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La Dame de Cœur
L’ambiance des rues était à l’opposé de ce qu’elles proposaient le soir. La majorité des néons ne brillaient pas, les passants pouvaient sans difficulté respecter l’espace vital des autres et les vendeurs à la sauvette se faisaient très rares, à cause du manque de foule et, par addition, de discrétion. Les organismes publics en profitaient donc pour nettoyer de fond en comble les artères du mégadistrict, les débarrassant des détritus de la veille ainsi que des affiches non autorisées collées ici et là. Cette absence de monde s’expliquait assez facilement : le télétravail était la norme depuis plusieurs décennies maintenant et seule une minorité se déplaçait de chez eux pour se rendre essentiellement à des bureaux. Ceux qui ne rentraient pas dans ces deux cases se tuaient à la tâche dans des usines ou des complexes en dehors des mégadistricts.
La Dame de Cœur était caché dans une rue parallèle à l’avenue principale du district 341. C’était un établissement populaire, à l’aspect très soigné et aux couleurs sobres. Les néons représentaient la fameuse carte à jouer, mais l’apparence de la reine y était légèrement altérée : elle était à moitié dévêtue et laissait échapper un sein à la vue de tous. C’était vulgaire pour certains, mais les autres s’en fichaient royalement : ils étaient là pour une raison, après tout. Un homme habillé d’un simple costard attendait devant la double-porte coulissante automatique qui servait d’entrée et quelques filles faisaient des allers-retours à une dizaine de pas de cette dernière, ne se gênant pas du tout pour racoler le premier mâle qui passait dans les environs. Tenues de soubrettes, écolières, et même du cuir, il y en avait pour tous les goûts. Un fond de musique se faisait entendre depuis l’intérieur du bâtiment.
Zmitro et Tadeo sortirent du coin de la rue et se retrouvèrent devant la façade de la maison close, le quatrième endroit dans lequel ils comptaient enquêter. Ils avaient troqué leurs vêtements habituels pour des habits un peu plus décontractés. Le premier alluma sa cigarette électronique, de laquelle il tira quelques bouffées. Il fixa l’enseigne pendant quelques secondes, avant de pencher la tête vers l’une des filles qui venait à leur rencontre.
— La boîte à putes la plus populaire du mégadistrict, Tadeo. Classe, hein ?
— Totalement. (Il ne se sentait pas vraiment à sa place, le timbre de sa voix le trahissait.) T’es sûr de ton coup, là ?
— Bien évidemment. Certaines célébrités viennent se détendre ici, tu sais. C’est assez réputé comme endroit.
La prostituée arriva à leur hauteur, au même moment. Elle était toute souriante et mâchait un chewing-gum. Sa chevelure était cachée sous une perruque rousse. Elle plaqua une main sur le derrière de Tadeo, qui réprima un sursaut, avant de poliment la dégager avec la sienne. Une petite étiquette collée sur son corset affichait « Ĉarlota ».
— Salut, mes mignons, leur dit-elle, avant de commencer à jouer avec les faux cheveux de sa perruque. Vous venez chercher du réconfort… ?
— Ouais, mais on comptait prendre un verre au bar, d’abord, lui répondit Zmitro. Tu nous indiques le chemin, ma belle ?
La jeune femme laissa s’échapper un rire, puis elle leur pointa la porte du pouce. Le vigile les regardait, ils comprirent assez vite qu’ils allaient devoir subir l’épreuve de la fouille. Ils avaient prévu le coup et ne s’étaient équipés d’aucune arme. Ils ne risquaient pas grand-chose en plein jour.
— Vous dites bonjour au grand monsieur et c’est juste à droite avant les marches.
Tadeo la remercia, avant de se précipiter vers l’entrée. Son coéquipier le rattrapa, après avoir pris le temps d’adresser un petit clin d’œil à la demoiselle.
Comme convenu, ils furent accueillis par le gardien, qui les attendait de pied ferme. Il les soumit au détecteur de métaux et procéda à une fouille rapide, avant de leur autoriser l’accès à l’établissement. Zmitro reçut le premier message de Miĥaela, qui lui arracha un sourire. Il n’était pas étonné.
La décoration d’intérieur était chic et ne s’accordait pas du tout aux standards des districts alentour : des meubles et des escaliers taillés dans un bois massif marron foncé (qui provenait très certainement de la réserve internationale de Temera, au sud de Britania) baignaient dans la lumière des lustres qui éclairaient la salle principale et trônaient sur une moquette rouge vif bien entretenue ; des murs à la tapisserie noire se mélangeaient parfaitement avec l’ensemble ; au-dessus, une mezzanine adoptait une ambiance plus intime grâce à des lanternes murales afridiennes enveloppant la zone d’un bleu marin tamisé. La musique se faisait mieux entendre, sans pour autant rendre sourd. Il était à peine 14h, il y avait peu de monde, le propriétaire avait donc pris soin de baisser un peu le volume.
Des canapés et des fauteuils meublaient le fond de la pièce et formaient des sortes de boudoirs séparés par de grands paravents en bambou ornés de fresques. Des clients y étaient déjà installés, certains fumaient des cigares et buvaient de l’alcool ou des cocktails en compagnie d’une demi-douzaine d’employées. Devant eux, une énorme estrade décorée de rideaux rouges et d’une moquette noire. Deux longues barres faites de métal étaient incrustées dans la base de cette dernière et une femme se donnait en spectacle sur l’une d’elles, s’essayant à un exercice de pole dance. Des projecteurs de lumières rythmaient sa danse sensuelle et certains des clients acclamaient sa performance par quelques sifflements sordides et pervers.
Zmitro les toisa, avant de finalement se mettre à la recherche du bar, qu’il repéra assez vite. Il s’y dirigea, suivi de son cadet. Il rangea sa cigarette électronique dans la poche intérieure de sa veste.
Le comptoir était de toute beauté et la classe apparente du barman s’accordait très bien avec. Il était en train de nettoyer un ballon de vin avec un chiffon quand les deux nouveaux venus s’installèrent sur deux des tabourets parfaitement disposés devant lui. Un badge épinglé au niveau de son torse affichait « Baptisto ». Il plaça délicatement le récipient à l’envers sur le comptoir, avant de prendre la parole.
— Bien le bonjour, messieurs. Qu’est-ce que je vous sers ?
— Un whisky, double, sans glaçons, annonça sobrement Tadeo, avant de glisser un regard à son coéquipier.
— La même. Et c’est sur moi.
Zmitro posa une carte blanche sur la table. Le barman acquiesça d’un simple mouvement de tête, avant de se tourner vers des étagères bien garnies en bouteilles d’alcool. Il tendit le bras pour en attraper une et remplit deux verres qu’il récupéra dans un petit placard, derrière le comptoir. Le travail était fait à la perfection et les doses étaient respectées impeccablement. Il poussa doucement les breuvages vers eux et se saisit au passage de la carte, afin de procéder au paiement. Ils le remercièrent tous les deux en même temps et entamèrent leur verre.
— Vous avez mis le paquet sur la déco, commenta Zmitro entre deux gorgées. C’est impressionnant. Le proprio ne s’est pas trompé de quartier à tout hasard ?
Le barman esquissa un sourire, ce n’était sûrement pas la première fois qu’il entendait ça.
— Monsieur North préfère la charmante diversité des districts moyens plutôt que l’ambiance aseptisée de ceux qu’il a quittés il y a quelques années. Mais n’ayez crainte, les prix pratiqués dans notre établissement s’accordent parfaitement aux bourses de notre clientèle.
— C’est intéressant comme point de vue, vraiment. C’est bien la première fois que j’entends parler d’un riche qui s’essaye à un truc pareil.
— Monsieur North est une personne fantastique, sa vision du monde ne s’arrête pas aux concepts des castes.
— Une bien belle mentalité, rajouta Tadeo, après avoir bu une petite gorgée.
Un détail attira l’œil de Zmitro : une collection de photos de femmes encadrées était affichée sur une large portion de mur, non loin du bar. Elles se tenaient toutes de la même manière, une couronne ornée de pierres précieuses en travers sur leur tête. Il releva l’inscription « Dames de Cœur » gravée juste au-dessus, puis reposa son verre et se tourna vers Baptisto. Il lui pointa les portraits du pouce.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les employés modèles du trimestre. Chaque semaine, une nouvelle Dame de Cœur est élue parmi les membres du personnel. Celle qui a le plus marqué les clients, généralement. Le principe plaît autant aux demoiselles qu’aux hommes qui viennent leur rendre visite. Cela amène un esprit de compétition assez intéressant, sans pour autant créer de problèmes au sein de l’établissement. Tout le monde peut avoir son heure de gloire, en somme.
— Je ne vois pas votre tête dans le lot, constata Tadeo, sur le ton de la plaisanterie.
Le barman se mit à glousser. Puis il rangea le verre qui traînait sur le comptoir depuis le début, ainsi que la bouteille de whisky.
— J’accepte volontiers ce compliment. Et si vous vouliez le savoir, la Dame de Cœur cette semaine est Ashley. Ce n’est pas la première fois qu’elle porte ce titre et elle travaille ici depuis quelque temps, maintenant.
— Eh bien, merci pour le renseignement.
Ils vidèrent leur verre et le reposèrent sur le comptoir. Puis Zmitro scruta la mezzanine, avant de donner un coup de coude à Tadeo. Ce dernier hocha la tête. Baptisto était une personne très sympathique, mais certainement pas la source d’informations la plus concrète de l’établissement. Ils devaient aller voir ailleurs.
— Je vous ressers ? Pas plus de deux boissons par client, néanmoins.
— Non merci, ça ira, déclara Zmitro avant de se lever. Continuez comme ça, Baptisto, et je suis sûr que vous aurez aussi le droit à une couronne, un jour.
— Je n’en doute pas un seul instant, lui répondit le barman avec un petit sourire en coin, avant de lui rendre sa carte de paiement.
Après un court échange de politesses, les deux hommes partirent en direction des escaliers. Ils passèrent devant l’estrade et les boudoirs et commencèrent à gravir les marches.
La mezzanine formait un long couloir qui donnait sur des portes d’un côté et une vue d’ensemble de l’établissement de l’autre. Des spots lumineux au-dessus des encadrements indiquaient si les chambres étaient occupées ou non.
Zmitro et Tadeo se dirigèrent vers la dernière porte. La pièce était vide. Ils refermèrent derrière eux et s’installèrent sur des fauteuils en cuir noir, au nombre de quatre, arrangés en face d’une sorte de mur coulissant dont la paroi semi-transparente floutait tout ce qu’il s’y passait au-delà. Un dispositif apparut devant eux, sortant du sol. Après quelques secondes, l’écran de ce dernier s’alluma et leur proposa de choisir une ou plusieurs des employées, selon leurs préférences. Certains des portraits étaient déjà grisés. Celui de la Dame de Cœur était différent des autres et placé tout en haut de la liste. Un cadre doré et bardé de somptueux motifs habillait sa photo. Par chance, elle était disponible à ce moment-là. Zmitro la sélectionna donc, tandis que Tadeo laissait apparaître sa gêne.
— Pourquoi je suis venu avec toi, déjà ? le questionna-t-il, en tirant légèrement sur le col de son pull. Je n’aime pas vraiment ce genre d’endroits, tu sais.
— Miĥaela était la plus disposée à accompagner Joakìm dans la matrice. Et elle n’aime pas vraiment ce genre d’endroit non plus.
Tadeo s’abandonna lentement au confort du fauteuil. Il soupira.
— Pas le choix, donc. Ouais, OK…
— Voilà. Et détends-toi, un peu ! On est juste là pour une enquête.
Le dispositif s’abaissa et retourna se cacher dans le sol. Quelques instants plus tard, le mur coulissant se rétracta et laissa apparaître un magnifique lit à baldaquin, aux draps rouge et noir avec des broderies sophistiquées couleur or. Zmitro se pencha vers l’intérieur de la couchette et remarqua un miroir qui servait de faux plafond. Un sourire en coin se dessina sur son visage, tandis que des bruits de pas se faisaient entendre depuis la seconde porte de la pièce, à l’opposé de la première.
Une femme entra dans la chambre, accompagnée par le flottement d’un doux parfum. Elle portait une longue robe blanche qui laissait transparaître ses sous-vêtements en dentelle noire. La fameuse couronne était posée délicatement sur sa tête et elle cachait le haut de sa figure avec un petit masque de porcelaine raccordé à une tige de bois. Ses cheveux bruns élancés étaient magnifiquement coiffés et retenus par une belle broche en argent. Le bas de son visage était mis en valeur par un étincelant rouge à lèvres.
Ses grands talons claquèrent sur le parquet, tandis qu’elle s’approchait de Zmitro avec la grâce d’un félin. Elle adressa aussi un petit sourire à Tadeo, qui ne peut s’empêcher de déglutir. Elle laissa glisser son index le long du torse du premier, avant de prendre la parole. Sa voix était douce et semblait avoir le pouvoir de mettre n’importe qui à l’aise.
— Il est rare que je doive m’occuper de deux gentlemen à la fois. Mais pour deux beaux hommes comme vous, une exception est à l’ordre du jour. Je peux faire de n’importe lequel de vos fantasmes une réalité…
Elle posa la couronne sur le meuble de chevet qui se trouvait près du lit. À vue de nez, elle semblait être sertie de véritables rubis et ne ressemblait pas à une reproduction ou même une contrefaçon. Il valait mieux en prendre soin.
Le fumeur se racla la gorge, avant d’afficher un sourire ravageur.
— Eh bien, j’ai peut-être deux ou trois trucs en tête… Ce miroir est fascinant, je dois dire.
— Z, bordel, lui souffla Tadeo, le maudissant d’un regard noir.
Il lui adressa un haussement d’épaules, reflet de son indifférence totale. La robe de la femme tomba à ses pieds, à ce moment-là. Elle lâcha aussi son masque, qu’elle déposa juste à côté de la couronne. Le jeune homme détourna le regard, visiblement gêné. Ses joues étaient rouges, en partie à cause de l’alcool. Cela eut pour effet d’arracher un petit rire à leur hôte. Elle s’avança vers le fauteuil dans lequel il était assis et se pencha en avant, une fois assez proche. Un pendentif rond s’échappa de sa poitrine, ce qui ne manquait pas d’attirer l’attention de Zmitro qui l’avait reconnu immédiatement : il accueillait quatre flèches aux formes arrondies et cinq points parfaitement disposés en leur centre, formant ainsi une croix. Il décida néanmoins de ne pas commenter, malgré sa passion établie pour l’Église, car ce n’était ni l’endroit ni le moment.
— En voilà un garçon bien timide.
Il prit place sur le bord du lit et regarda malicieusement la scène qui se déroulait sous ses yeux. C’était plus fort que lui. Il adorait Tadeo, comme un petit frère même, mais son côté moqueur finit quand même par prendre le dessus. Dans un coin de la pièce, un diablotin à l’humeur blagueuse l’accompagna dans sa démarche et proférait des insultes homophobes à l’encontre du psychique. Il fit au mieux pour ne pas reconnaître sa présence, même si sa voix familière et stridente rendait cette tâche difficile.
T’es loin de tout ça. Cette fichue voix n’est plus rien pour toi. Ne t’occupe pas de ça.
Tadeo l’implora dans une succession rapide de clignements de yeux, comme un appel à l’aide. Il se mit à bégayer.
— Non, ce n’est pas…
— Oui ?
— C’est juste que… Je les préfère normalement avec de la barbe.
La prostituée eut un mouvement de recul, tandis qu’un pouffement se faisait entendre dans le coin de Zmitro. Tadeo lui adressa un petit sourire gêné. Elle fit quelques pas rapides jusqu’au centre de la pièce et essaya calmement de retourner dans la peau de son personnage.
— Un garçon indécis, alors. Comme c’est mignon !
— On aurait quelques questions à vous poser Ashley, en fait, annonça finalement Zmitro, qui décida qu’il était temps de se mettre au travail.
La demoiselle arqua un sourcil, dans un premier temps surprise. Puis la colère la gagnait au fil des secondes. Il lui indiqua le lit et tapota le drap, l’invitant à s’asseoir près de lui. Elle ramassa sa robe, avant de placer une main sur sa hanche.
— Vous êtes flics ? Ma licence est en ordre et…
— Non, la coupa-t-il. Détectives privés, dans notre cas.
— Prenez le temps de nous écouter, s’il vous plaît, lui demanda Tadeo qui semblait avoir retrouvé sa contenance.
Elle les regarda à tour de rôle, avant de lâcher un long soupir. Puis elle vint s’asseoir près de Zmitro. Elle posa sa robe à côté d’elle et croisa les jambes. Elle prit aussi soin de retirer ses talons.
— C’est le même tarif pour le blabla, vous le savez, hein ?
— Bien évidemment. (Il ne manqua pas d’épier les formes de la prostituée.) Vous ne remettez pas la robe ?
— Pourquoi ? Ça vous dérange ?
— Pas du tout ! J’aime beaucoup vos sous-vêtements, d’ailleurs, si vous me permettez. Autant que le reste. Néanmoins, je partage déjà mon lit avec une autre demoiselle. Je ne crains fort que notre idylle soit mort-née, de ce fait.
Ashley roula des yeux en réponse à cette mise en scène. Tadeo, quant à lui, se contenta de lancer un petit appareil électronique plat et circulaire au centre de la pièce, sans se préoccuper du rôle que s’octroyait Zmitro et de ses retombées comiques. Puis il l’actionna en utilisant un contrôleur à distance. Le disque projeta une image holographique d’un extrait de journal qui datait du mois de février de la même année. C’était un fait divers auquel l’auteur n’avait pas vraiment accordé de l’importance. Seulement cinq lignes, aucun nom cité, pas de photo, rien.
— Nous enquêtons sur le meurtre d’une jeune femme, lui expliqua Tadeo. Jetez un œil à l’article. Ça vous dit quelque chose, peut-être ?
— Neuf mois ? Bordel, je n’ai pas la mémoire courte, mais quand même… Pourquoi vous vous intéressez à une affaire pareille ?
— Quelqu’un nous a engagés, lui répondit Zmitro. Ça ne vous évoque vraiment rien, donc ?
— Non. Rien du tout.
La copie de l’article laissa place à une photo d’Ana. Ashley se releva d’un bond et pointa l’image du doigt, comme si elle avait vu un fantôme.
— Ana !
— Vous la connaissez ? lui demanda Tadeo.
— Bah, ouais. Elle a travaillé ici pendant quelques mois, jusqu’en début d’année. C’était une jolie nana. Elle était super gentille, en plus.
Un silence glacial s’installa dans la pièce. Zmitro fixa ses pieds pendant un long moment, tandis que son binôme se raclait la gorge pour la troisième fois. Le visage de la prostituée se décomposa à ce moment-là : elle comprenait enfin de quoi il en retournait.
— Elle… Elle est morte ?
Zmitro se passa une main dans les cheveux, l’air penaud. Il n’avait pas vraiment l’intention de gâcher la journée de quelqu’un, à la base. Il reprit d’une voix grave.
— Nous sommes désolés de vous l’apprendre de cette manière, mais oui, l’article parle bien d’elle.
— Depuis tout ce temps… ? Je pensais qu’elle en avait juste fini avec ce boulot. Qu’elle avait peut-être trouvé autre chose…
Il sortit sa cigarette électronique, puis demanda la permission avant de l’allumer. Il tira plusieurs bouffées.
— Vous discutiez souvent au travail ?
— Au début, non. Mais à force, elle est restée boire quelques verres avec moi. On causait de trucs à la con, sans trop d’importance. Et puis elle s’est mise à parler d’elle. Elle m’a expliqué qu’elle avait besoin d’argent pour s’acheter un médicament et d’autres choses dont elle n’avait normalement pas l’utilité, mais dont elle ne pouvait pas se passer. Elle… était accro à plusieurs drogues dures. Elle m’avait expliqué que son traitement ne faisait plus effet, à cause de l’accoutumance. Et que les drogues l’aidaient, en quelque sorte.
Elle se tut un instant, juste le temps de sortir un paquet de véritables cigarettes et d’en allumer une.
— Je l’aimais bien, elle faisait bien son boulot, même si elle n’en était pas fière. Elle était discrète et n’utilisait jamais son vrai nom pour le travail, de peur que des gars de son université la reconnaissent, ou que des amis à elle soient au courant. Elle a aussi refusé plusieurs fois le titre de Dame de Cœur. Ça rendait les autres filles complètement folles ça, d’ailleurs.
Tadeo se grattait le menton, il semblait être ailleurs. La réflexion se lisait sur son visage.
— Elle s’entendait bien avec tout le personnel ? questionna-t-il soudainement. Pas de collègue jalouse capable de passer à l’acte, peut-être ?
— Tout le monde sait baiser, ici, rétorqua la prostituée, entre deux bouffées de cigarette. Mais tuer quelqu’un, par contre…
— Et un petit ami un peu trop collant, peut-être ? proposa à son tour Zmitro.
— Non, elle était célibataire. Ce n’était pas vraiment le genre de fille à faire ça. Elle aurait cherché un boulot plus tranquille, si c’était le cas. Elle était douée avec les ordinateurs, apparemment.
— Hmm, d’accord. (Tadeo marqua une pause, avant de reprendre.) Et un client bizarre ? Quelqu’un d’instable mentalement, par exemple. Susceptible de l’agresser à la sortie du travail.
— Pas que je sache. Notre vigile fait bien son boulot. Ce n’est pas le genre de chose qui devrait arriver.
Ashley fit les cent pas dans la pièce. Elle passa pour la cinquième fois à proximité de la photo holographique d’Ana, avant de demander à Tadeo d’éteindre l’appareil. Il s’exécuta.
— Elle ne méritait pas ça.
— Personne ne mérite de se vider de son sang dans une benne à ordures.
— Vous allez choper le salopard qui a fait ça, hein… ?
Zmitro se leva du lit pour ramasser le disque de projection. Puis il se tourna à nouveau vers Ashley.
— Nous allons faire de notre mieux pour le trouver. C’est tout ce que je peux vous promettre, pour le moment.
— Et maintenant ? lui demanda Tadeo. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Attends.
Zmitro capta alors un second message de Miĥaela. Il le lut à voix haute, sans vraiment se soucier de la présence de la prostituée.
« Des connards ont encore essayé de mettre la main sur la base de données de ton pote. Le même groupe que la dernière fois, je crois. On leur a foutu une belle branlée. J’ai tenté de poser des questions au leader, mais il s’est tiré une balle pour se déconnecter, ce con. Ils appartiennent à un gang, apparemment. Une tête de mort avec un couteau commando planté dedans, côté droit. Si jamais ça te parle… Pour ce qui est des recherches, on a retrouvé un enregistrement vidéo datant du soir de l’assassinat d’Ana. Elle était avec un gars, quelques minutes avant. Il portait le même brassard que le groupe de branquignols qu’on a affronté. Un dealer, apparemment… Pas de nom pour le moment. On en rediscute à la planque. »
Zmitro afficha un sourire en coin. Ils avaient enfin une vraie piste. Il se tourna à nouveau vers la femme, qui semblait attendre impatiemment une réaction de leur part.
— Vous enquêtez avec d’autres personnes ? Dans la matrice, en plus ?
— Ouais, c’était notre coéquipière, lui expliqua Zmitro. La description du brassard vous dit quelque chose, peut-être ?
— Eh bien…
Elle s’adossa le long d’un mur et fit mine de réfléchir, pendant une longue minute. Puis elle se redressa dans un sursaut et écrasa son mégot dans un cendrier prévu à cet effet.
— Eh bien, oui ! Un gars d’une trentaine d’années, avec un look des bas districts. Notre vigile ne voulait pas le laisser entrer, mais il avait un putain de paquet d’pognon. Tout sur une carte de paiement jetable, il me semble. Se promener avec juste du liquide, c’est trop suspect.
Les deux hommes acquiescèrent dans un hochement de tête.
Putain, tu m’étonnes. Et puis, qui a envie de se balader avec la gueule de monsieur le président dans son porte-monnaie, hein ?
— Il avait un tatouage sur le torse. Ni trop gros, ni trop petit, au niveau de l’un de ses pectoraux. Le droit, il me semble. C’était assez bien fait, mais ça ne vaut clairement pas le travail des tatoueurs des districts riches. Dans tous les cas, ça ressemblait trait pour trait à la description de votre collègue. Et autant le dire, il en était plutôt fier, de son tatouage.
— Ah, vraiment ? demanda Zmitro, désireux de connaître la suite de l’histoire.
— Oui. Ça faisait déjà une bonne demi-heure qu’on était au pieu et après un deuxième round assez rapide… (Tadeo toussota à ce moment-là, comme pour l’encourager à omettre certains détails.) Désolée. Bref, il fumait sa clope sur le lit. Je lui ai fait mon numéro de charme à la con, j’étais curieuse. Et là, il m’a avoué sans trop d’efforts qu’il faisait partie d’un groupe qui, je cite, « fournit des biens à des particuliers selon l’offre et la demande ». Je crois qu’il a essayé de faire son intéressant, pour le coup, en plus de me prendre pour une conne. Il avait clairement pas la gueule à gérer un magasin !
— Un trafic de drogue, observa Tadeo, en fronçant les sourcils. Et sûrement d’autres choses. Ce n’est pas rare, dans les districts pauvres. Un vrai fléau. J’ai travaillé quelques mois dans le 368 et j’en ai vu de ces trucs…
Zmitro adhérait totalement à cette idée. S’il y avait une chose dont les bas districts pouvaient se targuer, c’était très certainement toutes les saletés créées dans des labos souterrains et dont les jeunes âmes perdues d’Europo raffolaient. Injections, poudres, ou même sous forme d’aérosol. Tout était bon à prendre. Et surtout à vendre.
— Il vous a donné des détails supplémentaires ?
— Ils sont une trentaine de gars, apparemment. Et c’est tout, il me semble. Il m’a dit que son tatoueur se trouvait dans le 372, mais je ne sais pas si c’est vraiment important…
— Croyez-moi, ça l’est. On ira sur place pour l’interroger, au besoin.
Il prit quelques notes qu’il stocka dans la mémoire interne de son implant. Il n’en ratait pas une miette depuis tout à l’heure. Ce n’était pas souvent qu’ils étaient sur une enquête comme celle-ci et il avait pour ambition de la mener à bien.
— Un nom, pour finir ? Le magasin ou le tatoueur, peut-être.
— Non, désolée. Je n’ai pas eu l’idée de lui demander. Et puis, un autre client attendait son tour…
Il mit fin à la prise de notes. Les données furent envoyées sur les ordinateurs du QG, dans l’optique d’être réorganisées plus tard. Puis ils se levèrent tous les deux, à tour de rôle. Ils avaient assez d’informations et il était temps de partir, pour de bon cette fois-ci. Zmitro sortit de nouveau sa carte blanche, avant de se diriger vers un boîtier de paiement sans contact à disposition contre l’un des murs.
— Merci pour votre aide, madame, dit Tadeo en adressant un petit sourire à la femme.
— Ne me remerciez pas… Rendez justice. Vengez cette pauvre Ana. Et faites attention à vous, là-bas.
Un bip se fit entendre. Le règlement était accepté et la Dame de Cœur les gratifiait d’une émoticône des plus aguicheuses.
— Vous devriez prendre votre journée, Ashley, lui conseilla Zmitro l’instant d’après. Vous avez bien fait aujourd’hui, je pense que vous méritez au moins de vous reposer.
— Merci, mais ça ira. N’hésitez pas à revenir pour me donner des nouvelles. On en discutera dans les boudoirs, à ce moment-là. Gratuitement.
Les deux hommes hochèrent la tête et quittèrent la pièce, après un court échange de politesses. Ils empruntèrent à nouveau les escaliers et une fois en bas, ils se dirigèrent vers la sortie de l’établissement. La rue était toujours animée par les va-et-vient incessants des filles. Ils filèrent vers la station de métro la plus proche.
En chemin, Zmitro repensa subitement au pendentif qui pendait au cou d’Ashley.
— C’est pas commun, ça.
— Quoi donc ?
— Eh bien, je me disais, c’est bien la première fois que j’entends parler d’une prostituée qui va à l’église. Dingue, hein ?
— Ah, le collier… J’avais remarqué, oui. Mais depuis la grande réforme de la foi, ce n’est pas si bizarre, je suppose. Ça va faire quoi, d’ailleurs ? Quasiment un siècle. Pas loin de 90 ans je crois, non ?
— Effectivement. Mais ça a quand même titillé un peu ma curiosité.
Zmitro se frotta les mains et souffla dedans. Ses doigts étaient glacés et il n’avait pas pensé à prendre de gants.
— Ce que nous avons appris aujourd’hui, concernant le boulot d’Ana ici… Rien de tout ça ne doit parvenir aux oreilles de Joakìm.
— Tu veux lui mentir ? Ça ne te ressemble pas.
Zmitro haussa les épaules.
— Vois ça comme tu le souhaites. Un mensonge, soit. Mais pas un qui fait mal. Il n’a pas besoin d’être au courant. Regarde dans quel état il se trouve, actuellement. Il a besoin de penser à autre chose, de s’occuper l’esprit. Tu veux vraiment bousiller l’image qu’il a d’elle, celle qu’il aimerait conserver ? Qu’il apprenne que son amie faisait la tapine pour s’acheter de la drogue ? Personnellement, je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
Un silence s’installa. Tadeo semblait avoir compris et ne pas vouloir en rajouter. Le fumeur en profita donc pour changer de sujet.
— Bien. Je te propose d’aller faire un tour quelque part, avant qu’on s’en aille. Tu sais s’il y a des chippendales dans le coin ?
— Pourquoi ? T’es devenu curieux, tout d’un coup ?
— Non, j’ai un ami à qui ça plairait. Et j’ai besoin de me faire pardonner, aussi.
— Je vois. (Tadeo ne put réprimer un sourire.) Un des écrans est sur le point de claquer, à la planque. Tu connais une boutique informatique proche d’ici, peut-être ?
— Je ne serai pas contre une autre idée qui nous coûterait moins d’argent.
— Pff, sale radin.
Un coup dans l’épaule. Puis ils se mirent tous deux à rire. Ils décidèrent finalement de s’arrêter à un bar pour un deuxième verre.
De retour à l’appartement, l’ambiance était étrange. Joakìm fixait le fond d’eau qui stagnait dans son verre, ailleurs, perdu dans ses pensées. Zmitro, Miĥaela et lui-même étaient installés autour de la table basse du salon, tandis que Tadeo trônait devant les écrans du coin informatique. Après un repas copieux, un résumé édulcoré de la situation avait été établi et aucune mention à la Dame de Cœur n’avait été faite. Le jeune homme ne se doutait donc de rien.
Après deux longues minutes de silence, Zmitro s’éclaircit la gorge.
— T’es sûr que ça va ?
— Je ne sais pas vraiment, en fait. J’ai appris quelque chose aujourd’hui, ou tout du moins, j’ai pu confirmer quelque chose qui me taraudait depuis tout ce temps. La drogue… Si seulement…
Le jeune homme se tut de nouveau. La vétérane se leva et emporta sans mot dire leurs assiettes vides jusqu’à l’évier. Il but et reposa son verre, avant de reprendre.
— Tout ça, c’est de ma faute.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, finalement. Tu n’as aucune raison de t’en vouloir. Rien de ce que tu aurais pu faire n’aurait…
— J’aurais pu être un meilleur ami. Ne pas être une loque. Voilà ce que j’aurai pu faire. Essayer de comprendre ses problèmes, en discuter avec elle, comme elle le faisait avec moi, au lieu de me laisser vivre et de n’appliquer aucun des conseils qu’elle me donnait. Elle avait besoin de quelqu’un sur qui elle pouvait compter et je lui ai juste attaché un boulet au pied.
Tadeo fit tourner la chaise de bureau sur laquelle il était assis et se positionna face au reste du groupe. Puis il prit la parole, à son tour. Joakìm, lui, était au bord des larmes.
— Tu n’as pas à être si dur avec toi-même. Miĥaela a raison. Tu n’as rien fait de mal.
— Je savais pour la drogue. Les mains qui tremblent, les pupilles légèrement dilatées… J’avais vu tout ça. Elle prenait des cachets de morphine et un autre traitement pour sa maladie chronique et les douleurs qui allaient avec. C’était forcément autre chose qui la mettait dans cet état. Et… je ne l’ai pas stoppée. Elle était seule face à ses problèmes. Comme depuis toujours.
Zmitro laissa s’échapper de sa bouche une épaisse fumée mentholée, après l’avoir aspirée de sa cigarette.
— C’est vraiment ce que tu penses ?
Joakìm le gratifia d’un silence évocateur.
— Je vois.
Le fumeur se racla la gorge, avant de reprendre.
— Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais ceux qui les regardent sans rien faire, cita-t-il, lentement.
Il marqua une pause, tandis que Joakìm tentait péniblement de fixer ses yeux sur lui, entre deux reniflements humides.
— Tu as raison, Joakìm. C’est de ta faute. Tes faiblesses ont eu comme répercussion la mort de quelqu’un qui comptait énormément pour toi. Accepter et comprendre tes échecs, c’est faire un pas dans le bon sens.
Miĥaela lui adressa une moue triste. Il semblait avoir déjà partagé cette histoire avec elle.
— Maintenant, il te reste une décision à prendre. Est-ce que tu vas te mettre à chialer, comme avant, ou est-ce que tu vas te tenir droit et faire quelque chose ? On ne peut pas choisir à ta place, il n’y a que toi pour décider. Tu es ton propre maître.
Ouais, c’est ça… J’ai toujours eu le choix, c’est pas comme si ça allait changer du jour au lendemain. Si seulement c’était aussi simple, bordel.
Je suis faible.
Donc… je dois continuer à m’apitoyer sur mon sort, n’est-ce pas ?
Tellement… faible…
Pourquoi je me ferai chier à procéder autrement, hein ? La facilité avant tout. Les efforts ne valent le coup que quand il y a quelque chose à y gagner.
Joakìm serra les dents. Il avait beau essayer de les ignorer, mais ces pensées invasives prenaient beaucoup trop de place dans son esprit pour passer inaperçues. C’était comme s’il s’évertuait à combattre les vagues d’une mer agitée, tout en sachant que l’échec était inévitable. Il finissait toujours par se noyer dans cette masse de mots formée par sa conscience.
Et ce jour-là ne faisait pas exception.
— Je…
Mais contrairement aux autres fois, quelque chose brillait au loin. Une réalisation toute fraîche, qui lui servirait de bouée de sauvetage. Dans un moment d’hésitation, il se résolut à l’empoigner. Il n’y croyait pas un seul instant. Mais il n’avait plus rien à perdre, après tout. Pas après toutes ces années.
Et finalement, il comprit. Il comprit qu’il y avait quelque chose de différent en lui. Un pouvoir qu’il ne maitrisait pas, qui sortait du cadre de son entendement, mais dont il décida tout de même d’accepter l’existence. Il prit conscience de la dimension particulière de son flux (qu’importe sa couleur, et même s’il ne saisissait pas l’importance que cela avait), mais surtout des avantages qu’il pourrait en tirer. Devenir plus fort, ne plus être la loque qu’il pensait être.
Et il y avait ces trois inconnus. Des personnes qui semblaient dévouées à vouloir faire le bien, à vouloir aider sans rien demander en retour. L’aider lui, à cet instant précis. Cela lui rappelait les enseignements de son père qu’il avait inconsciemment mis de côté toutes ces années, depuis sa disparition ; paralysé par son chagrin, qui s’était transformé petit à petit en haine injustifiée envers tous les membres de la caste supérieure, il avait développé une sorte d’apathie qui l’empêchait d’être concerné par le sort de ses semblables, à l’inverse de l’empathie débordante transmise par ses parents qui l’avait toujours habitée jusque-là. Le poids de la première avait fini par étouffer l’autre.
De retour à la réalité, il chassa rapidement ses larmes et renifla sèchement. C’était disgracieux, mais il s’en moquait. Il finit par se lever et se dirigea vers le tableau des indices, avant de se mettre à fixer la photographie d’Ana.
— Je vais faire la bonne chose. Attraper le mec qui a fait ça.
— On va le retrouver tous ensemble, ajouta Tadeo.
Un sourire timide se dessina sur son visage, tandis qu’il parcourait des yeux les autres images et textes reliés au portrait de la défunte jeune femme. Puis son attention se reporta sur ses hôtes. Zmitro se leva à son tour et alla placarder sa main contre le tableau.
— Revenons à l’enquête.
— C’est quoi la suite ? lui demanda Tadeo.
— Nous nous rendrons au district 372 demain, dans la soirée. Beaucoup de monde se promène dans les rues à ces heures-ci. Et donc, beaucoup de petits magasins et autres enseignes sont ouverts. Nous aurons plus de chance de trouver le tatoueur mentionné par notre source. J’en discuterai aussi avec Bazíl, dans la journée. Peut-être qu’avec un peu de bol…
— Bonne idée, dit Miĥaela. Et discrétion assurée avec toute la foule. On ne risque pas d’attirer l’attention.
Joakìm resta silencieux. Il pensait toujours être concerné par la décision de Zmitro, qui était de l’écarter de l’action. Pendant un court instant, l’envie de lui poser à nouveau la question se faisait ressentir, mais il s’abstint. Ce n’était pas dans ses habitudes d’être obsédé par une requête.
— Un souci ? lui demanda le leader, qui avait remarqué son silence prolongé.
— Non, tout va bien.
— Impeccable. Parce que tu peux venir avec nous, cette fois-ci. Au moins pour nous accompagner.
— Sérieusement ? Tu as changé d’avis ?
— Pas vraiment. Mais avec trois personnes pour veiller sur toi, tu ne risques rien. Néanmoins…
Joakìm croisa les bras, attendant impatiemment la suite.
— Il vaudrait mieux que tu passes la nuit dans le coin. Dans le district. Faire l’aller-retour jusqu’à chez toi, ce n’est pas vraiment pratique.
Miĥaela se leva du canapé et secoua lentement une carte de paiement qu’elle sortit d’une de ses poches. C’était un dispositif standard, blanc comme les autres, au détail près que le logo de l’armée internationale était incrusté au dos.
— Je vais nous trouver des chambres dans un hôtel. L’IMS me file une belle retraite, ne t’inquiète pas pour la facture.
— Eh bien, c’est réglé dans ce cas, dit Zmitro, sur un ton approbateur.
Joakìm acquiesça dans un mouvement de tête. De toute manière, il aurait donné n’importe quoi pour ne pas passer la nuit seul dans son appartement. Il ne s’en sentait pas capable, mentalement. La solitude, amplifiée par la journée qu’il venait de vivre, pouvait le frapper à tout moment. Il se connaissait que trop bien.
Et alors que les ténèbres occupaient les rues du district depuis plusieurs heures déjà, il essaya, non sans mal, de ne pas penser à ce qu’il pourrait se produire le lendemain.