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372 by night
Tadeo inspira profondément à la sortie de la station de métro, lorsqu’ils arrivèrent tous les quatre à la surface. L’air vicié du district 372 lui tira une grimace de dégoût. Miĥaela se mit à rire.
— Bah alors, qu’est-ce qu’il se passe ? Respire par la bouche, au pire.
— J’avais oublié à quel point ça puait autant. Les égouts, la pisse… Je me suis vite habitué aux quartiers un peu plus propres, j’ai l’impression.
— Il faut croire. Qu’est-ce que ça te fait de revenir ici, du coup ?
— Je ne sais pas. Je m’en fiche pas mal, en fait. Je pense. Il n’y a rien qui me manque dans ces rues, mais… C’est de là que je viens. C’est étrange comme sensation.
Il haussa les épaules, avant de lâcher un long soupir. Puis il jeta un œil à Joakìm, qui semblait encore plus mal à l’aise que lui. Il devina sans peine que ce dernier n’avait jamais mis les pieds dans un tel endroit.
La soirée battait son plein et avait encore de longues heures devant elle. Des stands étaient établis le long des immenses bâtiments et les marchands criaient à gorge déployée afin d’écouler leur stock de nourritures, appareils électroniques et autres babioles. Une partie des civils arboraient un style très en vogue dans ces parties d’Europo : cheveux teints de couleurs très claires, des piercings et tatouages apparents, des vêtements faits de cuir synthétique et parfois même des types particuliers d’implants, d’une utilité purement esthétique. Les rues étaient sales en comparaison de celles des districts moyens et il n’était pas rare d’apercevoir quelqu’un jeter des détritus par terre, à seulement quelques mètres d’une poubelle.
Les postes de contrôle étaient gardés par deux membres de l’IMS, au lieu d’un comme à l’accoutumée. La sécurité était l’une des priorités de la mégacorporation quand il s’agissait des bas quartiers. Malgré tout, cela ne suffisait parfois pas. Les affaires de contrebande et le crime organisé étaient un fléau implanté depuis des décennies au sein de ces districts et les agressions personnelles étaient monnaie courante.
Après quelques secondes de marche, Zmitro vint tapoter l’épaule de Joakìm.
— Garde bien ton portefeuille dans ta veste et ne mets rien dans les poches arrière de ton froc. Des gamins se baladent et volent des trucs pour leurs parents. On ne les voit pas arriver avec toute cette foule.
— Bien compris.
— Et tant qu’à faire, évite de regarder quelqu’un de travers. Ça coule de source, je sais, mais certains ne sont vraiment pas cools par ici.
— Ouais, je suis au courant.
Le fumeur leva son pouce en guise d’approbation, puis prit les devants de la marche avec Miĥaela. Tadeo se retrouva donc aux côtés de Joakìm, à quelques mètres des deux premiers. Il ne manqua pas d’apercevoir la petite boule en caoutchouc que comprimait l’étudiant depuis leur sortie du métro, ainsi que les ecchymoses qui marquaient ses poignets.
— Qu’est-ce que c’est ? lui demanda-t-il.
— Une balle antistress. Il y en avait un gros tas au pied de mon lit, ce matin, quand je me suis réveillé. Je crois que j’ai utilisé mon pouvoir durant mon sommeil, inconsciemment. J’en avais parlé avec Zmitro hier, en plus.
— Ah, je vois. Elle ne disparaît pas ?
— J’essaye, justement. Mais…
— Sans succès ?
— Oui… Je ne sais pas comment m’y prendre. Je me triture les méninges depuis ce matin, mais rien n’y fait.
Joakìm haussa les épaules, avant de plonger la balle dans l’une de ses poches.
— Et les bleus ? Tu t’es battu avec ton lit, cette nuit ?
Il ne peut s’empêcher de rire à sa propre blague. L’autre afficha un petit sourire.
— Non, c’est Miĥaela. Elle m’a initié à l’autodéfense. Ça a laissé quelques marques visiblement…
— Je vois.
Et par ces simples mots, Tadeo se retrouva propulsé quelques mois en arrière, plongé dans un souvenir qu’il aimait se rappeler de temps à autre.
Tadeo est installé à la table basse du salon de la planque, les yeux perdus dans son bol vide. Soudainement, le bruit d’une personne qui secoue avec passion une boîte de céréales. Miĥaela s’assied face à lui, une cuillère dans la bouche.
— Ça ne va pas se remplir tout seul.
— … quoi ?
Sa voix est faible, sa gorge enrouée par la soif.
Elle pose la boîte juste devant lui, ce qui a pour effet de le tirer de sa torpeur. Il la voit tirer une grimace. Il sait très bien pourquoi elle insiste autant. Mais il sait tout autant qu’il n’a pas envie de faire semblant d’aller bien.
— Les céréales, Tadeo. Elles ne vont pas se jeter dans ton bol. Pareil pour le lait, d’ailleurs. Prends-en.
— Ah…
— Je comprends ce que tu traverses en ce moment. Mais tu sais, il faut quand même manger. Tu sautes des repas depuis plusieurs jours, maintenant. Ce n’est pas bien, ça.
Il se saisit lentement de la boîte et verse une bonne quantité de céréales. Il remarque le nom inscrit dessus : CropLife. Des aliments créés et clonés dans d’immenses chaînes de production, en dehors des mégadistricts. Le lait et le jus d’orange que Miĥaela dépose devant lui sont d’origines tout aussi naturelles.
— Un bol de céréales CropLife chaque matin…, commence-t-il, alors qu’il se souvient d’un spot publicitaire qu’il a vu il y a de ça des années auparavant.
La demoiselle lève un sourcil.
— Hein ?
— Rien, rien…
Et finalement, après quelques secondes, il finit par céder et dévore les céréales. Et il n’en laisse pas une miette. Et le lait subit le même sort ; pas une seule goutte.
Après quelques minutes, Miĥaela reprend la parole.
— T’as prévu quelque chose pour t’occuper, jusqu’à ce soir ?
Le jeune coursier grogne faiblement, agacé par la question. Il se racle la gorge, avant de se forcer à boire un verre de jus d’orange.
— Je pensais attendre que le temps passe…
— C’est nul comme programme, Tadeo. Carrément de la merde, même.
— Je vais… peut-être regarder la télé, aussi.
— Ouais, non.
Elle se lève de son fauteuil, avant de s’étirer. Tadeo constate que Zmitro n’est encore pas rentré.
— Il est où ?
— Au district 338. Il termine quelque chose. (Elle marque une pause.) Eh, j’ai une idée.
— Ah… ?
Elle part en direction de la porte et attrape un gilet, accroché au porte-manteau.
— Tu sais te battre ?
— Je connais quelques coups, ouais… Je me démerde. Pourquoi ?
— Eh bien, on va faire ça. J’ai personne avec qui m’entraîner, en ce moment. Je peux t’apprendre quelques trucs. Et toi, te dépenser un peu.
— Non, ça ira, merci.
Miĥaela fronce les sourcils. Puis elle tape du pied. Encore et encore. Finalement, après quelques secondes, il décide à contrecœur de la rejoindre dans sa démarche.
— Une heure. Juste une heure. Et tu me fous la paix, après ça. J’en ai déjà assez fait comme ça…
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Tadeo ?
— Je suis un meurtrier, bordel. J’ai tué vingt mecs de sang-froid. Vous ne me dénoncez pas, vous m’offrez un toit… C’est quoi votre problème, sérieusement ?
— Tu pourras me frapper autant que tu le veux, tu sais.
— Q-quoi… ?
— Je ne ressens pas la douleur, je suis comme un mur. Qu’importe le nombre de coups, ça ne changera rien. Tu ne me tueras pas, mon grand. (Elle laisse planer un silence, avant de reprendre. Elle sourit.) T’es pas obligé de garder ça pour toi, tu sais ? Je suis là pour t’écouter, si tu le souhaites. Je peux aussi encaisser toute cette rage et cette tristesse que tu as en toi. Qu’est-ce que tu en dis ?
Tadeo chasse discrètement une larme du coin de son œil. Puis il expire longuement, avant d’émettre un petit rire triste.
— J’en dis que vous avez l’air complètement tarés, vous deux.
Une annonce en provenance d’un stand de nourriture le tira de ses songes. Il était de retour dans l’avenue principale de ce district empuanti qu’il détestait tant.
— Ah, mon pauvre. T’es tombé dans le panneau. Ça fait un moment qu’elle n’a plus de partenaire d’entraînement. D’ailleurs, c’était moi avant. Je compatis !
— J’en ai encore mal aux bras.
— On ne devrait pas être loin, maintenant, leur indiqua Zmitro en élevant la voix afin de couvrir la distance et le bruit. Un peu d’attention, les pipelettes à l’arrière !
Ils s’arrêtèrent tous les quatre devant un affichage holographique qui présentait une carte interactive du 372. Après quelques secondes de recherche, en corrélation avec les informations qu’ils avaient reçues dans un message de Bazíl le matin même (à défaut de pouvoir les renseigner sur le principal suspect ou son gang, mais surtout à la grande détresse du courtier en données), ils finirent par trouver l’emplacement de la boutique.
— C’est le salon à l’angle, là-bas, reprit Zmitro. L’Encrier.
La bâtisse était mal entretenue et l’enseigne composée de néons était en fin de vie : seule la moitié des lettres clignotait encore. L’unique fenêtre qui donnait sur l’extérieur souffrait du passage non existant des agents et robots nettoyeurs. Il était impossible de voir ce qu’il se tramait à l’intérieur.
— Il y a du laisser-aller, commenta Miĥaela.
— Ouais. (Zmitro contempla la devanture, avant de reprendre.) On entre ?
La boutique était petite et agencée de manière à devoir passer derrière le comptoir afin de s’installer sur le fauteuil utilisé pour la création des tatouages. Le matériel n’était pas récent, mais il semblait faire l’affaire. L’éclairage ambiant composé de deux spots de lumière rouge tamisée laissait à désirer et peinait à faire correctement son travail dans les parties les plus sollicitées de la pièce principale.
Un grand homme barbu se retourna depuis derrière le comptoir, afin de les accueillir. Il était plutôt âgé et de multiples tatouages décoraient ses énormes bras nus. Il ne s’occupait d’aucun client, à cet instant. Zmitro le salua.
— C’est vous le gérant ?
— Ouais. C’est pour quoi ?
— On aurait quelques questions à vous poser, monsieur, lui expliqua Tadeo.
Le tatoueur les dévisagea longuement. Des gros cernes barraient le dessous de ses yeux, il semblait extrêmement fatigué. Une chose était certaine : il n’était pas disposé à coopérer. Et alors que Zmitro s’apprêtait à rajouter quelque chose à la conversation, Tadeo remarqua que le vieil homme plongeait discrètement ses mains sous le meuble. Il fit un signe de tête à Miĥaela, qui s’approcha soudainement, sans avertissement aucun. Le poing de la vétérane percuta avec force le bois, ce qui eut pour effet de faire sursauter le tatoueur. Ce dernier lâcha un juron, avant de remettre ses mains en évidence.
— Je ne sais pas ce que vous cachez là-dessous, mon ami, commença Miĥaela d’un air menaçant, mais essayez ne serait-ce que d’y toucher et je risque bien de me fâcher tout rouge. C’est bien compris ?
— Je ne discute pas avec les gangs. Dégagez de ma putain d’boutique !
L’homme agrémenta sa réponse d’un simple, mais très vulgaire doigt d’honneur, ce qui ne manqua vraisemblablement pas d’énerver la demoiselle. Zmitro un arqua un sourcil, avant de reprendre la parole.
— Nous ne faisons pas partie d’un gang. Nous sommes des civils des districts moyens.
— Sérieusement ? Avec des tenues comme les vôtres ? Ne vous foutez pas de ma gueule !
Un silence gênant s’installa. Tadeo toussota plusieurs fois et décida d’abaisser sa capuche, étant donné qu’il n’en avait pas vraiment l’utilité en intérieur. Les autres le regardèrent et se concertèrent, avant de faire la même chose.
— Nous n’aimons pas vraiment les caméras, et les capuches suffisent à leur cacher nos visages, lui expliqua calmement Zmitro. Mais on ne trempe pas dans les affaires illégales. Je vous le jure. Voyez par vous-même. Pas de brassard, pas de logo, rien.
Le vieil homme passa sa main dans sa barbe, et après quelques secondes, il lâcha un long soupir. Il semblait soulagé.
— Qu’est-ce que vous foutez ici, alors ? Et dans ma boutique, surtout.
— Nous enquêtons sur un meurtre, lui répondit Tadeo. Un membre du gang lié à l’affaire serait venu se faire tatouer chez vous.
Un instant d’hésitation, puis un regard qui traduisait une sorte de déclic.
— Ah… Le tatouage, c’est un crâne avec un couteau planté dedans, c’est ça ? Sur le torse, hein ?
— C’est ça, reprit Zmitro avec un brin d’étonnement dans sa voix. Comment le savez-vous ?
— J’ai eu quelqu’un au téléphone cet après-midi. Votre associé, peut-être. Il sonnait un peu gros, d’ailleurs. C’est bien ça ? Il se faisait passer pour un flic. Z’êtes pas condés, hein ?
Il sortit un registre poussiéreux d’en dessous du comptoir. Sur la première de couverture, il y était inscrit le nom de la boutique, ainsi que l’année d’ouverture et l’identité complète du propriétaire. Il le feuilleta activement à la recherche d’une certaine page. Y étaient rangés les ébauches de ses précédentes œuvres ; le prix des prestations figurait sur chacune des fiches. L’épais livre servait donc tout aussi bien de références pour une clientèle future que de portfolio.
Le gérant retrouva finalement le tatouage mentionné. Tadeo était impressionné par la quantité de croquis dont recelait le classeur.
— C’était rapide, commenta Joakìm.
— En même temps, je ne risque pas de l’oublier celui-là. Ce connard a essayé de foutre à sac ma boutique. Il est v’nu complètement bourré, sûrement défoncé aussi, et m’a demandé de lui faire un tatoo à l’effigie de son gang à la con. Jusqu’à maintenant, je m’en fichais pas mal, tant que ça payait. Mais justement, le problème, c’est qu’il n’a jamais voulu aligner le pognon, après ça. Pour ce qui est de la suite, je n’ai pas besoin de vous l’expliquer, j’pense.
— Vous vous souvenez de son nom, peut-être ? demanda Zmitro.
— Ouais. Dong-Bak Kichu. En Europo, il se fait appeler Marko Zaff. Il fait partie des Skull Lads. C’est son gang.
Miĥaela croisa les bras, elle ne paraissait pas convaincue.
— Vous avez l’air plutôt sûr de vous.
Le vieil homme haussa les épaules, avant de pointer du doigt l’écriteau holographique accroché à l’arrière de la porte d’entrée. Mentionnées dessus, les règles de l’établissement : pièce d’identité obligatoire et accès interdit aux mineurs.
— J’avais ses papiers dans les mains. Et je n’oublie jamais quelqu’un qui me pète les couilles.
— D’accord. (Elle afficha un petit sourire en coin.) Plutôt logique. Mes excuses.
— Et on pourrait le trouver où, cet homme ? demanda Tadeo.
— Croyez-moi, si j’en savais quelque chose, ça ferait un moment que je lui aurais rendu visite. Désolé, mais je ne pense pas pouvoir vous en dire plus.
Tadeo haussa les épaules. Il s’attendait à ce que ce ne soit pas aussi simple, mais bizarrement, la patience lui faisait défaut depuis le début de la matinée. Et surtout, il sentait que son humeur se dégradait lentement au fil des minutes. Il ne voulait pas l’avouer, mais malgré son envie d’aider Joakìm, il n’avait jamais désiré remettre les pieds dans les quartiers pauvres qu’il avait quittés des mois auparavant.
La soirée serait longue, à son grand dam.
Zmitro se passa une main dans les cheveux et prit la parole.
— Vous nous avez donné des noms, c’est déjà bien assez. (Il fit face à ses coéquipiers.) N’est-ce pas ?
— Je suppose, ouais, répondit Tadeo, sans aucune réelle conviction. Mais…
Soudainement, le bruit d’une violente explosion en provenance de l’extérieur. Dans un réflexe éclair, Miĥaela ouvrit la porte de la boutique et se rua vers l’avenue principale. Zmitro décida de la suivre tout aussi rapidement.
Joakìm jeta un regard inquiet à Tadeo.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je ne sais pas. Reste ici, d’accord ? Et prends ça avec toi, ça risque de m’encombrer. (Il lui donna son sac et se tourna vers le vieil homme.) Veillez sur lui pendant quelques minutes, s’il vous plaît.
— Hey, c’est pas une crèche ici !
Tadeo roula des yeux avant de sortir rejoindre les siens. Il savait Joakìm en sécurité dans un bâtiment gardé par une personne armée, qu’importe le calibre caché sous le comptoir de l’établissement.
Le chaos s’était installé dans l’artère principale du district. Les civils, paniqués, se ruaient de part et autre et hurlaient, à la recherche d’un potentiel abri dans lequel ils pourraient se terrer. Certains se poussaient, heurtaient et tombaient, tandis que d’autres enjambaient maladroitement les plus malchanceux pour continuer de fuir. Des marchands décidèrent de s’enfermer dans leurs minuscules boutiques longeant l’avenue et de descendre les rideaux de fer (rouillés pour la plupart) censés empêcher la casse et les vols. De la fumée s’échappait en direction des étoiles depuis un bâtiment à une centaine de mètres de là.
C’est quoi ce bordel ?
Miĥaela intercepta une femme accompagnée de son enfant en pleurs.
— Du calme ! Qu’est-ce qu’il se passe ?
Tadeo et Zmitro s’approchèrent eux aussi, se frayant un chemin dans la foule à coups de bras et d’épaules.
— La clinique ! Ils ont fait exploser quelque chose à l’intérieur !
— Merde. (Tadeo fronça les sourcils, soucieux de l’impact que cela pouvait avoir sur le district entier si la structure médicale était réellement endommagée.) Vous savez qui a fait ça et pourquoi ?
Elle secoua vivement la tête, avant de bousculer Miĥaela et de se précipiter sans se retourner vers le bâtiment le plus proche, l’enfant dans ses bras.
Zmitro enfila de nouveau sa capuche, avant de prendre la parole.
— Il faut faire quelque chose pour la clinique.
Tadeo acquiesça dans un hochement.
— J’allais le proposer. Au moins le temps que l’IMS arrive, vu qu’ils ne se pressent pas vraiment dans le coin.
— Tu connais le chemin ? s’enquit Miĥaela.
— Ouais, c’est juste à côté. Suivez-moi.
Ils partirent en direction d’une ruelle proche, bravant la marée humaine qui tentait de les repousser plus loin dans l’avenue principale.
La fumée provenait de l’entrée grande ouverte de la clinique SanoKorp, alors que l’alarme hurlait depuis l’intérieur. L’endroit était désert et les quelques curieux encore assez courageux pour filmer la scène se trouvaient cloîtrés dans les appartements voisins. Quelques commerces se dépêchaient de fermer, tandis que les propriétaires des autres pestaient à propos de l’impact que l’évènement aurait sur leur recette.
Le trio s’avança en direction de la porte, puis dévia vers le mur le plus proche. Ils s’agenouillèrent, avant que Zmitro ne prenne la parole. Son œil cybernétique propulsa un faisceau vert contre la bâtisse.
— Il y a pas mal de mouvement à l’intérieur.
Miĥaela fronça les sourcils.
— Combien de personnes ?
— Une vingtaine, je dirai. Deux à terre près de l’entrée. Les vigiles, je pense. Très probablement morts. Cinq éloignés des autres. Tous armés. Et puis… Les gens à genoux doivent être des otages. Surveillés par un sixième gars, qui a aussi un flingue.
— Il y a normalement des caméras dans tout le hall, lui indiqua Tadeo, pointant le vide du doigt à plusieurs reprises.
— Ouais. J’en vois cinq. Dans le doute, je dirai qu’elles sont encore en service. Donc, nous allons devoir les désactiver, si nous voulons utiliser nos flux. Pas d’IEM, par contre. D’ici, je ne peux pas savoir si quelqu’un porte un stimulateur cardiaque, parmi les ravisseurs ou les otages. Juste un brouilleur classique, ça devrait faire l’affaire.
La rousse fouilla dans la sacoche accrochée au bas de son dos. Elle en sortit une petite sphère métallique bleutée, qu’elle balança d’une main à l’autre. Elle n’était pas plus grande qu’une balle de golf.
— Combien de temps ?
— Quinze minutes, s’il te plaît.
Elle énonça une commande vocale et un cliquetis se fit entendre. Puis d’un geste de la main, elle leur indiqua que la préparation était terminée. Zmitro se releva.
— Bien. On entre, on tabasse et on libère les otages. Si on peut, on les attache par la suite. À ce moment-là, enfilez des gants. Ne laissez pas d’empreintes sur les liens. Tadeo, désarme-les une fois que nous sommes assez proches.
— OK, je m’en charge.
Les deux autres suivirent le mouvement, après avoir eux aussi remis leur capuche, et dans une course, ils se ruèrent tous les trois vers l’intérieur du bâtiment. Tadeo pataugea dans une flaque de sang formée près des deux cadavres des vigiles. Il décida de ne pas y prêter attention, malgré un pincement qui le prenait au cœur. Il n’y avait malheureusement plus rien à faire pour ces deux pauvres personnes.
Les otages étaient retenus dans un coin du hall d’entrée, bâillonnés par des foulards en tissu et les mains liées par de simples cordes de nylon. Un homme de taille moyenne, armé d’un fusil automatique et habillé d’une tenue de sport noire, faisait les cent pas devant eux. Une cagoule recouvrait sa tête. Ses complices étaient occupés à fouiller toutes les pièces du rez-de-chaussée, les mettant à sac. Tadeo jeta un œil en direction des escaliers menant au sous-sol, qui se trouvaient au fond, à côté d’une rangée de bureaux. Un trou béant remplaçait la porte blindée n’autorisant l’accès qu’au personnel autorisé ; plus bas, il était normalement possible de trouver un coffre-fort. Des débris métalliques traînaient ici et là et la fumée que l’on retrouvait à l’extérieur s’échappait de cet endroit. À quelques mètres seulement, une des deux machines à aspiration de flux n’était plus qu’un énorme tas de ferraille fumant, conséquence de l’explosion.
Tadeo indiqua la machine du pouce à Zmitro, qui exprima son dédain dans un grognement, avant de lâcher un juron à voix basse. Il fit ensuite signe à la demoiselle, qui laissa tomber la petite boule de métal permettant de mettre hors service le système de surveillance. Un tintement se fit entendre par dessus le bruit de l’alarme, ce qui provoqua une réaction chez le preneur d’otages. Ce dernier se retourna vers eux, paniqué. Il hurla à l’attention de ses complices.
— Les gars ! Ramenez-vous !
Plusieurs bips retentirent, tandis que les minuscules indicateurs lumineux des caméras du hall s’éteignirent, un à un. Miĥaela adressa un hochement de tête aux deux autres, avant de mettre ses mains en l’air.
— Nous venions… pour les machines… commença-t-elle d’une fausse voix hésitante, oscillant entre la peur et une confusion totale.
L’homme les braqua de son fusil, Zmitro et Tadeo décidèrent de se prêter au jeu des civils inoffensifs. Ils présentèrent leurs mains vides et affichèrent un visage rongé par la terreur.
— Tout le monde se barre en courant, et vous, vous venez tranquillement vous faire sucer le flux ? Vous êtes cons ou quoi ? Bougez surtout pas, putain !
Le reste des malfaiteurs débarqua très rapidement. Ils mirent en joue le trio et attendirent une directive de la part d’une quelconque personne. Tadeo profita de ce moment d’hésitation pour utiliser sa télékinésie et arracher les armes à feu des mains de leurs propriétaires. Les engins de mort flottèrent en direction des otages, avant de retomber dans un fracas. Les malfrats étaient médusés devant cette scène qui sortait tout droit d’un film fantastique. Dans un même temps, Miĥaela avait pris soin d’attraper un des fusils au vol, afin d’en mesurer l’authenticité. Sans surprise, après avoir joué pendant quelques secondes avec le levier armeur et le chargeur, elle rendit son verdict.
— Ce sont juste des répliques d’airsoft sans munitions.
Le jeune homme laissa apparaître un sourire. Puis il fit craquer ses poings, avant d’enfiler son gant magnétique.
— Ça, c’est fait. Vous allez nous dire ce que vous faites ici, maintenant, messieurs ?
L’un d’eux revint très rapidement à la réalité. Il retroussa ses manches et hurla à l’intention de ses compères.
— Ils ne sont que trois ! Ressaisissez-vous, merde !
Une courte hésitation parcourut les rangs des malfrats, avant qu’un cri de motivation n’en entraîne un autre. La stupeur passée, ils étaient prêts à en découdre. Et dans une hâte maladroite, ils formèrent trois groupes distincts et se ruèrent en direction des justiciers.
La moitié des pillards s’avancèrent à la hauteur de Zmitro, qui leur lança un regard noir. Sans s’annoncer, il projeta plusieurs coups dans leur direction, usant de ses poings et de ses pieds. Les hommes face à lui étaient de bien piètres combattants, mais l’avantage du nombre l’empêchait de mettre totalement en œuvre son large éventail de techniques qu’il avait construit des mois durant grâce à l’expertise militaire de Miĥaela. Il se contenta donc de coups classiques, au visage et l’abdomen, en tout pour tout.
Les frappes firent mouche à plusieurs reprises, tandis que les criminels répondaient par quelques grognements étouffés. Ils ripostèrent de la même manière, mais furent déconcertés par sa rapidité et sa souplesse digne d’un boxeur professionnel. Après plusieurs vaines tentatives, ils s’accordèrent sur un plan d’action et l’attaquèrent tous les trois en même temps. Habitué à la cadence qu’il avait imposée durant cette courte minute, Zmitro fut surpris et encaissa tout de même un coup au visage. Il décida à ce moment-là d’adopter une posture plus défensive et de faire usage de son flux.
Il esquiva et bloqua plusieurs frappes à la suite, avant que l’un de ses adversaires ne se glisse derrière lui. Mais ni une ni deux, il lui asséna un coup de coude circulaire dans la tempe, sans même prendre le temps de se retourner complètement. L’homme en noir fut sonné, trébucha, et se retrouva à terre.
Son sixième sens s’activa de nouveau lorsque les deux autres l’attaquèrent conjointement. Il fit un pas de côté, afin de forcer l’un d’eux à modifier sa trajectoire, puis s’agenouilla in extremis avant l’impact supposé. Le poing de l’un s’écrasa contre la figure du second, arrachant un cri de douleur. Son nez était brisé. Zmitro se releva à ce moment-là et l’agrippa fermement à deux mains par la nuque, avant de lui asséner un puissant coup de genou dans le menton pour l’assommer. Une dent vola, accompagnée d’un filet de bave mélangé à du sang. Le criminel tituba pendant une paire de secondes et tomba lourdement sur le marbre glacé du hall.
Un vilain crochet du droit cueillit Zmitro au niveau des côtes, alors qu’il reposait son pied à terre. Il étouffa un grognement et remarqua que le premier cambrioleur récupérait enfin de sa chute, un peu plus loin. Dans un coup de sang, il agrippa fermement le col de celui qui avait attaqué son flanc, entrechoqua sa tête avec la sienne et le projeta vers celui qui revenait à la charge. Ce dernier poussa son complice hors de son chemin. Une fois à la hauteur de Zmitro, il tenta tant bien que mal de le toucher, mais la différence de niveau détermina rapidement l’issue de la confrontation. Après une frappe du genou dans le ventre et un uppercut, il fut envoyé au tapis. Il s’accorda quelques secondes pour reprendre son souffle et se précipita sur l’ultime homme en noir, le plaqua au sol et l’assomma à son tour.
Tadeo se pencha sur le côté et évita de justesse un fulgurant coup de poing de son seul et unique adversaire. Ce dernier semblait être un habitué du combat à mains nues, ou tout du moins, c’est ce que laissait penser la posture qu’il avait adoptée afin d’engager la rixe. Ses mouvements et déplacements trahissaient quelques connaissances dans un certain art martial venu d’Eishaya, la nation de l’Est.
Un rapide échange de coups résulta de cette esquive. Des frappes furent bloquées, tandis que d’autres ratèrent leur cible. Tadeo estima que son adversaire n’avait pas l’avantage sur lui. Quelques égratignures apparurent sur leurs poings et leur visage, conséquences de cette danse folle qui avait duré une trentaine de secondes.
Soudainement, un morceau d’acier brillant glissa en dehors de la manche du malfaiteur. Il se saisit rapidement de la lame, de sa main dominante, et commença à l’agiter devant lui. Tadeo esquiva, non sans pression, les crocs acérés du poignard. De la sueur perlait sur son front. Il détestait les armes blanches, plus particulièrement les couteaux. Il savait à quel point elles pouvaient blesser grièvement quelqu’un ou pire encore, tuer. La balafre qu’il portait sur son visage en était la preuve. Il se mit sur la défensive, de nouveau, et attendit patiemment une nouvelle attaque de son adversaire. Il intercepta la lame avec son gant, manquant de se trancher la paume. Et d’un coup sec, il projeta l’arme en dehors de la main de son propriétaire. Elle ricocha plusieurs fois au sol, avant de stopper sa course contre un mur.
L’homme répliqua avec une puissante manchette portée en dessous de la gorge de Tadeo, sur le haut de sa poitrine. Il eut le souffle coupé pendant un court instant et recula de plusieurs pas à cause de l’impact. L’autre enchaîna sur une prise, après s’être glissé dans son dos, dans le but de l’étouffer. Ses bras entouraient son cou d’une certaine manière, afin qu’il ne puisse pas s’échapper facilement de son étreinte. Sans attendre, Tadeo brisa la tentative d’étranglement grâce à sa télékinésie, le forçant à laisser pendre ses mains dans le vide. Puis d’un coup en arrière, il le poussa au sol, avant de grimper sur lui. À califourchon, il lui infligea une rapide série de coups de poing, que l’homme en noir eut peine à bloquer. Il encaissa tout autant de frappes qu’il réussit à en arrêter.
Une parade fructueuse permit au voleur de retourner la situation et Tadeo se retrouva dos contre le carrelage, en dessous de ce dernier. Il en profita pour lui administrer le même traitement qu’il avait subi précédemment. Néanmoins, le jeune homme s’était préparé à une pareille éventualité et stoppa de manière efficace tous les coups, en plaçant instantanément ses avant-bras devant son visage. Et lorsque l’opportunité se présenta, il le saisit par le col et lui asséna une frappe de la tête dévastatrice, lui faisant voir un millier d’étoiles. Il libéra ensuite ses jambes et s’en servit pour une ultime prise sur son adversaire ; la première autour de son cou, l’autre sous sa gorge. Il s’aida aussi de ses bras, afin de minimiser les mouvements de l’ennemi. Paniqué, le voleur balança ses poings dans tous les sens. Il essayait désespérément de toucher quelque chose, mais sans grande surprise, ne brassait que du vent. Finalement, au bout de quelques secondes, et après avoir durci sa prise, Tadeo réussit à lui faire perdre connaissance.
— Qu’est-ce que tu vas faire contre nous deux, poulette, hein ?
Les deux truands s’avançaient lentement vers Miĥaela, s’échangeant des coups de coude et quelques commentaires misogynes à son sujet. Elle lâcha un long soupir, avant de se mettre à taper du pied. Le sol trembla légèrement, à cause de la force brute liée à son flux. Ses futures victimes ne semblaient pas réellement s’en rendre compte.
— Vous voulez jouer à ça, les gars ? Sérieusement ? Je n’ai pas l’impression que vous comprenez vraiment ce qu’il se passe, là. C’est pas très intelligent de votre part de faire les gros durs. Je vais vous casser la gueule, vous savez.
L’un d’eux cracha un dernier ricanement, avant de la toiser d’un air dédaigneux. Il se retrouva à sa hauteur, un court instant plus tard, et envoya son poing à la hauteur de son visage. Elle intercepta facilement le coup en l’agrippant fermement au niveau de son poignet. Puis elle le poussa avec la plante de son pied et le propulsa en arrière, après l’avoir lâché. Il chuta lourdement et glissa sur plusieurs mètres.
Son partenaire observa la scène, sidéré, mais cela ne l’empêcha pas de tenter sa chance. Il se rua sur elle, le regard empli de haine. Miĥaela lui fit un croc-en-jambe, une fois assez proche, ce qui lui fit perdre son équilibre. Il manqua de tomber à plusieurs reprises, avant de se retrouver face à un mur. Et subitement, alors qu’il se retournait, le poing de la demoiselle vint percuter la surface plane à quelques centimètres de son visage, dans l’alliage de béton et de métal qui séparait l’intérieur du bâtiment des rues du district. De fines craquelures s’étaient formées à l’impact. L’homme déglutit, machinalement, tandis qu’elle laissait s’échapper un clic de langue. Elle avait dû intentionnellement dévier son attaque afin de ne pas réduire en bouillie le crâne de son adversaire.
L’autre, qui s’était relevé entre-temps, revint à la charge et la frappa dans le dos. Le deuxième en profita pour la toucher au menton. L’exaspération et l’énervement se lisaient sur le visage de Miĥaela. Malgré les coups, elle n’avait pas ressenti la moindre douleur et elle savait tout autant qu’elle n’en garderait aucune marque. Elle attrapa par l’épaule celui qui se tenait face à elle, ce qui lui eut l’effet de le faire couiner sous la pression de la poigne, et le balança à quelques mètres de là, subissant le même sort que son binôme quelques secondes plus tôt. Puis elle se retourna et bloqua un crochet du second, ripostant par un violent coup de poing dans le ventre. Le souffle coupé, il se plia en deux. Elle décida de couper court à ses souffrances et de l’assommer d’une puissante claque contre la tempe, avant de l’accompagner lorsqu’il se mit à tomber au sol.
Un hurlement de rage résonna jusqu’à ses oreilles. L’autre voleur, de nouveau debout, chargeait dans sa direction, la vengeance dans l’âme et le poing levé. Elle couvrit son visage de la paume de sa main, presque gênée par ce qu’il se déroulait sous ses yeux. Elle le laissa s’approcher. Puis, juste avant que son coup ne s’abatte sur elle, Miĥaela lui saisit l’avant-bras et tira dessus d’un coup sec. Il en résulta un craquement osseux, provenant de l’épaule de l’homme, qui venait de se disloquer. Il tomba à genoux, la tête contre le sol. Ses cris aigus traduisaient la vague de douleur qui le traversait à ce moment-là. Miĥaela décida de l’abandonner à son sort et s’éloigna. Le voleur perdit connaissance quelques secondes plus tard.
Lorsque Tadeo en avait enfin fini avec son adversaire, Miĥaela était déjà en train de s’occuper de la libération des otages. Il décida de la rejoindre dans son effort, mais s’informa tout de même de la situation de Zmitro. Ce dernier se jetait sur l’ultime voleur encore conscient. Rassuré et pas étonné, il s’agenouilla à côté de la demoiselle, dans le but de se rendre utile.
— Besoin d’un coup de main ?
— Ouais. (Elle pointa un employé de SanoKorp, bâillonné et sanglé, se tordant au sol tel un ver à l’agonie.) Détache ce pauvre homme et vois avec lui s’il peut nous trouver quelque chose pour attacher les guignols responsables de ce merdier.
Elle lui tendit, manche vers l’avant et lame dans la direction opposée à sa paume, son couteau de combat qu’elle gardait toujours sur elle. Il comprit assez vite qu’elle n’en avait pas besoin et que ses mains et sa force surhumaine suffisaient amplement dans son cas. Sans attendre, il rejoignit la personne qu’elle lui avait indiquée. Puis, ni un ni deux, il sectionna les liens en nylon et détacha le bâillon. L’homme lui tomba dans les bras, totalement secoué par la mésaventure qu’il venait de vivre. De chaudes larmes coulaient le long de ses joues et de la morve commençait à s’échapper de ses narines. Tadeo ne put s’empêcher d’afficher une grimace de dégoût.
— Merci ! Merci, oh, Seigneur… !
— Restez calme, s’il vous plaît. Vous êtes en sécurité, maintenant. Et j’ai besoin que vous me rendiez un service.
— Oh pitié, non ! Laissez-moi juste sortir. Je veux rentrer chez moi, retrouver ma femme et mes enfants. Et puis… Pourquoi ai-je été muté dans un district malfamé comme celui-ci, hein ?! Tout ça, c’est de la faute de…
Oh, génial ! Il ne manquait plus que ça, tiens.
Il ne servira à rien dans cet état. Il faut que je le calme.
Il regarda les autres otages. Ces derniers semblaient être tout aussi exaspérés que lui. Il soupira, avant de revenir au cas de l’employé SanoKorp. Il hésita pendant quelques secondes. Et finalement, il eut un déclic. Il murmura une excuse bancale à l’intention de l’homme face à lui, puis le gifla de sa main droite. L’agent SanoKorp le fixa avec stupeur, les yeux écarquillés. Puis il se mit à bégayer des bribes de phrases incompréhensibles. Il le coupa net, d’un claquement de doigts.
— Hey ! Vous avez un étage consacré à la psychiatrie, ici ?
— O-oui.
— Aucun intrus ne s’est introduit dans les services de la clinique, si ?
— Pas que je sache, non…
— Eh bien voilà. C’est très bien. Parfait.
— Qu’est-ce que vous comptez faire ?
Il l’aida à se relever, bien heureux d’avoir réussi à lui remettre les idées en place. Puis il reprit.
— Allez-y et demandez des contentions plasma à vos collègues, d’accord ? Une quinzaine de paires. Dites-leur que l’IMS est arrivée et qu’ils ont besoin de ligoter les fauteurs de trouble.
— Mais…
Il lui adressa un sourire crispé. Il avait épuisé sa réserve de patience pour le reste de la soirée. Mais il était inutile de s’acharner sur des civils, et qui plus est, traumatisés. Il fit donc un effort pour garder son calme. Et après une longue inspiration, il reprit d’une voix lente et attentionnée.
— S’il vous plaît.
L’homme hésita quelques instants, avant de finalement hocher la tête, très certainement à contrecœur. Puis il partit en direction des ascenseurs. Tadeo le perdit de vue après quelques secondes. Il décida de retourner auprès de Miĥaela, rejointe depuis par Zmitro qui avait désormais les mains libres de tout adversaire. De légères ecchymoses commençaient à se former sur son visage. Tadeo ne pouvait pas savoir dans quel état il était lui-même, mais il s’imaginait très facilement un résultat du même acabit.
Le fumeur se saisit de sa cigarette électronique et en tira une longue bouffée.
— Les otages sont sécurisés ? demanda-t-il, tout en recrachant un peu de vapeur. La totalité, j’entends.
— Apparemment, c’est tout bon. Miĥaela s’est occupé du plus gros. Et j’ai envoyé quelqu’un aux étages récupérer de quoi attacher ces couillons.
— Neuf minutes avant la fin du brouilleur, les garçons, annonça-t-elle.
— De quoi comprendre ce qu’il s’est passé, avant de se barrer, reprit le premier.
Tadeo pointa du pouce les escaliers donnant sur le sous-sol.
— Je pense que ça serait une bonne idée de…
Un vacarme terrible résonna subitement depuis l’emplacement indiqué. Un mastodonte, habillé d’un simple débardeur noir, d’un jean désuet et d’une cagoule, en sortit. À vue de nez, il devait faire au moins deux mètres trente. Ses muscles supérieurs, pour la grande majorité artificiels, étaient étouffés par le très fin tissu sombre qui lui servait de vêtement. Le reste de son corps était bardé de modifications : des plaques de protection en métal de part et d’autre de son crâne et de son visage, un bras mécanique qui remplaçait son ancien membre droit, un modulateur de voix qui laissait apparaître une seconde protubérance à quelques centimètres seulement de sa pomme d’Adam, un système de communication intégré au niveau d’une de ses tempes couplé à une paire d’amplificateurs auditifs… Le tout formait un disgracieux mélange de produits destinés aux différentes castes, pour des tranches tarifaires disparates.
Un grand sac de sport pendait mollement à son épaule. Lui aussi était rempli à ras bord d’implants et autres prothèses. Un œil connaisseur pouvait même apercevoir un dispositif d’armement incorporé Rakor dont le packaging particulièrement reconnaissable dépassait du contenant ; une sorte d’arme à feu discrète qui s’assemblait à une prothèse déjà montée. Visée intelligente et précision mortelle. D’origine militaire, il était totalement illégal de posséder un tel équipement en tant que civil. Un membre de l’IMS s’était sûrement inscrit dans cet établissement pour subir une chirurgie par la suite, d’où la présence d’une amélioration comme celle-ci chez SanoKorp.
— Hey, les filles ! J’ai terminé de mon côté, on peut se barrer !
D’un regard en biais, il identifia ses hommes qui gisaient à terre, inconscients. Puis il baissa les yeux vers les trois inconnus qui se tenaient face à lui. Son expression se décomposa.
— … c’est quoi ce bordel ?
Petit sourire en coin de la part de Miĥaela.
— Eh ouais. Surprise, connard !
Le sac tomba et s’écrasa contre le sol du hall, dans un fracas métallique. Puis sans hésitation, le mastodonte s’avança vers le trio. Il fit craquer ses poings. Une large veine ressortait sur son front, gonflée de sang par la colère qui l’envahissait à ce moment-là. Un pistolet accroché à son énorme cuisse, délicatement rangé dans son étui, se balançait au gré de sa lourde démarche.
— Vous êtes quoi ? Des civils, c’est ça ? Des putains de civils veulent m’empêcher de braquer une clinique ! Vous vous foutez de ma gueule, hein ?!
Zmitro recracha un nuage de fumée parfumée et remit sa cigarette électronique dans une des poches de son sweat-shirt, puis marcha vers le géant, d’un pas déterminé et d’un regard de braise. Il l’interpella d’une voix dure, tandis que Tadeo s’avançait à ses côtés. Il ressentait lui aussi une folle envie de le massacrer.
— C’est toi le responsable de tout ce bordel ?
— Je veux, ouais ! Mais qu’est-ce que ça peut bien te foutre, mon gars ?
— Tu as failli condamner un district complet à cause de tes conneries, t’en es conscient de ça ?!
Un vilain rire résonna dans le hall, amplifié par son modulateur de voix et rebondissant contre les murs de la structure. Mêlé à l’alarme qui continuait son travail, c’était comme une mélodie dissonante que personne n’avait vraiment souhaité entendre. Il la chassa d’un geste de main quelconque, après quelques secondes.
— Tu parles de cette saloperie de machine à flux ? Bah, ça me fait une belle jambe ! Ils se démerderont avec juste une seule. (Il esquissa un sourire mesquin.) Quitte à vivre dans la misère, comme ils disent, hein ?
— Fils de… !
Tadeo vit le mastodonte propulser son énorme poing dans la direction de Zmitro, profitant de la confusion qu’il essayait d’instaurer avec ses propos malsains. Un avertissement se coinça dans sa gorge, tandis que son coéquipier esquivait in extrémis le coup d’une gestuelle fluide. Il tira même parti de ce court laps de temps pour se coller un peu plus au titan cagoulé. Puis d’un mouvement précis, tout en s’accroupissant, il ouvrit l’étui attaché à la cuisse de son agresseur et se saisit du pistolet rangé dedans. C’était un Mankred complètement usé, mais cela suffisait pour faire ce qu’on lui demandait. Il aligna ensuite les deux rotules du voleur dans la mire et tira rapidement deux balles, ce qui ne provoqua pas la moindre réaction chez le géant, qui se contenta de souffler du nez avant de contre-attaquer d’un coup d’avant-bras, lent, mais visiblement très puissant.
Miĥaela, qui avait eu le temps de se ruer dans la mêlée, bloqua d’un seul bras le coup destiné à Zmitro, avant de lancer un regard de défi au chef des cambrioleurs. Ce dernier lâcha un grognement et s’acharna de plus belle. Mais elle résista et ne bougea pas d’un iota. La colère le prit et il se mit à hurler à plein poumon. Il leva son second poing et projeta de l’abattre dans sa direction.
Une lourdeur indescriptible l’empêcha de finir son geste. Tadeo se trouvait à quelques mètres de là, les mains en avant, les yeux clos. De la sueur coulait en abondance de son front. Il utilisait sa télékinésie pour bloquer temporairement les mouvements du mastodonte et essayait aussi, tant bien que mal, de le forcer à poser les genoux à terre. Un tel contrôle de son pouvoir exigeait une concentration qu’il n’avait pas l’habitude de mettre en œuvre. Après plusieurs tentatives, il réussit malgré tout à parvenir à ses fins. Le voleur, quant à lui, laissait poindre son malaise : il ne comprenait pas pourquoi ni comment il n’était plus maître de ses actes.
— Putain ! Qu’est-ce que vous m’avez fait ?!
Miĥaela en profita pour venir tâter les deux bras du géant. Elle était à priori sur une piste qu’elle avait établie durant cette courte confrontation. Avant cela, elle prit la précaution d’enfiler une paire de gants en latex. Il lui était ainsi impossible de laisser la moindre empreinte digitale derrière elle.
— Ton inhibiteur de douleur, il est où ?
— Q-quoi ?
Tadeo comprit enfin pourquoi les deux tirs de son coéquipier n’avaient pas eu l’effet escompté. Son œil cybernétique brillant d’un vert vif, Zmitro indiqua l’emplacement de l’implant à la demoiselle, qui continua ses palpations. Son pouce était paré à écraser et détruire les composants électroniques à tout moment.
— Son avant-bras droit. Juste ici. (Il tendit son index et marqua une pause.) Non, un peu plus bas. C’est ça. Là !
Son doigt s’enfonça durement dans la peau de l’homme. Elle rata plusieurs fois sa cible, mais finit par briser l’implant au bout du quatrième essai. Une étincelle et un peu de sang jaillirent de cet emplacement et le cri du mastodonte, amplifié et modifié par le modulateur de voix, leur vrilla les tympans. Son système nerveux fonctionnait de nouveau correctement, comme il aurait dû depuis le départ, et la douleur qu’il ressentait au niveau de ses rotules semblait insoutenable.
Ils le regardèrent gémir pendant un instant. Puis Miĥaela décida d’en finir. Son genou percuta violemment le ventre du voleur. Puis elle enchaîna sur un direct du droit à la mâchoire, avant de terminer avec un coup de pied circulaire dans la tempe. L’homme perdit connaissance, après cette ultime attaque. Il chuta sur le côté et s’écroula lourdement sur le carrelage.
Tadeo relâcha son emprise télékinétique et chassa la sueur de son front. Zmitro s’approcha de lui et lui tapa sur l’épaule à plusieurs reprises. Miĥaela s’étira, avant de prendre la parole.
— Ça, c’était de la coordination ! Bon boulot les garçons !
— Il y avait donc un inhibiteur de douleur dans tout ce merdier de biotechs, dit Zmitro, d’un ton neutre, pas vraiment étonné.
— C’est complètement illégal de porter ça, non ? demanda Tadeo, soudainement intéressé par le sujet.
La vétérane hocha la tête.
— Si, tu as raison. C’est de l’équipement militaire. Développé et usiné par Rakor. Il se l’est sûrement procuré durant un autre de ses braquages. Dans tous les cas, il ne s’en servira plus désormais. Je l’ai broyé, sous sa peau.
Tadeo grimaça, tandis qu’il s’imaginait la scène. Zmitro se pencha vers le corps inconscient de leur dernier adversaire. Il se gratta le menton.
— Seigneur, qu’il est moche !
— C’est écoeurant, hein ? lui répondit Miĥaela. Ruiner une part de son humanité pour ressembler à… eh bien, à rien, au final.
— Une chimère des temps modernes…
La porte d’un des ascenseurs s’ouvrit à ce moment-là, dans un bruit de clochette électronique. L’employé de SanoKorp était de retour, une petite caisse métallique flottait à ses côtés. Il s’arrêta à la hauteur du trio et se frotta le cou, l’air penaud.
— Les contentions que vous avez demandées, monsieur…
Tadeo lui sourit et lui asséna une tape amicale sur l’épaule. Il regarda le contenu de la caisse, avant de hocher la tête. Tout était là.
— Bon travail. Allez retrouver votre famille, maintenant. Vous nous avez jamais vus. Et faites attention en chemin.
— M-merci.
L’employé détala aussitôt. Tadeo sortit une paire de contentions plasma du lot, avant d’en balancer une à Zmitro, et une deuxième à Miĥaela. De la même manière que leur coéquipière, les deux hommes mirent des gants transparents. Puis ils s’occupèrent tous les trois d’attacher les voleurs inconscients, en leur plaçant des liens aux poignets et aux mollets. Si jamais ils arrivaient à se relever, ils ne pourraient pas aller bien loin. Trois minutes plus tard, ils en avaient terminé avec tout ça.
Zmitro se frotta les mains, puis il se saisit de deux paires de contention qu’il glissa dans une de ses poches.
— Bien. Joakìm nous attend. Tirons-nous rapidement avant que les caméras ne soient de nouveau opérationnelles.
Ils l’aperçurent, à quelques mètres du salon du tatoueur : un homme habillé d’un costume deux pièces blanc, qui sortait tout juste d’une rencontre avec le propriétaire. Aussi reconnaissable qu’une prostituée à la recherche d’un client potentiel, mais pas animé des mêmes bonnes attentions que cette possible dernière. Soucieux de ne pas vouloir se faire repérer, ils décidèrent tous les trois d’attendre au coin d’une ruelle, à l’affût des déplacements du quidam qui, rien qu’à sa présence, mettait les nerfs de Tadeo à vif. Et une fois qu’ils purent confirmer son départ, ils se ruèrent vers la porte de la boutique.
Et ainsi, le second échange avec le tatoueur ne s’était pas déroulé aussi pacifiquement que le premier.
Alors que Miĥaela le tenait fermement, la tête contre le comptoir et le bois de ce dernier s’imprégnant de ses sueurs froides, le vieil homme tentait désespérément de s’arracher à cette prise qui lui tordait les vertèbres cervicales.
— Tu manigances avec des putains de costards, old man ?
— Juste pour la protection, comme la moitié des commerçants du district… ! (Il lâcha un cri de douleur, alors qu’elle accentuait la pression exercée sur sa nuque.) Mais bordel, foutez-moi la paix, enfin ! Le garçon va bien, non ?!
Tadeo posa ses mains sur les épaules de Joakìm, qui semblait complètement dépassé par la situation.
— L’homme en costume qui est venu rendre visite à ce vieux schnock, là. Est-ce qu’il t’a réclamé quelque chose ? Il ne t’a rien fait, rassure-moi ?
— Non, je vais bien. Mais… (Il marqua une pause.) Il m’a demandé ce que je faisais ici. Du coup, je me suis dit qu’il saurait peut-être où je pourrai trouver le mec que nous cherchons, et… eh bien, il m’a donné une adresse. Tout simplement. Apparemment, le gars joue au mah-jong dans un sous-sol, à un casino clandestin. Il m’a ensuite expliqué que ça rendrait service à tout le monde, lui y compris. Vous pensez qu’il parlait de le tuer… ?
Zmitro s’approcha d’eux, l’air grave.
— Joakìm, c’était un mafieux. Un Vigilant.
— Des enculés, rajouta Tadeo dans un sifflement de dédain. Ils demandent de l’argent contre leur protection. Ils vont jusqu’à harceler les commerçants et d’autres personnes pour obtenir un accord. Ils pourrissent des districts qui pataugent déjà dans la merde !
Joakìm secoua lentement la tête, légèrement tremblant.
— Je suis désolé, je ne voulais pas…
— Tout va bien, lui répondit Zmitro. Est-ce que vous avez parlé de nous trois ?
— Non. Juste de lui et moi. Et il est reparti aussi vite, après avoir vu quelque chose avec le gérant du salon.
Un lourd silence clôtura cette discussion. Après quelques instants, Zmitro ordonna à Miĥaela de lâcher le tatoueur. Elle s’exécuta dans un grognement. Puis elle rejoignit le reste du groupe. Et tandis que le vieillard s’enfuyait vers l’arrière-boutique, Zmitro prit de nouveau la parole.
— Je crois que nous avons une nouvelle piste à exploiter.
Tadeo murmura son désaccord, mais préféra malgré tout de ne pas l’exprimer à haute voix. Ce n’était pas à lui d’en décider. Et malgré tout le ressentiment qu’il pouvait avoir envers ces individus, les Vigilants, il n’avait que d’autre choix que d’accepter la réalité qui se présentait à eux : ils finiraient peut-être par se retrouver dans une impasse s’ils n’exploraient pas cette possibilité. Et il aurait autant préféré ne pas avoir mis les pieds dans ces districts pour rien.
— Si tu penses que c’est vraiment la meilleure chose à faire, lui répondit Miĥaela, sur le ton de l’hésitation.
— Nous n’avons rien à perdre à y jeter un œil, surtout. Et je doute que ce soit un piège de leur part, au vu du contexte. Ce n’est pas vraiment leur genre, malgré tout ce qu’on peut dire sur eux.
— Et une fois là-bas, qu’est-ce que vous comptez faire ? lui demanda l’étudiant.
Zmitro se gratta le menton, avant de se mettre à sourire.
— Est-ce que quelqu’un sait jouer au mah-jong ?
Joakìm leva timidement la main.