6
Dong-Bak Kichu
Le café était infect tant il était serré mais l’aidait malgré tout à combattre le froid qui soufflait sur le toit de l’immeuble sur lequel lui et Tadeo étaient assis. Haut d’une dizaine d’étages, il leur permettait d’avoir une bonne vue des alentours, mais surtout, sur l’allée qui donnait sur l’arrière du bâtiment dans lequel Zmitro et Miĥaela s’apprêtaient à entrer.
Ils avaient mis au point un plan grâce à une idée que Tadeo avait eue, suite à un bref brainstorming. L’opération était assez simple : perchés sur l’une des habitations, Joakìm et Tadeo analyseraient le déroulement des évènements du côté de leurs compagnons, en créant une connexion avec l’œil cybernétique de Zmitro et une lentille-caméra que Miĥaela sortirait de sa sacoche d’accessoires pour l’occasion. Le jeune homme était le seul à connaître les règles du mah-jong parmi eux quatre et il était hors de question qu’il se mette en danger en allant dans un endroit pareil, en avaient-ils convenu. Il se contenterait donc de guider Zmitro pendant les parties qu’il jouerait à la table de Dong-Bak Kichu, une fois qu’ils l’auraient trouvé.
L’Odeka de Joakìm trônait sur le sol glacé du toit et projetait une image holographique de très bonne qualité, affichant le point de vue de Zmitro. Il fixa son regard sur l’installation de Tadeo, qui était, à quelques points près, identique à ce qu’il avait lui-même établi. La retransmission souffrait d’une résolution inférieure, mais cela suffisait amplement.
— Ils entrent, annonça soudainement Tadeo.
Zmitro et Miĥaela furent accueillis par un grand homme noir, qui mesurait approximativement deux mètres. Ils échangèrent quelques mots, puis le vigile leur autorisa l’accès au bâtiment. La première pièce était un vestibule, qui se présentait sous la forme d’un poste de garde d’à peu près une dizaine de mètres carrés. Un simple bureau en bois se tenait à l’écart, dans un coin de la salle, tandis qu’un trio d’armes à feu était accroché contre le mur, grâce à un système ingénieux d’aimants.
Le garde effectua une fouille rapide, à la recherche d’armes ou d’objets potentiellement dangereux. Puis il les conduisit vers des escaliers descendants. Et après avoir passé une seconde porte, ils se retrouvèrent dans le fameux casino souterrain. Le vigile, quant à lui, retourna à sa place un étage plus haut.
Joakìm pouvait sentir l’odeur des cigares à travers l’œil de Zmitro. De la fumée flottait de toutes parts de la salle de jeux. Au fond à gauche, des hommes en costume discutaient, installés mollement dans un canapé en cuir usé par le passage incessant des habitués. Des verres étaient posés sur un minuscule meuble en aluminium, très certainement remplis d’alcool. Par ailleurs, un bar monté à l’improviste occupait la partie opposée de la pièce, servant toutes sortes de boissons. De nombreuses tables de jeu étoffaient le reste de l’espace. Poker, mah-jong, dés et roulette… Il y en avait pour tout le monde et particulièrement ceux qui avaient pour ambition d’en ressortir les poches pleines de billets. Au milieu de tout ça se baladaient des serveurs et serveuses arborant des tenues affriolantes, passant de table en table, un plateau rempli de cocktails et d’autres poisons dans les mains. Des petits sachets gonflés d’une poudre rouge criaient « drogue ».
Et tous ces détails, il les percevait à travers une simple prothèse cybernétique. C’était une première pour lui, et même s’il avait toujours su que c’était possible, il était impressionné par le résultat.
— La connexion est bonne, même d’ici, dit-il à Tadeo, d’un air enjoué. C’est une excellente idée que tu as eue.
— N’est-ce pas ? (Il marqua une courte pause.) J’ai eu l’occasion d’expérimenter sur énormément d’appareils différents pendant des années. Je n’ai pas eu la chance d’aller à l’université, comme toi, mais ma passion pour la technologie m’a poussé à en apprendre toujours un peu plus tous les jours. Quitte à faire des trucs pas très légaux, d’ailleurs.
— Je vois. Tu viens de ces districts, si j’ai bien compris ?
— Ouais. J’ai grandi dans le 375. C’est pas très loin d’ici. À une vingtaine de kilomètres, à peu près. Cinq minutes en métro.
Les deux marquèrent un silence, le temps d’une bourrasque. Un panneau publicitaire autonome flottait lentement dans la rue, deux étages en dessous, rentrant très certainement à son dépôt pour le reste de la nuit. Joakìm se racla la gorge à plusieurs reprises ; il ne savait pas s’il devait rajouter quelque chose à cet échange. Il bloquait très facilement sur les discussions banales et amener un sujet de conversation s’apparentait à une corvée, la plupart du temps.
Tadeo, qui sentait très probablement sa gêne, décida de reprendre la parole.
— Dans tous les cas, je suis bien heureux de pouvoir vivre dans un meilleur district, aujourd’hui. Va savoir ce que je serais devenu si je n’avais pas rencontré Zmitro et Miĥaela.
— Vous avez l’air de former un bon trio.
— Plus que je ne l’aurais imaginé au départ, ouais ! Je les adore. Je peux toujours compter sur eux, qu’importe le problème. (Il s’étira, avant de reprendre.) Bien, fini de parler de moi. À ton tour. Où est-ce que tu as appris les règles ce jeu bizarre ?
— Ce n’est pas vraiment une histoire très passionnante.
Pendant ce temps-là, Zmitro et Miĥaela s’étaient installés au bar. Le premier semblait guetter la salle, à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un. L’autre était en train de discuter avec un homme, assis à côté d’eux. Ses joues rougies et ses gestes maladroits indiquaient qu’il n’en était pas à son premier verre.
— Raconte toujours. Je veux dire, on risque bien d’être bloqué ici pendant un petit moment. Autant tuer le temps, tu ne penses pas ?
— Vu comme ça… (Il tapota ses lèvres, l’air boudeur.) Disons que je ne sortais pas beaucoup. La foule, les soirées, c’est pas pour moi. J’ai toujours eu beaucoup de temps libre le soir, du coup. Et en dehors de ça, soit j’étais à l’université, soit avec Ana…
Il fut pris d’un pincement au cœur. Il y avait réfléchi la nuit d’avant, alors qu’il peinait à s’endormir dans la chambre d’hôtel que lui avait payé Miĥaela ; la disparition d’Ana allait laisser un énorme vide qu’il aurait du mal à combler. À s’entendre parler, et par l’utilisation du passé, il savait qu’il avait finalement réussi à accepter le funeste destin de son amie. Mais il savait tout aussi bien qu’il mettrait un certain temps à calmer la tempête qui grondait au fond de lui.
Inconsciemment, il se mordit la lèvre inférieure.
Après tout, ne dit-on pas que le temps est le meilleur remède à la douleur… ?
Ouais. Mais t’as eu neuf mois pour vérifier cette théorie. Regarde où ça t’a mené.
Non. Non, ce n’était pas la même chose. Et puis… qu’est-ce que je pourrai faire d’autre, hein ? Pas me lamenter, en tout cas. J’en ai assez de ça. C’est fini.
Il haussa les épaules. Puis les secondes passèrent. Il ne bloquait pas, c’était autre chose. Il n’avait juste pas envie de parler de lui.
— Vous sortiez ensemble ? lui demanda soudainement Tadeo.
L’intéressé ressentit des drôles de picotements à l’arrière de son crâne. Une douloureuse vague de nostalgie le prit aux tripes. Des images fragmentées d’une soirée passée sur un toit lui revinrent en tête ; la lumière des néons et le visage radieux d’Ana, plus nets que le reste, à jamais gravés dans sa mémoire.
Et telle une douleur fantôme, la sensation d’un lointain et tendre baiser lui brûla les lèvres. Aussi, il se souvenait de bout en bout de la discussion qui avait suivi, ainsi que la confusion et l’amertume qui en avait résulté.
Il secoua vivement la tête pour éloigner ces moments qui le tiraillaient plus qu’ils ne l’aidaient. Puis il laissa s’échapper un long soupir et décida de garder ces détails pour lui.
— Non. Elle et moi, ce n’était pas comme ça… C’était mon amie. On se comprenait. Enfin… Tu vois ce que je veux dire, peut-être ?
Tu peux mentir autant que tu le souhaites, mais n’oublie jamais que cette douleur te permet d’avancer. La refouler n’est que pure sottise. Ressens-la. Sers-t’en. Défoule-toi.
Dans un premier temps, il ne réagit pas. L’organe s’amplifia alors, se répéta encore et encore, résonnant dans sa tête. Il se perdit dans les mots, et se retrouva sans le vouloir à fixer le vide. Étrangement, l’origine de son nouvel interlocuteur lui importait peu. Ces répétitions lui semblaient rassurantes, en quelque sorte. Hypnotisantes, même.
Ressens-la. Sers-t’en. Défoule-toi.
La voix de Tadeo le tira soudainement de ses songes. Il ne savait pas combien de temps il avait divagué.
—Je crois, ouais. Vous aviez des choses en commun, c’est ça ?
Il inspira profondément et fit de son mieux pour reprendre naturellement le cours de la conversation. Il oubliera cette expérience aux allures surnaturelles pour au moins quelques heures.
— Oui, je pense qu’on peut dire ça.
— À t’entendre, ça avait l’air d’être quelqu’un de bien. Quelqu’un qui prenait le temps de t’écouter, avec qui tu pouvais parler librement.
— Elle était extraordinaire.
— J’avais quelqu’un comme ça, aussi. Il me manque terriblement. Il est parti du jour au lendemain, il y a plus d’un an de ça. Je ne sais pas où il est, maintenant…
Une coursière de rue les accosta, après un court instant. Cette dernière les avait confondus avec des confrères et s’apprêtait à repartir, après s’être excusée. Le psychique lui accorda quelques minutes, après s’être assuré que l’inconnue ne les dénoncerait pas aux autorités. Elle était sur le point de délivrer un ultime paquet, mais son GPS lui faisait défaut et elle ne connaissait pas les alentours. Joakìm lança une application de cartographie en parallèle et effectua une recherche, grâce à l’adresse qu’elle lui indiqua. Elle mémorisa le chemin le plus court et les remercia d’un geste du pouce. Finalement, après un échange de politesses, la coursière les quitta d’un pas rapide. Tadeo lui souhaita bon courage, une once d’amertume dans la voix.
— OK, reprit-il suite à cet interlude. Zmitro et Miĥaela observent la salle pour le moment. Parle-moi un peu plus d’Ana, en attendant. Enfin, si tu veux bien.
— Eh bien… (Il marqua une pause, faisant mine de réfléchir.) Elle est née dans les districts riches.
— Ah, oui. Je suis au courant. Il s’est passé quelque chose pour qu’elle quitte la maison du jour au lendemain ?
— Ouais. Elle considérait n’avoir aucune appartenance avec les gens de la haute. Elle est partie de chez ses parents à cause d’une histoire de mariage arrangé. Sauf qu’elle était mineure, à ce moment-là. Donc… Elle a fait le nécessaire pour s’émanciper. Si je me souviens bien, elle avait dix-sept ans.
— J’ai entendu parler de cette tradition. J’ai toujours cru à une rumeur.
— C’est bien réel. Et dégueulasse. C’est une manière de garder le patrimoine là où il devrait l’être, d’après eux. Le fils aîné d’une famille aisée se marie avec la fille cadette d’une autre encore plus riche, par exemple. La pérennité de l’entreprise est assurée, les parents y gagnent en s’associant et les secrets demeurent au cœur des groupes privilégiés. Ana, elle, ne connaissait son futur époux que de nom et son père ne voulait rien entendre. Du coup, elle s’est enfuie. Son petit frère est resté avec ses parents, parce qu’elle n’avait pas l’âge de devenir sa tutrice légale. Elle recevait une pension de la part de sa mère, afin de pouvoir vivre seule dans le 340. Bien évidemment, son père n’était pas au courant.
— C’était courageux de sa part de laisser tout ce luxe derrière elle.
— Elle préférait ça à passer sa vie avec un parfait inconnu. Et tout ce qui va avec, d’ailleurs. Se forcer à lui faire des enfants, devoir assumer un rôle de pièce rapportée…
— Et c’est elle qui t’a appris toutes ces choses sur la caste supérieure ?
— Elle et le compagnon de ma mère. Il vient de là-bas, lui aussi.
Il prononça ces derniers mots comme un serpent qui crachait son venin. S’il y avait une personne qu’il ne portait pas dans son cœur, c’était bien l’homme qui avait pris la place de son père. Il ne l’avait jamais accepté et il n’en avait pas l’intention. Cette haine qu’il ressentait, il comptait l’emporter dans sa tombe. Il les exécrait, lui et ses semblables.
Tadeo déglutit, comme choqué par le ton de son interlocuteur.
— C’est pas le grand amour, hein ?
— Non, je le déteste. C’est un connard.
L’ex-coursier hocha la tête dans un signe de compréhension. Ils mirent fin à cette conversation et se concentrèrent à nouveau sur ce qu’il se déroulait du côté de leurs coéquipiers. Au bout de quelques minutes, Tadeo lui tapa doucement sur l’épaule et pointa de l’index le point de vue de Miĥaela.
— Regarde, il se passe quelque chose.
— Oui. Ils ont fini par le trouver, apparemment. Je dirais que c’est l’eish assis au fond. Celui qui est en train de… se faire un rail ?
Zmitro se dirigeait vers la table, suite au départ d’un joueur. Il prit place face à l’eish, qui en terminait avec sa ligne de poudre rouge. C’était un trentenaire à la peau parsemée d’imperfections et à la dentition ravagée par la cigarette et l’alcool. Son nez, en travers, trahissait une vieille fracture qui n’avait pas été traitée correctement des années auparavant. Ses cheveux, d’un noir d’ébène, formaient une sorte de chignon difforme, visiblement dans un souci de praticité plus que par esthétisme. Un tatouage tribal partait depuis sa nuque, avant de finir par disparaître sous le col de son t-shirt.
Joakìm eut l’impression de le reconnaître, ne serait-ce qu’un court instant. Mais il n’arrivait pas à mettre le doigt sur le moindre souvenir récent d’une possible rencontre avec cette personne. Il continuera d’y penser, même après une bonne trentaine de minutes.
Et alors qu’une discussion s’engageait entre les deux hommes, en témoignait les signes, expressions faciales et autres mouvements de tête, Miĥaela se glissa furtivement parmi la tablée, et plus particulièrement aux côtés de Marko, un verre d’alcool à la main. Il était impossible de savoir ce qu’elle lui chuchotait à l’oreille, mais l’eish ne paraissait pas contre l’idée d’être en si charmante compagnie. Ainsi, elle ne mit pas longtemps à obtenir une place de choix sur ses genoux. Un point de vue parfait pour lorgner le jeu du chef des Skull Lads.
Tadeo ne put réprimer un gloussement.
— Mate-moi ça. Il est complètement défoncé !
— Il arrive réellement à réfléchir dans cet état ? lui demanda Joakìm.
— Il faut croire. Ça va être facile, dans tous les cas. (Il se tut, alors qu’un locataire de l’immeuble voisin s’en prenait verbalement à quelqu’un.) Génial, grosse ambiance. (Puis il revint à l’essentiel.) Tu vas pouvoir faire quelque chose, comme ça ?
— Je pense. La vue est parfaite. Avec autant d’informations, Zmitro va pouvoir le rendre fou. Et avec mes indications, il évitera de se débarrasser des pièces qui aideraient normalement Marko à compléter sa main. Il ne me reste plus qu’à compter les dernières tuiles et espérer que les deux autres types sachent ce qu’ils font.
— Et que Miĥaela arrive à le supporter jusque-là…
La table automatique commença la distribution des tuiles, ainsi que la formation des murs devant chacun des quatre joueurs. De vieux écrans s’allumèrent au-dessus du groupe, affichant un classement par points. Joakìm activa le canal de communication à sens unique qu’il avait établi avec Zmitro, quelques minutes auparavant.
— Zmitro, tu m’entends ? (Petit hochement de tête du côté de l’intéressé.) OK. La partie complète va durer une bonne demi-heure. Écoute-moi attentivement, car ça risque d’aller très vite.
Marko abattit lourdement son poing contre la table de jeu. Quelques tuiles furent éjectées et tombèrent par terre. Les deux autres joueurs décidèrent de quitter rapidement les lieux.
Le chef des Skull Lads avait perdu. Et perdu. Et encore perdu. L’écran au-dessus de Zmitro affichait le classement final de la partie : il était au sommet de la liste, tandis que le eish souffrait d’un score proche du zéro. Il n’avait quasiment plus de crédits à parier.
Il poussa Miĥaela sur le côté, avant de pointer un doigt accusateur dans la direction de son coéquipier. Joakìm ne savait pas lire sur les lèvres, mais il ressentait tout de même la colère, la rage, qu’exultait Marko. Ils avaient eu raison de sa patience, comme prévu.
— Il a craqué. C’est bon.
Tadeo semblait plutôt satisfait du résultat. Joakìm émettait quand même une réserve sur la suite des évènements. Il se racla la gorge, avant de prendre la parole.
— J’espère que ça va aller pour eux… Il n’a pas d’arme sur lui, au moins ?
— Ça m’étonnerait. Le gorille a fouillé Zmitro et Miĥaela à leur arrivée. Je pense que c’est le même traitement pour tout le monde. À moins qu’il le paye pour garder la sienne, peut-être. Les pots-de-vin, dans le coin, ce n’est pas aussi subtil qu’ailleurs.
Joakìm acquiesça d’un hochement de tête. Il savait à quoi Tadeo faisait allusion.
Le gouvernement, ou tout du moins l’ensemble des charlatans qui essayaient de faire passer Europo pour une démocratie, était corrompu jusqu’à la moelle. Le pouvoir, le vrai, n’appartenait plus au peuple depuis presque un demi-siècle. Tout n’était que mise en scène, une vulgaire mascarade, qui n’omettait aucun détail possible et imaginable, dans le but de maintenir l’illusion, allant même jusqu’à imprimer le portrait du président sur les billets jaunes europoens à chaque nouveau mandat. Et ceux qui avaient apporté ce statu quo, et qui en profitaient le plus, étaient les mégacorporations : des ensembles d’entreprises, aux multiples facettes et services, gérés par des multimilliardaires ne représentant qu’un infime pourcentage de la population de Temera.
Ainsi, Europo était une ploutocratie, tout comme les trois autres nations avec qui elle partageait les terres de la planète bleue. Une machine bien huilée qui était devenue le quotidien d’une dizaine de milliards de personnes. Afin d’établir un ordre naturel permettant de supporter ce système bancal, les technocrates et leurs complices avaient usé de leur influence dans le but d’altérer les lois et les droits fondamentaux de leurs concitoyens ; la fracture sociale qui existait déjà avait été amplifiée et s’était traduite par une ségrégation et la création de trois castes différentes. Une utopie pour certains, mais une malédiction pour ceux qui n’avaient pas eu la chance de naître au bon endroit.
Dans quel terrible monde vit-on, hein… ?
T’avais raison sur toute la ligne, papa. Mais qui serait assez courageux pour lever ne serait-ce que le petit doigt pour changer la moindre chose ?
Joakìm soupira, tandis que Tadeo commençait à ranger son matériel. Un profond sentiment de nostalgie s’emparait de lui, à la simple pensée de son père.
— Ils quittent le sous-sol ! s’exclama Tadeo. C’était limite trop facile, tu ne trouves pas ?
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
— Rejoignons-les. Pour l’isoler et le faire parler.
Il acquiesça dans un hochement de tête, avant de couper à son tour la réception vidéo sur son Odeka. Puis il l’attacha de nouveau à son poignet, comme il avait l’habitude de le faire.
Ils se dirigèrent ensuite vers l’escalier de secours, qui semblaient être à l’agonie. Les marches grinçaient sous leur poids, tandis que Joakìm essayait tant bien que mal de fixer son regard sur ses pieds. La rue les accueillit, après une longue minute de descente. Certains lampadaires étaient défectueux et clignotaient à un rythme régulier, créant des zones d’ombres à plusieurs endroits. Seul le souffle du vent, et au loin, le doux ronronnement cadencé des véhicules patrouilles des forces de l’ordre, se faisaient entendre à cette heure si tardive. Tadeo indiqua une ruelle de l’index, à deux immeubles de là. Sans plus attendre, ils se ruèrent sur la position de Zmitro et Miĥaela. Ils avaient convenu d’un endroit proche pour se rassembler, et ce bien avant de mettre les pieds dans le sous-sol miteux abritant le casino clandestin.
Un cri étouffé parvint aux oreilles de Joakìm, après une courte marche. Non loin de là, Miĥaela maintenait fermement Marko contre un mur, sa main plaquée contre la bouche du dealer. Il se débattait, mais la vétérane avait très clairement le dessus, grâce à sa force surhumaine. Elle ne donnait même pas l’impression d’essayer, tant elle semblait à l’aise. Zmitro se tenait juste à côté d’eux, les bras croisés, attendant certainement le silence.
Tadeo et Joakìm se positionnèrent à ses côtés, une fois à leur hauteur. Il les gratifia d’un pouce levé, avant de faire signe à sa coéquipière. Cette dernière retira sa main de la bouche de son nouvel ami. Elle ne manqua pas de l’essuyer sur son épaule.
— C’est quoi ce bordel ?! vociféra le chef des Skull Lads.
— Il faut qu’on discute, Dong-Bak Kichu, lui expliqua calmement Zmitro. T’es au centre de pas mal de nos problèmes, ces jours-ci.
Marko étira ses lèvres dans un large sourire disgracieux. Puis il se mit à rire.
— Putain, je le savais qu’il y avait une couille ! (Il lança un regard dédaigneux à la demoiselle.) Cette pute était juste beaucoup trop bonne pour être du coin. Bande de…
Miĥaela le gifla et l’interrompit dans sa prise de conscience. Puis elle réaffirma sa poigne, en l’agrippant par le col de son t-shirt. Il cracha de la salive mélangée à du sang à ses pieds, en guise de représailles.
— C’est qu’elle est violente, en plus !
— Et t’as encore rien vu, mon gars, lui dit-elle avec humeur. Donc, maintenant, tu réponds gentiment aux questions de mon partenaire, sinon je te fais bouffer ta queue. J’ai cru comprendre que t’aimais bien rendre visite aux prostituées. Ça serait con, n’est-ce pas ?
— Mais, merde ! Vous êtes qui, à la fin ?!
— Les personnes qui vous ont mis une branlée dans la matrice, hier, dit Zmitro entre deux quintes de toux. Et dans mon cas, un ami proche du type que vous avez piraté. Deux fois.
— Est-ce que tu vas te flinguer pour échapper à l’interrogatoire, ce coup-ci, Marko ? rajouta la demoiselle, le provoquant d’un sourire mauvais.
Et c’est à ce moment-là que Joakìm comprit pourquoi il avait l’impression de le reconnaître. C’était l’homme qui avait donné les ordres, lors de l’invasion de l’espace privé de Bazíl Montaro. Celui qui, dans un élan de lâcheté, avait préféré se déconnecter en se tirant une balle dans le crâne, plutôt que de se faire arracher les vers du nez. En fin de compte, pensa-t-il, Dong-Bak Kichu n’avait que retardé l’inéluctable et désormais, il ne pouvait plus s’échapper. Il était pris au piège, tel un logiciel malveillant dans la zone de quarantaine d’un antivirus.
Le eish gratifia Miĥaela d’une mine sérieuse, à la frontière de la confusion et de la contrariété.
— Je pige que dalle à votre histoire, là…
Elle l’envoya valser contre l’autre mur de la ruelle. Le choc était modéré, mais ses jambes le lâchèrent sur l’instant et il tomba sur son derrière. Zmitro le maintint dans cette position d’un pied sur son épaule. Puis il se pencha vers lui, son avant-bras posé sur sa cuisse.
— Marko, je vais être honnête avec toi. J’ai déjà eu affaire à des branleurs qui essayaient de braquer une clinique SanoKorp, ce soir. Et j’ai l’intention d’allumer tes petits copains et de foutre le bordel dans ta planque, aussi, dans l’heure qui vient. (Il marqua une pause, le temps de tirer une bouffée de fumée de sa cigarette.) Ça va être une nuit très fatigante, tu comprends ? De plus…
— Vous ne savez pas dans quelle merde vous vous fourrez !
Zmitro lui asséna une autre claque du revers de la main, afin de punir son insolence et son manque de politesse.
— De plus, disais-je, ce jeune homme a quelques questions à te poser. (Il pointa Joakìm de l’index.) Et ça, mon gars, tu ne vas pas y échapper non plus.
Et le silence se fit. Joakìm se racla la gorge à plusieurs reprises, attendant patiemment le verdict.
Zmitro reprit la parole après un long moment de flottement.
— Écoute. T’as le choix. Soit tu nous dis où se trouve la planque de ton groupe, soit on fouille dans tes implants pour obtenir l’adresse nous-mêmes. Dans le premier cas, ça se fera sans douleur. Et j’aimerais autant que possible ne pas réveiller les voisins. Alors ?
Marko siffla entre ses dents. Puis il fixa du regard le sweat shirt de Zmitro. Et dans un instant de grâce suprême, il scella son destin. Un autre crachat atterrit sur le vêtement et s’écoula lentement.
Joakìm grimaça. Il savait exactement ce qui allait se passer dans les secondes à venir. Le drogué s’autorisa un dernier rire, avant de faire part de sa décision d’une voix sans âme.
— Suce mes boules, connard.