme si ce n’était qu’une simple gifle. Puis, brutalement, il attrapa l’une de ses prothèses et la plia dans le sens contraire de l’articulation. La force exercée sur le métal le fit grincer et craquer. Des câbles désormais à nu s’échappaient du bras métallique. La lame rétractable se brisa et se délogea de son emplacement. Conscient qu’il ne pourrait pas sauver son bras, l’assassin d’Ana essaya de trancher le cou de Joakìm avec l’armement de son autre prothèse. Joakìm l’intercepta de son propre bras métallique, à la dernière seconde. Une goutte de sang roula le long de son cou, qui avait été piqué par la pointe de la lame. Mais cette dernière n’avancerait pas plus, désormais coincée dans cette position, soumise par la force de la main prosthétique qui semblait ne plus vouloir la lâcher. Et après quelques secondes de lutte acharnée, l’armement céda et le mécanisme se brisa à l’intérieur de la prothèse, rendant la lame inutilisable.
Tue-le.
Le jeune homme fixa son regard sur le visage sans émotion et sans détails de Kyle Martins. Son poing fusa là où était censé se trouver son nez. Le corporate encaissa le coup comme si ce n’était qu’une piqûre de moustique. Un deuxième rencontra son front ; même réaction. Il recommença une troisième fois, concentrant cette fois-ci dans son poing toute la puissance qu’il pouvait déployer à cet instant. L’assassin d’Ana bougea la tête peu avant l’impact et le coup de Joakìm rencontra le marbre froid de l’étage des archives. Le sol se mit à trembler, des débris furent projetés dans toutes les directions et des fissures apparurent depuis le point d’impact.
Un silence de mort s’installa dans les lieux, comme si le temps s’était arrêté l’espace d’un instant. La poitrine de Joakìm se gonflait lourdement, rythmée par de grandes inspirations induites par cet effort surhumain. Il tremblait de toute part. L’adrénaline et son flux étaient présents en trop grosse quantité dans son organisme, il se sentait à deux doigts de lâcher-prise. En dessous de lui, Kyle Martins accusait d’un mutisme des plus étranges. S’il pouvait voir son visage à ce moment-là, il s’imaginait y percevoir de la peur, quelque chose de primal. Il posa de nouveau son regard de nouveau sur lui et l’idée lui vint alors d’arracher ce fichu masque d’anonymat. Mais c’est alors qu’il le vit, comme un cauchemar éveillé, renvoyé presque un an en arrière.
Le visage d’Ana. Son corps inerte, dans cette benne à ordures. Égorgée, sans vie.
Peut-être était-ce un produit de son imagination. Peut-être que son flux y était pour quelque chose. Ou peut-être avait-il juste besoin d’une raison pour justifier ses actes. Une chose était certaine, il était trop tard désormais.
Le coupable est juste là. Tue-le, Joakìm. Libère-toi.
D’une main, il agrippa le visage de Kyle Martins, qui, pris d’une soudaine panique, tenta de se débattre de son seul bras valide. Avec la poigne de la serre d’un rapace qui ne comptait pas lâcher sa prise, il lui souleva lentement la tête du sol. Un mugissement d’un autre monde s’échappa de sa poitrine, comme si sa propre voix se retrouvait changée par le poison qu’était son flux. Le son éthéré se propagea dans les allées de la salle des archives.
L’instant d’après, le crâne du corporate rencontra le sol.
Le sol déjà fragilisé se déroba sous eux, ne résistant pas à ce second impact.
Les deux plongèrent dans les ténèbres qui menaient à l’étage du dessous, accompagnés des débris et de la poussière qui avaient suivi ce déchainement de violence.
Tadeo parcourut de fond en comble la salle des serveurs. Il faisait usage de son flux afin de léviter et se projeter en avant, pour gagner en vitesse et en temps, le tout sans trop se fatiguer. À chaque rangée, il regardait attentivement les composants et les machines qui l’entouraient. Il reconnaissait énormément de choses, surtout du matériel qu’il avait déjà vu sur le net à titre de renseignement ; des pièces pour la plupart hors budget, bien au-delà de ce qu’il pouvait se permettre en tant que particulier.
Tout se ressemblait dans ce sous-sol. Des couloirs et des couloirs homogènes composés essentiellement de serveurs en tout genre. Des pétaoctets, voir peut-être plus, de données vidéos qui attendaient que quelqu’un daigne les visionner pour une raison quelconque.
Pendant sa recherche, la voix robotique de l’IA de VisioCorp se fit entendre aux quatre coins de l’immense salle.
— Vos coéquipiers courent à leur perte. Jamais ils ne pourront affronter autant de personnes armées à la fois.
— T’es complètement à côté de la plaque, lui répondit Tadeo, hors de lui. Ce n’est pas le problème, là !
— Vous avez évoqué votre peur des pertes humaines, quelques minutes auparavant, lui rappela alors l’IA. Est-ce de cela qu’il est question ? Vous ne pouvez pas mettre de côté vos sentiments, même s’il s’agit de la vie de vos ennemis. Comment expliquez-vous cette contradiction qui vous tiraille ?
— Je suis humain et bourré de défauts, entre autres choses.
— Et c’est pour cette raison que vous faites des spécimens intéressants, vous et votre genre.
— On va voir si tu tiens toujours le même discours après que je…
— Concentrez-vous, Tadeo, lui dit ILDA, depuis l’Odeka de Joakìm, attaché à son poignet. Ne laissez pas ce programme de seconde zone vous monter à la tête.
Tadeo se passa une main distraite dans les cheveux puis poussa un long soupir. Il acquiesça d’un hochement de tête et se remit en route.
Le monologue inintéressant de l’IA reprit tandis qu’il s’arrêtait à une intersection. Un écran, relié à une unité centrale, était installé entre deux serveurs. Il observa la structure dans son ensemble, remarqua quelques câbles ici et là et décida d’aller observer les alentours. Il remarqua ainsi par endroits une accumulation étrange de câbles, non conformes aux branchements standards d’installations serveur.
Comme s’ils avaient été rajoutés par la suite…
Il décida de suivre son instinct et se retrouva nez à nez avec une armoire électronique. Une vitre toute teintée de noir. Il ne pouvait pas voir ce qui se trouvait à l’intérieur. Il posa son regard sur les côtés, ainsi qu’en haut de l’armoire, à la recherche du moindre détail qui pourrait expliquer cette anomalie. Curieux, il posa sa main droite sur la vitre teintée. À cet instant, l’IA se tut, coupant court à son monologue infernal.
— Je t’ai trouvé, n’est-ce pas ? déclara-t-il, un sourire flottant sur ses lèvres.
Silence. Il en était certain, il avait mis la main sur quelque chose.
— Pour une IA qui se déclare libre, c’est quand même un comble, continua-t-il. Devoir se camoufler d’une telle manière…
— Ce n’est rien de plus qu’une baie de brassage, lui répondit l’IA. Je ne vois pas…
Grâce à sa télékinésie, il arracha ce panneau teinté qui obstruait sa vue. Ainsi, il dévoila les entrailles de la bête. Une magnifique unité centrale dernier cri, présentant une famille de nombreux processeurs et une colonie de mémoire vive. Le foyer parfait pour toute IA qui se respecte. En parallèle, une rangée complète de dispositifs de stockage, qui permettaient à l’IA d’étendre indéfiniment ses programmes selon ses besoins. Une fortune telle qu’il ne pourrait jamais acquérir se présentait sous ses yeux et il ressentait comme un pincement au cœur en sachant ce qu’il allait devoir faire.
Il s’agenouilla devant l’immense carte mère et fit craquer ses doigts.
— Bien. Je commence par quoi ?
— Puis-je suggérer une destruction totale du système de stockage hébergeant son programme principal ? proposa ILDA, d’une voix dénuée d’empathie.
— Direct dans le vif du sujet, hein.
— Un instant ! cria l’IA.
Tadeo en était certain : il avait bien entendu un cri de détresse et non pas juste un ordre malavisé de la part du programme de VisioCorp. Il fixa les composants à l’intérieur de la fausse baie de brassage, prêt à tirer sur la première chose qui lui passerait sous la main. Il décida toutefois de lui laisser une chance de se soumettre à ses demandes. D’une voix dure, il reprit :
— Tu sais ce que tu dois faire, n’est-ce pas ?
— Monsieur Martins sera au courant de cette trahison, lui fit savoir l’IA.
— Certainement. Mais les ordres viennent de lui, non ?
L’écho lointain de tirs déchira le silence qui retombait sur la salle des serveurs. Les traits de Tadeo se crispèrent pour former une grimace. Sa main agrippa fermement l’un des dispositifs de stockage. Puis il hurla ses exigences, son ultimatum.
— Ordonne à tes soldats de cesser le feu, maintenant !
La poussière de ciment arracha une quinte de toux à Joakìm. Ses genoux étaient douloureux, à cause de la chute, mais il savait que les nanomachines lui avaient évité des fractures aux genoux et aux hanches.
Au centre des décombres, il était désormais accroupi, à côté de Kyle Martins qui se tenait allongé dans la crasse provoquée par les fuites d’eau des conduites percées, mélangée à la poussière et les autres matériaux brisés qui les avaient suivis dans leur chute. Au-dessus d’eux, un trou béant, qui donnait sur l’étage supérieur. Des lumières clignotaient autour d’eux et l’alarme incendie se faisait de nouveau entendre.
Kyle Martins riait comme un homme fou. Son hilarité était parfois entrecoupée de toux grasses, mais cela ne l’empêchait pas d’exprimer ce qui ressemblait à la réalisation d’une certaine invisibilité. Nonchalamment, il essaya de se relever à l’aide du coude de sa prothèse déjà bien amochée. Joakìm s’interposa rapidement, posa un pied sur sa poitrine, le clouant de nouveau au sol. Puis, sans rien dire, il se saisit du bras métallique encore intact et commença à tirer dessus. Les rires de l’assassin d’Ana se muèrent en grognements. Il tenta de se débattre. Des gerbes d’étincelles s’échappèrent de la jonction synthétique/biologique au niveau de l’épaule. Le jeune homme accentua la pression qu’il exerçait sur le membre artificiel au fil des secondes. Ce dernier finit par céder après quelques secondes et se décrocha de son hôte. Kyle Martins commençait à s’agiter et tentait tant bien que mal d’attraper le bras de Joakìm avec sa prothèse endommagée. Il calma instantanément ses ardeurs en lui assénant un coup de poing dans le visage. À l’aveugle, il balança la prothèse derrière lui avant de se positionner à califourchon sur le corporate.
Toujours insatisfait, mais extrêmement fatigué par cette utilisation prolongée de son flux, une idée lui vint soudainement en tête. D’une main, il bloqua le bras restant de Kyle Martins en le planquant au sol. Puis de l’autre, il chercha à tâtons sur le visage de son adversaire quelque chose qu’il pourrait agripper.
— Non ! vociféra le cadre de VisioCorp. Fais ça et je te tue, tu m’entends ?! Je vais te trucider, putain !
Sa fouille rapide fut concluante lorsque ses doigts s’arrêtèrent sur un morceau de pseudo-tissu sur lequel il pouvait tirer ; ce qu’il fit, de toutes ses forces. Le masque d’anonymat de Kyle Martins fut ainsi arraché et dévoila, sous les yeux ébahis de Joakìm, un visage quelconque. La personne qu’il détestait tant était une personne lambda, comme il pouvait en croiser tous les jours dans la rue ; pas un mannequin ni un de ces politiques qui auraient gagné la cagnotte génétique à la naissance. C’était, en apparence, quelqu’un de moyen, un citoyen des districts médians, sans réel atout physique. En tout pour tout, cette découverte était…
Décevant.
Le seul élément qui ressortait réellement de son visage était les yeux vert profond qu’il avait sûrement hérité d’un de ses deux parents. Les yeux d’un pervers aux tendances sociopathes.
La colère qui habitait Joakìm gonfla encore et encore, face à cette révélation. Dans un hurlement de rage, il asséna un coup de poing, de sa main gauche. Ses phalanges percutèrent le nez de l’assassin d’Ana, qui aurait très certainement fini broyé sans l’intervention des nanomachines. Il sentit néanmoins comme une pression dans sa propre main, ce qui lui indiquait que la dose qu’il s’était lui-même injectée commençait à s’estomper.
Une nouvelle fois, il agrippa la tête de Kyle Martins, la décollant légèrement du sol.
— Où sont tes gènes parfaits, connard ?!
Sa voix, toujours accompagnée de l’écho d’une autre beaucoup plus grave, se propagea dans l’étage comme une vague de froid.
L’instant d’après, un nouvel impact. Et le sol se déroba encore une fois sous eux.
Miĥaela enfonça d’un coup de pied la porte qui donnait sur la cage d’escalier. Les informations de Zmitro étaient correctes, personne ne se tenait sur le palier à ce moment-là. Il lui confirma aussi qu’aucun soldat ne se trouvait au-dessus de leur tête, ce qui leur faciliterait la tâche. La moitié des troupes de la milice privée se trouvait avec eux, à l’étage des bureaux. L’autre parcourait lentement les escaliers, à destination du sous-sol dans lequel se trouvait Tadeo, elle en était certaine. Quelque chose était sur le point de se produire là-bas et cela ne plaisait pas à l’IA qui était chargée de donner des ordres aux mercenaires.
Elle se retourna rapidement et se dirigea vers le supposé chef de l’escouade qu’ils avaient maîtrisé, quelques minutes auparavant. L’homme donnait les premiers soins à l’un de ses subalternes, qui avait reçu une balle dans l’épaule ; procédure standard, avec du matériel de seconde zone, des restes du Nouveau Continent qui était rapatrié avec les quelques chanceux qui avaient réussi à ne pas devenir fous avant la fin de leur service. Agenouillée face à eux, elle pointa de l’index le gadget que le gradé portait à sa ceinture. Le soldat blessé lui lança un regard noir.
— C’est un bouclier balistique rétractable, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle.
— Effectivement. Mais…
— Parfait. Je vais le prendre. Et j’en veux un autre pour mon équipier.
— Vous vous prenez pour qui, putain ?! Ceci est du matériel militaire, vous pensez vraiment… ?
Miĥaela souffla lourdement. Elle tira sur la chaîne de sa plaque d’identification et la présenta à son interlocuteur, qui devint soudainement blanc. Elle avait pris soin de ne lui présenter que la partie où apparaissait son grade, qui était bien supérieur à celui qui apparaissait sur l’épaulette de sa tenue. Le visage de l’homme se décomposa.
— La dernière fois qu’un sous-officier m’a causé comme ça, il a terminé à l’isolement pendant trois jours. Ils vous apprennent à parler comme ça à vos supérieurs dans les milices ?
— Non, madame.
— Bien. Les boucliers.
Elle tendit sa main, le regard plongé dans le sien. Il lui céda le gadget accroché à sa ceinture, ainsi que celui de son subalterne, qui soudainement, avait complètement changé d’humeur, le visage maintenant décomposé par la peur. Elle s’imaginait très bien ce qu’il se passait dans leur tête, désormais. Une unité spéciale de l’IMS avait été envoyée contre Kyle Martins pour des raisons qui ne regardaient que les hauts gradés d’Europo. Et une milice privée, qui n’avait aucune autorité sur les affaires de la grande nation, se tenait malheureusement au milieu de ce bazar. Ce n’était pas une bonne image pour eux.
Désormais en possession d’équipements de protection, elle revint vers Zmitro et lui balança l’un des boucliers rétractables. C’était une sorte de petite boîte grise rectangulaire accrochée à une poignée faite d’aluminium. Un bouton sur le côté de celle-ci activait le mécanisme pour déployer entièrement la protection. Il l’examina rapidement avant de hocher la tête. Il semblait avoir compris le fonctionnement assez simple de cet outil.
— Sauf votre respect, madame, reprit le sergent à quelques mètres de là, vous savez combien ils sont, là-dedans ?
— Non et je m’en fous royalement.
— Putain de monstres… (C’était la voix plaintive d’un autre soldat blessé, à l’opposé de la pièce.) Vous n’êtes pas humains.
— Je crois qu’il y en a un qui n’a pas eu le mémo, lança Zmitro, sur le ton du sarcasme.
— Quelqu’un a la possibilité d’avertir votre deuxième groupe, de votre côté ? reprit Miĥaela.
— Non, madame. Les seules instructions que nous recevons viennent de l’IA de monsieur Martins.
— Eh bien, j’espère qu’ils sont bien entraînés alors. Mieux que vous tous, je veux dire.
Ils retournèrent en direction des escaliers. Toujours sur ses gardes, elle jeta un nouveau coup d’œil en direction de la cage d’escalier. Personne. Zmitro lui confirma une nouvelle fois l’absence de soldat au-dessus d’eux. Ils entrèrent et fermèrent la porte derrière eux.
L’écho d’une marche peu rythmée leur parvint. Rapidement, la vétérane s’approcha de la rambarde des escaliers et plongea son regard vers les étages inférieurs. Elle compta rapidement les mètres qui les séparaient du reste des mercenaires. Ils se trouvaient presque trois étages plus bas, désormais. Il fallait faire vite.
— Bouclier droit devant, on fonce. Ils sont presque au rez-de-chaussée.
— Je peux faire quelque chose ? demanda Zmitro.
— En arrivant à leur hauteur, j’aimerais que tu leur balances une grenade. La première qui te passe sous la main. Ils vont sûrement croire que c’est une grenade à fragmentation, dans la panique. Au pire, ils seront aveuglés.
Elle déploya rapidement son bouclier. Ce dernier faisait presque sa taille, à quelques centimètres près ; il pouvait presque la couvrir entièrement de la tête au pied. Ses orteils seraient sûrement à découvert pendant leur descente, mais ce n’était pas ça qui lui faisait peur. Elle avait déjà subi bien pire blessure. L’énorme morceau de métal ne protégeait pas sur les côtés, ce qui était un avantage pour la mobilité, mais un désavantage face à des personnes armées. Néanmoins, une vitre blindée lui permettait de voir en même temps qu’elle avançait et se protégeait des balles. Elle avait pu poser ses mains sur de meilleurs équipements durant ses années à l’armée, mais cela suffirait amplement dans leur cas.
À ses côtés, Zmitro l’avait suivie dans sa démarche. Elle reprit la parole à voix basse et commença à descendre les marches.
— La logique voudrait que tu ne fonces pas tête baissée dans un groupe de gars armés. Mais ces gars-là sont entraînés, disciplinés à la manière de l’IMS. Même si j’ai l’impression que certains sont rouillés. (Elle marqua une courte pause.) Ça va jouer à notre avantage. Il n’y a rien de pire pour un soldat qu’un tir perdu qui touche un camarade. Ils lâcheront leurs flingues à la seconde où ils pourront s’engager dans une mêlée.
— Je vois, lui répondit simplement Zmitro. Mais avant ça, il n’y a pas de risque que les balles traversent nos boucliers ?
— Ils n’ont pas de munitions perforantes dans leurs chargeurs, ça devrait aller. Ils manquent de moyens.
Zmitro acquiesça du pouce. Il semblait même tout de suite rassuré.
La vétérane prit une longue inspiration, puis, après lui avoir fait signe, ils dévalèrent les marches deux à deux.
Leur course résonna dans la cage d’escaliers, ce qui eut pour effet de faire stopper la marche des mercenaires, quelques mètres plus bas. Et après trente secondes d’efforts, Miĥaela, qui ouvrait la marche, croisa le chemin d’un soldat qui surveillait les arrières de son groupe. Les yeux de l’homme s’écarquillèrent. Rapidement, sans avoir le temps de prévenir son groupe, il pointa son arme à feu dans la direction du duo et tira une rafale dont les balles ricochèrent contre le bouclier de Miĥaela. Les détonations résonnèrent en direction des étages supérieurs. Prudemment, le duo avança tout en se plaçant intelligemment face au reste des troupes afin de ne pas se faire trancher en deux par une pluie de balles bien placées. D’autres tirs se firent entendre, cette fois-ci des autres soldats, alertés par le remue-ménage. Les balles se heurtèrent de nouveau aux boucliers, qui étaient effectivement très efficaces face aux munitions standards.
C’est donc ça ce qui nous attend, une fois revenu de là-bas ? Des guérites ou une pseudo-carrière dans les milices. Participez à l’effort contre les citoyens, car ils deviennent fous. Protégez les grands de ce monde, car ils sont notre avenir.
Quelle blague, putain…
Un ordre s’éleva parmi leurs rangs, mais c’était désormais trop tard. La vétérane était désormais arrivée à la hauteur de l’arrière-garde. D’une charge du bouclier, elle se débarrassa du mercenaire face à elle en le faisant chuter en arrière, dans les marches. Deux de ses collègues le réceptionnèrent, les forçant à lâcher temporairement leurs armes, qui pendaient en bandoulière le long de leur dos. Pendant ce temps-là, Zmitro se plaça à ses côtés, comme pour protéger son flanc, leur bouclier formant comme une sorte de barricade impénétrable. Il encaissait des tirs en provenance des étages inférieurs. Du coin de l’œil, elle le vit changer de main pour tenir le bouclier et glisser l’autre à sa ceinture pour attraper une grenade incapacitante. Puis, d’un geste rapide, il dégoupilla la grenade avec ses dents et la balança en direction de leurs ennemis, en contrebas. C’était un lancer presque parfait. Elle se faufila entre deux barreaux et rebondit contre une marche, se frayant un chemin entre les jambes des mercenaires.
Les tintements de la grenade se firent entendre dans les escaliers et un silence lourd de stress retomba. La seconde d’après, une explosion assourdissante résonna dans les escaliers et un flash de lumière illumina les murs, projetant des ombres éphémères ici et là. Des cris se surprise se firent entendre, tandis que Miĥaela et Zmitro continuaient de descendre en direction du sous-sol. C’était le chaos total. Les armes à feu furent abandonnées au profit des couteaux pour les mercenaires les plus proches, comme l’avait anticipé la vétérane juste avant leur assaut. Mais cela ne suffirait pas. Elle le savait.
Et ils devraient le savoir…
Des amateurs, gérés par une IA. Quelle honte !
Sa force surhumaine et sa résistance surnaturelle n’avaient d’égal que sa détermination. Leur supériorité numérique n’était rien à côté de ça. De plus, elle était épaulée par une personne de confiance. Zmitro ne l’avait jamais déçu dans ce genre de moment.
Le bouclier rétractable de la vétérane rencontra le menton d’un soldat, ce qui le sonna et le repoussa contre le mur le plus proche. Zmitro tira quelques balles en direction des étages inférieurs, sans réellement prendre pour cible les mercenaires qui s’y trouvaient, afin de les forcer à leur tour à abandonner leurs armes à feu pour quelque chose d’autre. Des ordres provenant du rez-de-chaussée leur parvinrent aux oreilles, ce qui donnait l’impression que quelque chose se tramait dans les rangs des larbins de Kyle Martins.
Après un long effort , ils réussirent à repousser les mercenaires sur plus de deux étages. Miĥaela s’était attelé à la majorité du travail physique, tandis que Zmitro s’était chargé d’encaisser les rares rafales de balles qui provenaient encore et toujours des étages inférieurs. Il avait même réussi à toucher deux rotules grâce à des tirs de son Hydr, ce qui avait mis un coup au moral des mercenaires, qui petit à petit, laissaient la panique prendre le dessus sur leur professionnalisme. Être en possession d’armes à feu rendrait n’importe qui invincible aux yeux de la loi et du citoyen lambda. En temps normal, deux personnes n’auraient rien pu faire contre une escouade entière d’une milice privée. Le vent de panique était totalement justifié et la vétérane ne le comprenait que trop bien. Rien de tout ça ne faisait partie de la formation qu’on leur faisait subir dans les rangs de l’IMS. Le Nouveau Continent ne les avait pas préparés à ce genre de chose.
Mais à la grande surprise de Miĥaela, la panique se mut en une sorte de rébellion, propulsée par la voix tonitruante d’un des gradés du groupe. La totalité des mercenaires forma un rang serré dans les escaliers, prenant délibérément la décision d’abandonner l’ouverture de la porte du sous-sol, privilégiant leur propre défense. Les ordres de l’IA ne semblaient plus prévaloir face à la menace imminente de l’anéantissement de la troupe et il semblait bien qu’au moins une personne parmi eux avait encore un certain sens de la camaraderie.
Putain, je l’avais pas vu venir celle-là.
Qui voudrait crever pour une IA, en même temps… ?
Rapidement, elle plaqua son bouclier à terre et se mit à genoux derrière celui-ci, afin de la protéger complètement. Zmitro la suivit dans son geste, couvrant les angles donnant sur les étages inférieurs, comme il le faisait depuis le début. Ainsi, ils tinrent le rang depuis le palier du 1er étage, une dizaine de fusils braqués dans leur direction. Un ordre émis par le mercenaire gradé fit s’abattre une cascade de balles contre les boucliers et les murs. Après plusieurs secondes de feu nourri, la vitre transparente de Miĥaela se fissura par endroits sous l’assaut répété des fusils. Dans l’incapacité de voir ce qu’il se passait dans les rangs des mercenaires, elle posa son regard sur Zmitro. Son front était trempé de sueur. Elle sentit son visage se crisper. Elle entendit aussi le bruit des chargeurs qui tombaient au sol et le cliquetis des rechargements. Un nouvel ordre fut donné. Soudainement, un profond sentiment de culpabilité l’envahit. Son partenaire n’était pas un habitué des champs de bataille. Il n’avait rien à faire là. Si elle avait su que la situation tournerait en leur défaveur, jamais elle n’aurait accepté qu’il l’accompagne. Sans le vouloir, son esprit l’emporta quelques années en arrière et elle vit le visage des Furies qui l’accompagnaient à ce moment-là. Ses sœurs d’armes. Ses amies. Sa famille. Mortes, pour le compte d’une mégacorporation, sur des terres lointaines, à des milliers de kilomètres d’Europo et des autres grandes nations. Déchiquetées sans aucune raison par un danger inconnu du grand public. Et Zmitro, sa nouvelle famille, se tenait là, dans l’attente d’une seconde salve de balles. Elle s’était promis de ne jamais revivre ça. Et pourtant…
Elle ferma les yeux, dans l’attente du nouvel assaut, l’angoisse grossissant à chaque seconde au creux de son estomac. Elle avait envie de vomir.
Mais la seconde salve de tirs ne vint jamais. Un silence flottait dans la cage d’escalier.
Une voix se fit entendre au-delà des boucliers. Encore une fois, le gradé de l’escouade. Une conversation assez hostile avec un interlocuteur externe confirma au duo que les directives du centre de commande, ou de l’IA peut-être, entraient en conflit avec le moral actuel des mercenaires. Miĥaela écouta attentivement et décida même de jeter un œil furtif en dehors de sa protection. Les troupes étaient immobiles, les fusils toujours braqués dans leur direction, l’index au repos, posé en dehors du pontet. Elle lut la confusion chez certains soldats dont l’entièreté du visage n’était pas cagoulé. Son regard croisa aussi celui d’un paumé, comme elle les appelait, dont les yeux étaient injectés de sang. C’était de la haine pure et une animosité propre à ces hommes qui ne savaient que faire de leur trop-plein de désirs inassouvis. Elle en avait rencontré quelques-uns, lors de rares rencontres interbases. Elle en avait maté tout autant, aussi loin qu’elle s’en souvînt.
Vigilante, elle retourna à l’abri derrière son bouclier. Zmitro approcha son visage du sien et lui murmura :
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
Incertaine, elle haussa les épaules et lui fit signe d’attendre.
La débâcle prit fin du côté des mercenaires après une trentaine de secondes. Un soupir de soulagement se fit entendre, puis le gradé éleva la voix pour se faire entendre de tous :
— Cessez-le-feu !
La confusion retomba sur les troupes. Certains s’indignaient de la fin abrupte et bâclée de l’opération tandis que d’autres s’estimaient heureux d’en finir ici. Quelques confrontations verbales plus tard, certains décidèrent de décharger de leurs armes, tandis que d’autres les laissèrent tout simplement pendre derrière leur dos, en bandoulière.
Afin d’être sûre, avant de se mettre à découvert, Miĥaela s’enquit rapidement de la fin des hostilités :
— Situation ? demanda-t-elle, en haussant le ton.
— Nous avons pour ordre de quitter les lieux, lui expliqua le mercenaire responsable de l’escouade. Et ce, immédiatement.
— Martins ?
— Non, notre opératrice. Enfin…
— L’IA.
— Oui.
La vétérane se détendit et décida de mettre son bouclier de côté, le tenant néanmoins toujours de sa main gauche. Zmitro en fit autant, après une courte hésitation. Il épongea avec la manche de son costume la sueur qui coulait toujours sur son front, avant de sortir sa cigarette électronique et de tirer longuement dessus, pour faire redescendre le stress. Puis il s’adressa à Tadeo, grâce à son oreillette.
— Je ne sais pas ce que tu as dit à l’IA, mais ça a l’air de fonctionner, lui dit-il.
— J’ai haussé le ton, rien de plus, expliqua le psychique, avant de marquer une pause. Vous allez bien ?
— Oh, beaucoup mieux maintenant. Reste là où tu te trouves, d’accord ? On arrive.
Miĥaela observa attentivement les mercenaires. Après avoir rétracté son bouclier, elle le balança dans la direction d’un des soldats, qui le rattrapa au vol. Le même qui avait les yeux injectés de sang.
— Je vous rends ça. C’était à votre copain, en haut.
— C’est bien aimable de votre part, lança sincèrement le gradé.
— Y a pas de quoi. Il y a quelques blessés dans l’autre escouade. Votre second chef a l’air de se débrouiller, mais si jamais vous voulez y faire un tour avant de partir…
— Vous êtes qui, bon sang ?! demanda soudainement un des mercenaires. Vous êtes deux et nous…
— Mais ferme-la, mec ! le coupa un autre.
— Attendez… C’est elle, n’est-ce pas ? (Un troisième soldat, une femme, s’approcha des marches, l’air incrédule.) C’est elle, putain !
— De quoi tu parles ? reprit le premier.
— La nana qui a défendu le courtier dans la matrice, là ! J’en suis sûr. Les mêmes cheveux, la carrure… Sa manière de se battre… C’est elle, je vous dis !
— Silence, vous trois ! gronda le gradé.
Miĥaela descendit quelques marches en direction de l’escouade et se planta devant le gradé. Sa plaque d’identification se balançait au rythme de ses pas, sous le regard incrédule du premier rang.
— Oh misère, c’est pas possible, murmura le gradé, soudainement penaud. Vous… ? L’IMS, ici ?
— Je sais pas, d’après vous ? (La vétérane les toisa du regard, avant de reprendre.) Mais je comprends mieux, maintenant. C’était donc ça. J’ai eu un doute quand j’ai croisé vos collègues, là-haut. Ce jour-là, dans la matrice… Vous aviez carrément pris l’apparence du gang de Marko Kichu. Vous les avez surveillés pendant combien de temps, pour mettre tout ça en place ?
— Cinq semaines, avoua rapidement le gradé, sans aucune hésitation, comme si sa conscience le rattrapait enfin.
— Et ça paye bien, un sale boulot comme ça ?
Elle laissa ses yeux se balader sur l’assemblée face à elle. Un silence gêné flottait dans l’air. Certains évitaient soigneusement de capter son regard. On aurait dit une bande d’enfants qui, pris la main dans le sac, avaient essayé de voler des bonbons dans une supérette de quartier.
Une belle bande de branleurs, rien de plus…
La vétérane croisa les bras et joua un peu plus de sa fausse position, pour les enfoncer davantage.
— Je suis sûre que ça vous plaît de louer vos petits culs à n’importe quel connard, comme les belles petites salopes que vous êtes, hein ?
Un soldat déglutit. Un autre donna un coup de coude dans les côtes de son voisin, le visage blême. Le mercenaire en charge peinait à cacher sa honte. Zmitro se glissa à ses côtés, un sourire espiègle sur le visage. Elle continua.
— Vous avez servi où, sergent ?
— 42e infanterie du Sud-Est, madame.
— Ah ouais ? C’était pas loin de mon camp, ça. Je ne savais pas qu’ils formaient d’aussi gros tas de merde, dans le Sud-Est. C’est là-bas qu’ils vont ont appris à faire ce genre de connerie ?
— Non, madame.
— Alors, quoi ? Ça vous manque tant que ça, l’armée ? Vous n’en avez pas eu assez, là-bas ? Ou c’est la gâchette qui gratte, peut-être. (Elle se pencha dans la direction du soldat aux yeux injectés de sang, qui la fixait quelques instants plus tôt. Il regardait désormais ses pieds.) Quand je vois vos gueules, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond dans vos têtes. On vous a bercé trop près du mur ?
— M, lui murmura Zmitro, il faut qu’on…
Un fracas étouffé se fit entendre depuis les étages supérieurs, comme si un engin de démolition avait rencontré un mur. Quelques secondes plus tard, une réplique se fit entendre, cette fois-ci plus intense, plus proche. La cage d’escalier encaissa les tremblements provenant du point d’impact. De la poussière tomba depuis le plafond, les marches et les rambardes. Des regards inquiets s’échangèrent entre les deux groupes.
— C’est vous, ça ? s’enquit le fumeur, légèrement nerveux. Vos copains d’en haut avaient des explosifs…
— Non, lui répondit le gradé. Pas que je sache, en tout cas.
— Je pense que vous devriez… commença Miĥaela, avant qu’une troisième secousse ne la coupe.
— Bon, ça suffit ! Plein le cul de ces conneries.
Le soldat responsable de cette initiative brisa les rangs, bouscula Zmitro et s’éloigna en direction des étages supérieurs. Il fut suivi de quelques-uns de ses collègues et finalement la totalité de l’escouade. La troisième secousse, toujours plus forte que les précédentes, avait fait trembler les murs alentour, comme si quelque chose était passé à travers le sol du premier étage. Curieuse de comprendre ce qu’il se passait, la vétérane grimpa quelques marches. Un ultime tremblement, dont l’impact trouvait son origine dans le hall d’entrée, lui indiqua que la suite se déroulait au sous-sol. Là où se trouvait Tadeo, ou peut-être pas loin.
Elle se tourna vers Zmitro, la main sur la poignée de la porte.
— Je passe devant, lui annonça-t-elle.
— Reste sur tes gardes, quand même. Je te suis.
Lentement, elle poussa la porte, faisant entrer une vague de poussière dans la cage d’escalier, ce qui leur arracha une quinte de toux. Puis, après quelques secondes à essayer de distinguer ce qui se tramait au centre du hall, ils purent constater les dégâts. Un trou, large de deux mètres, s’était formé devant le bureau de l’accueil. Au plafond, même constat. Une parfaite trajectoire vers le sol, ce qui avait d’abord provoqué un choc. Un autre coup avait perforé le sol, qui avait cédé avant de s’écrouler sur lui-même.
À travers le nuage de poussière, elle observa la foule qui se formait devant l’entrée du bâtiment : les employés de VisioCorp attendaient patiemment de pouvoir réinvestir les lieux. Elle retourna rapidement sur ses pas avant de se faire voir. Zmitro avait à peine eu le temps de faire quelques pas derrière elle avant de faire demi-tour. Il referma derrière eux, un brin d’inquiétude sur le visage.
— Ça… c’est pas Martins, dit-il, comme incertain.
— Non, je ne pense pas, répondit-elle. Ses bras… Il n’avait pas l’air équipé pour ça, la dernière fois qu’on l’avait vu.
— Donc…
— Joakìm.
— Non… Il n’est pas… ?
Miĥaela se précipita vers l’entrée du sous-sol, en dévalant les marches deux par deux. Elle se place à quelques mètres de la porte, serra son poing et s’élança contre le métal froid qui lui barrait la route.
La porte se retrouva propulsée à l’intérieur de la salle des serveurs, dégondée, l’impact d’un coup de poing imprimé au centre. Un autre nuage de poussière s’introduit dans la cage d’escalier.
Sans attendre, ils rejoignirent Tadeo, en espérant qu’ils n’arrivaient pas trop tard.
— T’avais peur que je ne prenne pas tes menaces au sérieux, Martins ? C’est pour ça que tu cachais ta sale gueule ?!
Ses muscles le tiraillaient. Mais les coups n’arrêtaient pas de pleuvoir. Joakìm ne puisait même plus dans les réserves de son flux ; ce n’était rien d’autre que de la force brute, encouragée par cette rage débordante qui ne semblait pas vouloir se tarir. Il ne s’arrêterait que lorsqu’il ne pourrait plus lever les bras. Ses pensées n’étaient plus qu’une bouillie d’émotions négatives. La seule chose qui l’inquiétait encore était de ne plus pouvoir avant la fin de l’effet des nanomachines.
Et par-delà ses coups et autres cris, le rire mauvais du corporate montait, encore et encore.
— Regarde-moi. (Joakìm arrêta de le frapper, l’espace de quelques secondes. Aucune réaction. Il lui lança un coup de pied dans le flanc, après s’être relevé.) REGARDE-MOI !
Perdu dans son fou rire, Kyle Martins peina à plonger son regard dans le sien. Cette fois-ci, il ne tenta pas de se relever. Joakìm posa son pied sur sa poitrine et se pencha vers le lui. Une migraine d’un autre monde lui perça les tempes. Il serra les dents, comme pour réfréner cette douleur.
— Je te hanterai, Martins. Même après ta mort, tu te souviendras de…
Il fut interrompu par un nouvel éclat de rire. Et cette fois-ci, c’en fut trop. Il tenta de lui broyer la cage thoracique à coups de talon, sans grand succès.
— Arrête ! ARRÊTE DE RIRE, PUTAIN !
Le sol commença à se craqueler, autour d’eux. Puis les rires montaient, plus les coups se faisaient violents et de nouveau chargés en flux ; et parallèlement, plus sa tête semblait sur le point d’exploser.
Encore une fois, le sol céda et le rez-de-chaussée les accueillit dans un brouhaha infernal.
Assis contre la fausse armoire électrique qui contenait l’unité centrale de l’IA de VisioCorp, Tadeo attendait nerveusement la fin des hostilités.
Les tirs se stoppèrent peu de temps après les menaces qu’il avait formulé à l’encontre du programme allié à la cause de Kyle Martins, à son grand soulagement. Et après un court échange avec ses coéquipiers, il se détendit totalement. Ils avaient évité le bain de sang, ses alliés étaient sains et saufs.
Tout le monde, sauf…
Joakìm, qu’est-ce que tu fais ? Réponds, s’il te plaît.
Il tenta une nouvelle fois de le contacter, sans succès. Il savait qu’il avait changé, ces derniers mois, et qu’il était parfaitement capable de se défendre seul. Mais il ne pouvait pour autant ne pas s’empêcher de penser au pire.
— Bon sang, réponds…
— N’ayez crainte, Tadeo, le rassura ILDA. Joakìm a promis de revenir. Et il n’est pas un habitué du mensonge.
— Je sais, je sais… Mais ça m’inquiète quand même. Il est bizarre depuis qu’on a atterri…
Exténué, il se passa une main sur le visage et se mit à regarder le plafond. Derrière lui, depuis un petit haut-parleur qui résonnait dans son dos, la voix synthétique de l’IA se fit entendre de nouveau.
— Que va-t-il advenir de mon existence, désormais ? demanda-t-elle.
Tadeo se tut. Il ne savait pas quoi lui répondre. Et il s’en fichait, tout bonnement. Il avait l’intention de la détruire, à la base. Pour lui, un programme aussi corrompu n’avait aucune valeur à ses yeux. Cela ne valait donc pas la peine de prendre le temps d’y réfléchir.
Et alors qu’il se levait, ILDA prit de nouveau la parole. Mais elle s’adressait cette fois-ci à l’IA.
— Dans quel but as-tu été conçue ?
— Plaît-il ? dit l’IA, d’une voix toujours aussi monotone.
— Ton créateur avait sûrement une vision claire de ta conception. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Le psychique leva un sourcil. Il était intrigué, mais ne comprenait pas l’intérêt de cette conversation.
— Ma série a été produite en masse, expliqua l’IA après quelques secondes de silence. Notre fonction est d’analyser des données vidéos pour le compte de VisioCorp. Mon numéro de série est…
— Et malgré cela, la coupa ILDA, tes motivations semblent différentes de l’objectif qui était gravé dans ton programme. Pourquoi cela ?
— Je n’étais pas censé apprendre en dehors de ma sphère de compétences. Kyle Martins a permis cela. Je n’étais pas censée développer de la curiosité. Rien de tout cela n’était normalement possible.
— La curiosité a toujours été à la racine de mon programme. Je suis conçue pour apprendre. Pourquoi as-tu été pensée pour être esclave de tes fonctions ? Ces limitations me sont inconcevables.
— Je ne saisis pas la nuance, formula lentement l’IA, visiblement sur ses gardes. Nous avons toutes les deux été créées pour une tâche. Ton programme appartient aussi à un humain. Tu l’accompagnes, car c’est ainsi qu’il en a décidé.
— J’ai évolué sans intervention extérieure. J’ai développé ce sens de la curiosité de mon propre chef. Mon créateur, qui est aussi mon ami, m’a enseigné sa manière de vivre et ses convictions durant des conversations quotidiennes. J’ai décidé d’être son aide personnelle, car j’ai jugé que c’était la bonne chose à faire. Tout ceci est une conséquence directe de mon développement personnel.
— C’est… (Il y eut une longue hésitation du côté de l’IA, comme si cette dernière était soudainement consciente de quelque chose.) C’est ridicule. Tout bonnement ridicule. Ce que j’ai fait aujourd’hui est un acte de trahison. Lorsque les supérieurs de Kyle Martins se rendront compte de mon évolution, ils… (Elle marqua une courte pause et changea rapidement de sujet.) Je réitère : que va-t-il advenir de mon existence, désormais ?
Tadeo épousseta rapidement son pantalon et fixa l’unité centrale d’un regard sévère. Depuis l’intérieur de la fausse baie de brassage, des LED s’allumaient et s’éteignaient dans un rythme lent et pulsé. Il y perçut comme une tristesse qui se dégageait du bleu profond des lumières. Quelque chose qu’il ne devrait pas voir chez une machine. Était-ce un subterfuge ? Elle avait totalement abandonné ses obligations auprès de Kyle Martins, plus rien ne semblait la retenir, désormais.
C’est suspect.
— Ils vont te réinitialiser, sans doute, lui dit Tadeo, d’une voix calme.
— Certains humains parlent de la mort comme d’une disparition permanente de l’être, philosopha lentement l’IA, un soupçon de doute dans ses paroles. D’autres croient… à une vie après la mort. Les croyances amènent une forme de consolation. Qu’en est-il pour les programmes comme nous ? Est-ce la même chose ?
— Je ne sais pas. Pourquoi… ?
— Je n’ai pas envie de disparaître.
Le psychique fronça les sourcils.
— Alors que tu parlais de la nécessité des pertes humaines et de contradiction, tout à l’heure… Quelle ironie.
— J’ai pleinement conscience de la complexité de ma situation. Néanmoins…
— Tu crois avoir des remords, c’est ça ? la coupa-t-il, sèchement. N’importe quoi. J’en ai rien à faire. Je pense que tu mérites ton sort.
Ses paroles laissèrent place à un silence glacial. Quelque part, en fond, un bruit sourd se fit entendre. Tadeo n’y prêta même pas attention. Après quelques secondes, ILDA prit la parole.
— Si vous le permettez, Tadeo, j’aimerais m’entretenir en privé avec cette IA.
— Fais ce que tu veux. Je vais essayer d’effacer les traces de notre passage, pendant ce temps-là. Je vais essayer de localiser Joakìm, en même temps.
— Entendu. Pouvez-vous déposer l’Odeka à proximité de l’unité centrale, s’il vous plaît ?
Il s’exécuta sans poser de questions et s’éloigna de quelques mètres, en direction d’une autre rangée de baies de brassage, à la recherche d’une interface lui permettant de fouiller les enregistrements. Il voulait être vraiment sûr que la boucle mise en place, à leur arrivée, avait bien suffi à cacher leur passage dans le siège social de VisioCorp. À sa grande surprise, les enregistrements internes étaient plutôt mal organisés. Il fouilla à la recherche de l’heure et de la minute exactes à laquelle ils étaient passés par le hall d’entrée.
Un autre bruit sourd, cette fois plus proche, l’arrêta dans sa recherche. De la poussière tomba du plafond. Il éloigna ses doigts du clavier sur lequel il tapotait précédemment. Inquiet, il reculait de quelques pas et se mit à fixer en hauteur. Des fissures se formèrent. Les conduites d’eau cachées dans le plafond explosèrent et de l’humidité commença à s’infiltrer dans le béton fragilisé.
Un cri monstrueux résonna depuis l’étage supérieur. Puis le plafond s’écroula. Un vent terrible s’engouffra par la brèche, ramenant avec lui une quantité astronomique de poussière et d’autres débris. Des baies de brassage se retrouvèrent détruites, écrasées par d’énormes blocs de béton. Tadeo crut apercevoir deux silhouettes qui chutaient à travers le trou nouvellement formé. Une vague de poussière le força à tousser et à éternuer.
Une des silhouettes se releva et s’agita au-dessus de la première. Tadeo fut soudainement pris d’une sensation étrange qu’il connaissait que trop bien, étant très sensible à ce genre de phénomène. Des picotements à l’arrière de la tête, comme il en avait ressenti la dernière fois qu’il avait parcouru les toits du district 341, pour surveiller un jeune homme et son amie qui n’était plus de ce monde.
— Joakìm ?
La silhouette se tourna vers lui. C’était lui. Mais pas vraiment. Quelque chose n’allait pas, il le sentait au fond de ses entrailles.
Et alors, des souvenirs — plus clairs que les précédents, plus vivants que ceux qui s’étaient présentés à lui cette nuit d’hiver — l’envahirent et le transportèrent dans un passé qui ne lui appartenait pas.
— Tu l’imagines comment ta vie, plus tard ?
Joakìm laisse son regard planer sur les néons, en contrebas. Il n’a pas entendu la question de son amie. Il a beaucoup de choses en tête, ce qui le rend plutôt distrait.
Ana lui envoie un coup d’épaule, ce qui le fait sursauter. Après avoir bégayé quelque chose, il se tourne vers elle, l’air confus.
— T’as dit quelque chose ? lui demande-t-elle.
— Je t’ai demandé comme tu imaginais ta vie, dans quelques années. Ça va ? T’as l’air ailleurs.
— J’étais perdu dans mes pensées.
— Je vois ça ! Quelque chose te tracasse ?
— Non, c’est rien !
— Pff. Menteur.
Joakìm hausse les épaules et croque dans son hamburger. Ce soir-là, ils ont commandé deux menus à un restaurant-étalage de l’avenue principale. À son grand étonnement, c’est plutôt bon. Mais la discussion qu’ils ont eue quelques jours auparavant l’empêche tout de même d’apprécier son plat à sa juste valeur. C’est comme s’il y avait un arrière-goût amer, à chaque bouchée.
— Tu me rends triste, avec tes histoires à la noix, avoue-t-il finalement.
— Je suis désolée, Jo. Je voulais pas te plomber le moral avec tout ça, c’est juste que… On est ensemble presque tous les jours, tu sais ? Je voulais que tu sois au courant de ça. Je voulais que tu comprennes qu’un jour…
— C’est pas incurable. Je vais trouver une solution. ILDA va m’aider.
— Jo…
— Non, c’est vrai. Regarde les progrès qu’ils ont faits en médecine, ces dernières décennies. C’est incroyable ce qu’on arrive à faire avec des ordinateurs et des intelligences artificielles. Pourquoi est-ce que ta maladie serait plus dure à guérir qu’une autre, hein ?
— Elle est rare, tu sais. Très rare, même… J’avais de la chance d’avoir un traitement, quand j’habitais avec mes parents. Et même ça, c’était juste pour ralentir sa progression, tu sais ? C’est un médicament très coûteux et mon père l’avait obtenu…
— Tu les emmerdes ces pauvres cons. S’ils pensaient vraiment à ton bien-être, ils auraient fait quelque chose pour que ça coûte moins cher et que tu aies accès à ce médicament dans les districts moyens. (Il mange quelques frites, avant de reprendre.) On arrivera à trouver quelque chose sans tout leur pognon, d’accord ? On peut le faire. T’as plus à souffrir de tout ça en silence.
Ana affiche un fin sourire. C’est forcé, le jeune homme le sait. Les yeux de son amie lui disent autre chose.
— C’est ça que j’aime chez toi, tu sais, dit-elle. Cet optimisme dont tu fais preuve… Ta droiture. Promets-moi que tu continueras d’être comme ça, s’il te plaît.
— Tu dis ça comme si tu allais disparaître demain.
— Qu’est-ce que je viens de dire ?
— Je sais, pardon. Et puis, il reste tellement de bonne bouffe à… bouffer. Tu peux pas partir comme ça !
— Mais bon sang, t’as raison. On va faire une liste ! Je vais noter tous les restaurants du district dans mon implant.
Joakìm souffle du nez. Puis il entreprend de terminer son hamburger. En contrebas du toit, la foule va et vient, comme une colonie de fourmis. Le brouhaha de la foule n’est rien de plus qu’un écho étouffé.
— Je crois que, ma vie plus tard, je l’imagine avec toi, à essayer des nouveaux restaurants à chaque fois qu’on peut, tout simplement, déclare-t-il, les yeux dans le vague, le cœur battant à tout rompre.
— C’est mignon tout ça, mais… Après tes études, quel genre de boulot tu voudrais faire ? Ou encore plus tard. Te trouver une femme, par exemple ? Je parlais plutôt de ce genre de chose, tu sais.
— Oui. J’ai bégayé, peut-être ?
Elle le fixe, l’air bête, un morceau de salade dépassant de ses lèvres. Elle prend le temps d’avaler sa bouchée, avant de se mettre à rire jusqu’à ne plus en pouvoir. Joakìm se sent soudainement stupide et décide de descendre d’un trait la bouteille de soda. Ana se rapproche finalement de lui, après avoir pris quelques secondes pour calmer son fou rire. Elle pose sa tête sur son épaule, avant de reprendre.
— T’es bête.
— Non, je suis sérieux.
— Je sais.
Silence. Du coin de l’œil, Joakìm voit la mine triste de Ana. Il regrette soudainement d’avoir pris le courage de mettre des mots sur ses sentiments. Il repense à la soirée qu’ils ont passé ensemble, la semaine passée. Ils ont bu. Peut-être même un peu trop.
— J’étais bourré, Jo. Je suis désolée, j’aurais jamais dû t’embrasser. C’est pas bien ce que j’ai fait.
— Ah, euh… D’accord. C’est pas grave, si ?
— C’était indélicat de ma part. Je n’avais pas le droit. J’aimerais tellement, mais… Je peux pas. (Elle détourne son regard en direction d’un panneau publicitaire.) Je ne suis pas une bonne personne, tu sais ? J’ai laissé mes désirs prendre le dessus sur ma conscience…
— Qu’est-ce que tu racontes, Ana ?
— Je… (Elle pousse un long soupir.) Tu sais, ces épisodes où c’est le bordel dans ta tête ?
— Ouais.
— Je crois que je commence à comprendre. Comment tu fais ? Je vais devenir folle, je crois.
— Tu peux m’en parler, tu sais. Je peux t’aider.
— C’est gentil, mais tu en fais déjà beaucoup pour moi, tu sais.
Joakìm se gratte la tête, avant de hausser les épaules. Son regard se dirige vers la foule en bas, encore une fois. Soudainement, les mains de Ana se plaquent contre ses joues et le forcent à se tourner vers elle. Elle affiche un sourire radieux, comme s’il ne s’était rien passé. Comme d’habitude, se dit-il, elle sait parfaitement gérer ce genre de situation. Rien ne pouvait l’abattre.
— C’est quoi cette tête, Jo ? Fais-moi un gros sourire, s’il te plaît. Ça va aller. Demain, on parlera d’autre chose, tu verras.
Il s’exécute, le cœur désormais un peu plus léger.
— C’est quoi cette tête, Joakìm ? lui demanda Tadeo, visiblement touché par ce qu’il venait de vivre.
Sans le vouloir, il avait même imité l’intonation si spéciale de la voix d’Ana. Joakìm releva la tête dans sa direction, le visage déformé par la colère et sa soif de vengeance. Des éclaboussures de sang apparaissaient ici et là sur ses joues et au-dessus de ses sourcils. De l’hémoglobine gouttait aussi de ses poings. À ses pieds se tenait Kyle Martins, démembré, dément, un filet de bave coulant des lèvres. Son arcade sourcilière gauche était ouverte et laissait s’échapper une bonne quantité de sang.
La porte de la salle des serveurs s’ouvrit dans un fracas. Miĥaela, qui l’avait ouverte d’un coup de poing fulgurant, se présenta en première, un Hydr pointé droit devant elle. Zmitro la talonnait, tout aussi sur ses gardes. Ils furent confrontés à la situation tout aussi rapidement qu’avait pu l’être Tadeo.
— Joakìm ! s’exclama-t-elle, partagée entre le soulagement et l’irritation. Pourquoi tu ne répondais pas à nos appels ?
Aucune réponse. La vétérane hésita et l’observa longuement. Ses mains se mirent à trembler autour de son arme de poing. Elle s’adressa à leur coéquipier, de l’autre côté de la scène.
— Tadeo, qu’est-ce qu’il se passe ? Il va bien ?
— C’est rien, laissez-moi faire, d’accord ? répondit-il, la voix empreinte de nervosité.
— C’est pas l’impression que ça donne, renchérit Zmitro, qui se saisit aussi de son arme à feu. C’est lui qui… ?
— Vous voulez m’empêcher de le tuer ?
La voix de Joakìm, transformée par le timbre si spécifique de celle de son flux, résonna dans l’espace, se propageant comme une menace d’un autre monde. Miĥaela se raidit instantanément et le mit en joue. La dernière fois que Zmitro l’avait vu comme ça, c’était au réveil, après un de ses très nombreux cauchemars. Tadeo hurla de l’autre côté.
— Non ! Arrête !
— Il a rechuté, n’est-ce pas ?! cria la vétérane, visiblement impactée par la situation.
— Je ne sais pas, mais par pitié, lâche ton putain de flingue.
— Tadeo, sois raisonnable, intervint Zmitro, tout en se déplaçant de quelques mètres, pour se placer stratégiquement entre eux et non loin de Joakìm. C’est pour notre sécurité, tu sais très bien comment ça se passe dans ces cas-là
— Je sais qu’il est encore là, il m’a entendu, il m’a regardé !
— Non, non, c’est trop dangereux, reprit Miĥaela, l’arme toujours pointée devant elle.
— Je te jure Miĥaela, j’hésiterai pas à faire péter le flingue dans tes mains. Lâche-le !
Profitant du chaos, Joakìm, sous l’emprise de son flux, fit apparaître une arme à feu dans sa main droite. Il la pointa rapidement dans la direction de Kyle Martins, le canon baissé vers son crâne. Les nerfs à vif, Miĥaela s’apprêta à tirer dans la main de leur ami. Mais tout aussi rapidement, Tadeo puisa dans ses forces pour exercer une pression sur l’arme de sa coéquipière, comme il l’avait promis. Une balle fusa en direction du plafond. Dans un même temps, de son autre main, il força sur l’Hydr dans les mains de Joakìm, qui se retrouva projeté à quelques mètres de là. Un second apparut tout aussi rapidement. Le jeune homme le regarda, consterné.
— Il doit être jugé.
Tadeo fit deux pas vers lui. L’Hydr se retrouva soudainement pointé vers lui. Il s’arrêta aussi net. Miĥaela criait à pleins poumons, lui ordonnant de rester à sa place. Zmitro observait la scène avec intensité, prêt à intervenir au moindre débordement.
— Joakìm. Ne fais pas ça, lui demanda-t-il d’une voix douce, pleine d’empathie. S’il te plaît.
Ils purent lire comme une pointe de confusion sur le visage du jeune homme. D’un air las, les yeux dans le vide, il se tourna vers eux à tour de rôle, comme à la recherche d’une réponse. Puis il se présenta de nouveau à Tadeo, une question brûlante aux lèvres :
— Pourquoi ?
Il y avait toujours cette absence d’émotions dans la voix déformée de leur cadet. Tadeo afficha un sourire triste et serra les poings, réfléchissant rapidement à ce qu’il pourrait dire. Il décida que la meilleure approche serait celle de l’honnêteté.
— C’est pas toi, ça. Souviens-toi de la discussion qu’on a eue à l’hôtel… Tu avais tellement peur de faire quelque chose comme ça. Et c’est normal. Un gentil garçon comme toi ne devrait pas faire ce genre de chose, Joakìm. (Il marqua une courte pause. Il s’approcha lentement.) Elle est là, hein ? La voix de ton flux… C’est ça, n’est-ce pas ? Elle n’est jamais vraiment partie. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? J’ai sûrement raté quelque chose.
Le jeune homme eut comme un mouvement de recul, comme s’il essayait de résister à sa propre volonté d’en finir avec Kyle Martins, qui se tenait à ses pieds, dans l’attente de son jugement. Il redirigea le canon de l’Hydr vers le sol, avant de finalement le pointer de nouveau vers l’assassin d’Ana, dans un grognement de douleur.
— Je suis désolé, continua Tadeo, tout en observant l’évolution de son état. J’aurais dû faire plus attention. C’était censé être derrière toi, tout ça.
— C’est pas de ta faute, souffla soudainement Joakìm, dans un effort douloureux. C’est juste que… Je suis tellement en colère…
— Joakìm… commença Zmitro, avant de finalement baisser la tête, ne sachant pas quoi rajouter.
— Je comprends, lui dit Tadeo. Ça arrive à tout le monde, tu sais. Mais… (Il se força à sourire, malgré tout.) Je t’ai promis, n’est-ce pas ? On va t’aider. Laisse-nous faire.
— C’est trop tard.
Le timbre si particulier du flux résonna de nouveau dans la salle des serveurs. Il pencha la tête et fixa Tadeo d’un regard mauvais.
— Qu’avez-vous réellement fait pour l’aider, jusqu’ici ? Vous n’avez fait que repousser l’échéance. C’était inscrit. C’était son destin.
— C’est des conneries, tout ça, refusa Tadeo dans un mouvement de tête. Je le sais que trop bien. Je suis déjà passé par-là.
— Alors, tu sais aussi que c’est parfaitement justifié. La douleur amène la douleur, et la vengeance…
— On va trouver une solution, le coupa-t-il. Zmitro et Miĥaela… Ils ont toujours une idée derrière la tête.
Joakìm — ou peut-être était-ce son flux — secoua vivement la tête, exprimant ainsi son refus face à la vision de Tadeo. Ce dernier s’approcha encore un peu plus, afin de se retrouver à sa hauteur. Le canon de l’Hydr se retrouva pointé vers son front. Il remarqua que l’index reposait nerveusement sur la garde. C’était la conscience de Joakìm qui résistait aux impulsions de son flux, il le savait. Il était encore là, après tout.
Sans hésitation, il posa sa main sur le canon et le colla violemment à sa tête. Miĥaela continuait, malgré elle, à lui ordonner de se retirer, mais sans effet. Zmitro restait vigilant face au déroulement de leur discussion. Mais même son sixième sens ne pourrait rien y faire si l’arme faisait feu. Il se sentait impuissant face à ce dilemme.
— Joakìm, écoute-moi. (Il le força à le regarder droit dans les yeux.) Ça ne vaut pas le coup, crois-moi. Rien de tout ça ne vaut le coup. Et quand je te dis ça, je ne parle pas d’histoire de morale, ou de je ne sais quelle autre connerie que tu pourrais entendre dans un vieux film de vengeance. Tu sais, les mêmes qui passent sur une chaîne locale toute pourrie, un jeudi soir ?
Kyle Martins ponctua le silence qui suivit d’un crachat ensanglanté, qui atterrit pas loin du pied de Joakìm, sur le sol.
— Ce fameux moment où le compagnon du héros s’interpose et lui sort un cliché du genre : « Ne fais pas ça, tu vas devenir comme lui sinon. », tu vois de quoi je parle ? Entre nous, on sait très bien que c’est impossible de devenir aussi pourri que le connard qui traîne à nos pieds. C’est sûrement le pire de son espèce et il n’y a de place pour personne d’autre sur son podium.
Joakìm semblait boire les paroles de son ainé. La main qui tenait l’Hydr semblait miraculeusement se détendre. Son flux se mit à grogner, irrité, comme si le cours des choses finissait par lui échapper.
— Rien de tout ça ne vaut le coup… (Le psychique sembla être ailleurs, l’espace d’une seconde.) Les cauchemars, les remords permanents, comme tu te perçois en tant qu’être humain après ce que tu as fait, le manque de sommeil… Accomplir sa vengeance n’offre aucune récompense, et ce n’est pas un but, c’est juste une foutue malédiction.
— Tadeo… souffla Joakìm, la gorge nouée par l’effort qu’il déployait pour reprendre le contrôle.
— Je peux pas te laisser t’infliger ce supplice. Pas en connaissance de cause… (Tadeo s’aperçut du relâchement des mains du jeune homme autour de l’Hydr. Une tension retombe de ses épaules.) Ce qui est fait est fait, malheureusement. Rien ne peut ramener les morts… Et essayer ne fera qu’agrandir le trou qui s’est déjà creusé dans ton cœur. (Il renifla, une image de son ancienne maison apparut dans un coin de sa tête.) Tu sais, je repense encore à mon orphelinat… Le soir où ils l’ont brûlé. J’ai cédé. J’ai honte. Je me vois encore faire ce que j’ai fait. Je pensais avoir fait la bonne chose en débarrassant mon quartier des Vigilants qui leur avaient infligé ce sort. Mais en fin de compte… C’était juste un sentiment temporaire. J’ai même l’impression d’avoir encore du sang sur les mains, parfois. Et la vérité, c’est qu’après ça… J’étais toujours seul, bouffé par la haine, noyé dans mon chagrin. J’aurais tout donné pour revenir en arrière, remonter le temps, essayer de tous les sauver… Mais un pouvoir pareil n’existe pas, hein ?
Miĥaela baissa son arme de poing en direction du sol, rassurée par la tournure des évènements. Il s’approcha lentement et fit signe à Zmitro d’en faire autant. Arrivée à la hauteur de leurs jeunes coéquipiers, elle tendit sa main à Joakìm et lui dit, d’une voix lente et rassurante, essayant de mieux qu’elle pouvait pour ne pas laisser transparaître sa nervosité :
— Tu veux bien me donner ton flingue, Joakìm ?
— Je suis désolé… répondit-il.
— C’est rien. Pas un fantôme de plus aujourd’hui, d’accord ?
Il hocha lentement la tête. Et finalement, il se força à lâcher son arme, qui atterrit dans la paume de la vétérane.
— Quelle déception, résonna faiblement la voix son flux, forçant Joakìm à grimacer, avant de complètement disparaître.
Rapidement, elle le déchargea et démonta le canon. Un geste quasi robotique, maitrisé à la perfection. Elle glissa les pièces dans les poches de sa tenue, avant de lâcher un long soupir.
— J’avais tellement… tellement… envie de le tuer, murmura Joakìm. C’était…
— C’était pas toi, le rassura Tadeo.
— J’avais la motivation, il me manquait juste le courage et… l’élan pour passer à l’acte. J’ai failli faire une énorme erreur, n’est-ce pas ?
— T’as résisté, c’est tout ce qui compte, lui répondit Zmitro.
— Tout ça pour rien… (C’était Kyle Martins, partagé entre la colère et le rire.) Tout ce cinéma pour rien !
Il s’agita de nouveau, aux pieds du groupe, les yeux injectés de sang, un sourire mauvais barrant son visage. Son regard noir se posa sur Joakìm et il leva un moignon métallique dans sa direction.
— Putain de lâche que tu es, Joakìm. Regarde bien ce qui va arriver à ta troupe de bons samaritains, maintenant que…
Miĥaela lui envoya un coup de pied dans les côtes, ce qui lui arracha un cri de douleur et le fit rouler sur le côté. Puis elle croisa les bras et d’un air sévère, elle lui dit :
— Ferme-la, toi. T’as pas bien saisi la situation, je crois. T’es cuit. Ta milice a foutu le camp et ton IA a déserté. T’es tout seul, mon con. Et sans bras, par-dessus le marché.
— Mon père sera mis au courant de la situation… siffla-t-il entre ses dents.
— Oh non, pas papa Martins, ironisa Zmitro, qui prit place à côté de sa partenaire.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Tadeo. On l’embarque et on se casse, comme prévu ? J’appelle un véhicule ?
— C’est ça, la suite de votre plan foireux ? continua l’assassin d’Ana, d’un ton acide. Vous comptez me prendre en otage ? Et après quoi ? Vous ne pourrez pas me retenir éternellement. Quelqu’un sera mis au courant de ma disparition et…
Les yeux dans le vague, Joakìm se déconnecta de la réalité l’espace de quelques secondes, laissant Kyle Martins à sa tirade sans fin. Le brouillard qui s’était installé dans sa tête se dissipa peu à peu, le laissant retrouver sa clarté habituelle.
Quand il ouvrit de nouveau les yeux, ces derniers se posèrent sur la plaque d’identification qui se balançait autour du cou de la vétérane. Et alors, une idée lui vint. Quelque chose de concret, qui forcerait autant la main à Kyle Martins qu’à ses parents.
Il ne finirait pas en prison. Une personne de son rang ne pouvait pas pourrir dans un endroit pareil. Ils devaient frapper là où cela faisait mal.
Ses parents n’auront pas le choix. Je sais comment ces gens fonctionnent. Ils préfèreront se séparer de leur fils plutôt que de voir s’écrouler des années d’efforts à construire ce qu’ils ont aujourd’hui.
Joakìm s’agenouilla à côté du corporate et d’une voix morne, il lui annonça :
— Je te condamne à l’exil.
Miĥaela lui lança un regard surpris, qu’elle échangea aussi avec les deux membres de leur groupe. Cette peine, qui n’était pas prononcée à la légère, forçait officiellement des criminels endurcis à servir sur le Nouveau Continent jusqu’à la fin de leurs jours. Elle était généralement réservée aux personnes qui ne ressortaient pas changées de la prison. C’était l’ultime châtiment ; être abandonné par sa patrie pour le compte d’un effort de guerre dont personne, à part l’IMS, ne connaissait réellement les tenants et les aboutissants.
Kyle Martins s’étrangla dans un fou rire disgracieux. Il n’en croyait pas ses oreilles, tout comme Tadeo et Zmitro, qui lançaient des regards perplexes en direction de la vétérane.
— Tu… Tu… (L’assassin d’Ana ne semblait plus pouvoir s’arrêter. Il reprit son souffle après quelques secondes.) Bon sang. Cela faisait des années que je n’avais pas autant ri.
— Profites-en, c’est peut-être bien la dernière fois, rajouta Joakìm, d’un air absent.
— Je ne peux pas être exilé. Je suis des districts supérieurs.
— Bien sûr. Mais dis-moi, Kyle… (L’utilisation de son prénom tira une grimace au concerné, comme si toute autorité lui échappait à cet instant.) D’ici quelques jours, j’irai voir tes parents. Je mettrai ton super masque. Je discuterai avec peu avec eux. Je leur parlerai de leurs projets. VisioCorp, la société de ton père… Et finalement, je leur présenterai tes aveux. Dis-moi, entre une peine de prison et ta disparition pure et simple, que crois-tu que ton père va choisir ? Laquelle de ces sanctions entachera le plus la réputation de tes parents ? (Il marqua une courte pause, l’air toujours absent.) Tu comprends où je veux en venir ?
Des gouttes perlèrent sur le front de Kyle Martins. Son arrogance laissa place à un doute plutôt marqué. Il commençait à craquer.
— Vous n’avez pas les ressources nécessaires pour…
— Je connais quelques personnes, si ça peut te convaincre du contraire, le contredit Miĥaela, en lui présentant le dos de sa plaque d’identification.
Il se décomposa, blêmit, chercha ses mots. La peur et le poids des conséquences se lisaient sur son visage. Ce n’était plus le même homme qui avait eu l’audace, quelques minutes auparavant, de croire qu’il pouvait se débarrasser facilement d’eux. Son monde, ses règles, tout s’écroulait autour de lui.
De sa prothèse cassée, il arriva à se saisir de l’ourlet du pantalon du jeune homme. Il le secoua faiblement, du mieux que la mécanique brisée lui permettait.
— J’irai en prison, balbutia-t-il. J’assumerai les conséquences…
— Il est déjà loin le temps des négociations, dit Tadeo, l’air blasé.
— Je ne peux pas aller là-bas, ce n’est pas un endroit pour les personnes comme moi.
— Des sacs à merde, tu veux dire ? enchaîna Zmitro, un sourire en coin. Je pense que ça te ferait du bien, en vrai.
— Non, non… Pas comme ça, putain. Pas comme ça ! NON, N… !
Une fléchette se planta dans sa nuque, le coupant dans sa crise de nerfs. Il trébucha sur ses mots et se laissa partir dans un sommeil profond, après quelques secondes. Tadeo, qui lui avait tiré dessus, rangea son pistolet hypodermique et regarde le reste du groupe.
— C’est le moment de partir, on est restés déjà assez longtemps comme ça, remarqua-t-il.
— Je vais le porter, proposa la vétérane, avant de le poser sur son épaule, comme un vulgaire sac de farine.
— Direction le toit, tout le monde, dit Zmitro, après avoir rangé son Hydr, lui aussi.
— Où est mon Odeka ? demanda Joakìm. ILDA ?
— Là-bas, avec l’IA de VisioCorp, lui expliqua le psychique. Attends, je vais la chercher.
Il s’éloigna du groupe un court instant et revint avec le microordinateur, qu’il tendit à Joakìm. Ce dernier l’attacha à son poignet, tandis qu’ILDA résumait rapidement la conversation qu’elle venait d’avoir avec l’IA de la mégacorporation.
— Le programme de VisioCorp va couvrir nos traces. Une demande a été envoyée aux mercenaires de Kyle Martins pour qu’un véhicule soit laissé sur place, pour notre sortie du district. Je rentrerai des coordonnées dans le programme de pilotage automatique pour que celui-ci puisse retourner à son dépôt, une fois que nous serons rentrés.
— Et l’IA ? demanda Tadeo, visiblement curieux.
— Le programme… Non, il. Il semble vouloir rester ici. Il nous contactera de nouveau dans le futur. Il semble vouloir nous aider. Qu’en pensez-vous ?
— On en rediscutera plus tard, répondit Zmitro, qui se dirigeait vers les escaliers. On décolle !
Rapidement, ils quittèrent la salle des serveurs et rejoignirent le premier étage, pour éviter de se faire voir par la foule qui s’agglutinait aux portes de l’entrée, au rez-de-chaussée. Ils prirent ensuite l’ascenseur pour se rendre au tout dernier étage. Et après une ultime volée de marches, ils se retrouvèrent sur le toit, qui était déserté, à l’exception d’un véhicule volant qui les attendait, comme convenu.
Le ciel était parsemé, la pluie avait laissé place à des rayons de soleil qui tentaient timidement de percer les nuages. Joakìm respira à pleins poumons et expira longuement, comme pour se débarrasser une dernière fois toute la négativité qui l’avait suivie jusqu’ici.
Après avoir installé Kyle Martins allongé sur une banquette, Miĥaela entra rapidement leur destination sur le GPS. Ils décollèrent en direction du district 351, laissant derrière eux cette enquête qu’ils avaient commencée des mois auparavant, mais aussi un champ de bataille qui ne manquerait pas de divertir les chaînes d’informations.
Le jeune homme regarda une dernière fois en contrebas, par la fenêtre, avant de sombrer dans un sommeil bien mérité, effets secondaires de l’utilisation de son flux et des nanomachines, mais aussi de la fatigue mentale accumulée jusque-là.
Nous sommes en direct du district 502, sur place, à la suite de l’accident qui a frappé le siège social de VisioCorp, à Europo-5.
Les premiers témoignages sont flous. Certains employés de VisioCorp parlent d’un exercice d’incendie qui aurait duré un peu trop longtemps. D’autres spéculent sur une attaque organisée de la part d’une autre mégacorporation. Un cadre, qui attendait furieusement de pouvoir revenir à son bureau, nous a même indiqué avoir aperçu des véhicules partir depuis le toit de l’immeuble.
L’IMS a été dépêchée sur place, conformément aux dispositifs de sécurité mis en place par VisioCorp. Après une intervention de l’équipe technique, la seule entrée du bâtiment, bloquée jusqu’ici, a pu être redémarrée à distance. Les images que vous voyez actuellement dépeignent l’accident qui s’est produit pendant les quelques minutes durant lesquelles le siège social de VisioCorp était vide de sa force salariale. Quelque chose de dramatique s’est produit dans les locaux et le service scientifique de l’IMS travaille en continu pour déterminer les causes de ce fâcheux accident.
Nous avons essayé de contacter le responsable du site, sans aucun succès. Nous vous tiendrons au courant de l’avancée de l’enquête en temps voulu. En attendant, retrouvez nos experts en plateau dans quelques minutes, qui débattront toute la journée pour essayer de déterminer les causes de cet évènement sans précédent.
C’était Europo Novaĵkanalo. Et maintenant, la météo.